Flaubert, Belle-Isle

janvier 16, 2012 by denecessitevertu · Comment
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      « Nous nous roulions l’esprit dans la profusion de ces splendeurs, nous en repaissions nos yeux ; nous en écartions les narines, nous en ouvrions les oreilles ; quelque chose de la vie des éléments émanant d’eux-mêmes, sous l’attraction de nos regards, arrivait jusqu’à nous, s’y assimilant, faisait que nous les comprenions dans un rapport moins éloigné, que nous les sentions plus avant, grâce à cette union plus complexe. A force de nous en pénétrer, d’y entrer, nous devenions nature aussi, nous sentions qu’elle gagnait sur nous et nous en avions une joie démesurée ; nous aurions voulu nous y perdre, être pris par elle ou l’emporter en nous. Ainsi que dans les transports de l’amour, on souhaite plus de mains pour palper, plus de lèvres pour baiser, plus d’yeux pour voir, plus d’âme pour aimer, nous étalant sur la nature dans un ébattement plein de délires et de joies (…) »

Flaubert, Belle-Isle, p 32

Extrait d’«Etat civil», de Drieu la Rochelle

juin 10, 2011 by denecessitevertu · Comment
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« France, mon adolescence t’a aimée douloureusement. Toute parole tombait lourdement sur mon cœur. Il se répandait autour de moi des mots qui contaminent. Une ombre malfaisante couvrait le pays où j’étais né. Mais moi, je veillais sur notre vie. Et des rages me prenaient de m’arracher à tout ce que, dès longtemps, sans me tromper, j’avais bien vu marqué d’un signe de destruction. Je doutais de la cause qu’une passion désespérée, je le savais, me forcerait à défendre. Ignorant, j’étais livré aux idées premières venues. D’autres, qui l’avaient déjà accepté, j’avais reçu une faible image de ma patrie. L’âme, l’esprit étaient atteints. Je souffrais d’un malaise que je sentais partout. J’étais malade, et c’était le mal de tout un peuple. »

Etat Civil, Drieu la Rochelle

 

L’Etrangère de Nimier, extrait

mai 12, 2011 by denecessitevertu · Comment
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« Je m’étais allongé sur le grand divan bleu. La bouche ouverte, les yeux ouverts, gros brochet allant au fil des minutes, je suivais la partie d’un regard rieur. Je suivais surtout l’étrange allure de la journée : Alina, Alina, Alina, j’avais encore son odeur sur les mains. Je ne cherchais pas à grandir ce qu’elle pouvait éprouver pour moi. Au contraire, je l’excusais, je la défendais : qu’on imagine sa terreur en Bôhême, les nuits peureuses dans le jardin parcourus de soldats ivres, les troncs d’arbres qui sont soudain des ivrognes endormis. Puis l’arrivée de cet Amerloque ; ce sauveur, ses prestiges venus des deux continents : chocolat de New York, bracelets de Paris. Puis l’exil. La solitude mal secouée le soir par ce garçon maladroit et trop sérieux, qui la traitait comme une petite fille. Adieu les bandes joyeuses de Prague ! Pour une Alina si gaie, quelle défaite !

Un singe en hiver, Antoine Blondin: extrait

mars 15, 2011 by denecessitevertu · Comment
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« La plage était déserte sur des kilomètres, à l’exception d’un petit grouillement de silhouettes multicolores, dans une crique arrondie au pied de la falaise. Je me suis approché à l’abri des rochers, retrouvant de la jeunesse et un goût amer à cet exercice, ne sachant trop si j’étais grotesque, immonde ou sublime. Marie a de jolies jambes brunes qui me flattèrent, peu ou pas de poitrine, mais je ne me suis pas attardé.

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Dominique, Eugène Fromentin, extrait

avril 27, 2010 by denecessitevertu · Comment
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« L’absence a des effets singuliers. J’en fis l’épreuve pendant cette première année d’éloignement qui me sépara de M.Dominique, sans qu’aucun souvenir direct parût nous rappeler l’un à l’autre. L’absence unit et désunit, elle rapproche aussi bien qu’elle divise, elle fait se souvenir, elle fait oublier ; elle relâche certains liens très solides, elle les tend et les éprouve au point de les briser ; il y a des liaisons soi-disant indestructibles dans lesquelles elle fait d’irrémédiables avaries ; elle accumule des mondes d’indifférence sur des promesses de souvenirs éternels. Et puis, d’un germe imperceptible, d’un lien inaperçu, d’un adieu, qui ne devait pas voir de lendemain, elle compose, avec des riens, en les tissant je ne sais comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés viriles peuvent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos sentiments, par cette mystérieuse ouvrière, sont comme un insaisissable rayon qui va de l’un à l’autre, et ne craignent plus rien, ni des distances ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les prolonger indéfiniment sans les rompre. Le regret n’est, en pareil cas, que le mouvement un peu rude de ces fils invisibles attachés dans les profondeurs du cœur et de l’esprit, et dont l’extrême tension fait souffrir. Une année se passe. On s’est quitté sans se dire au revoir ; on se retrouve, et pendant ce temps l’amitié a fait en nous de tels progrès que toutes les barrières sont tombées, toutes les précautions ont disparu. Ce long intervalle de douze mois, grand espace de vie et d’oubli, n’a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze mois de silence vous ont donné tout à coup le besoin mutuel des confidences, avec le droit plus surprenant encore de vous confier. »

Dominique, Eugène Fromentin, début du chapitre II.

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