Françoise Hardy: Message personnel

Presque un euphémisme que de dire qu’elle fut la plus élégante des égéries sixties, et qu’elle laisse derrière elle une œuvre à la fois dense, légère comme une brume, et d’une infinie classe comparée à toutes les autres (Gall, Vartan, Sheila, etc..). Si certains en doutent, une seule sélection de 20 titres pris au hasard dans 50 années de carrière, suffirait, je pense, à dérider les plus réticents. A émouvoir jusqu’aux larmes le cœur le plus aride. Car écouter Françoise Hardy, c’est d’abord aller dans le profond intime, dans le dedans bouleversant, dans la nudité du cœur que n’habille encore aucun artifice érotique.
Charles Bukowski: Une approche biographique

J’ai testé pour vous… le Salon du livre 2012

C’est à chaque fois le même bonheur et le même appétit qui s’emparent de moi, quand je franchis le portail de sécurité qui me sépare du Salon du livre de Paris, et que je commence à déambuler dans ses allées balisées de rouge à l‘infini. Je sais que je vais m’y perdre sans le vouloir tout à fait, et qu’aucun plan ne me donnera la clef du labyrinthe. Je sais que j’en sortirai aussi fourbu, vidé de toute substance, mais rempli pour autant de toutes ses couleurs, de toutes ses senteurs, de toutes ses phrases en suspension qu’aucune sentence ne fera taire ou cesser de grandir en moi. Comme chaque année, j’y ai mes rendez vous d’amitié, d’estime, et mes rencontres de hasard aussi que je savoure d’autant plus que je sais qu’elles sont le lot de ceux qui, comme le disait si bien Rimbaud ou Breton après lui, cherchent « l’or du temps ». Je le cherche donc, comme beaucoup, tous les jours que Dieu fait, et cette quête trouve en quelque sorte son ilot de fortune ici même, à quelques stations de métro de la gare Montparnasse ou mon train accoste, tout envahi de brumes celtes et de souffle marin.
L’Eclaircie, Philippe Sollers
Personnage emblématique de cette société du spectacle dont son ami Debord avait cerné le trait avec une lucidité froide, Philippe Sollers, né Joyaux, cultive pourtant bien des paradoxes, qu’il sait dénouer quand bon lui semble, retrouvant en quelques minutes, face à un contradicteur un peu plus érudit que la moyenne, cette authenticité de gentilhomme des lettres qui reste, bon an mal an, sa vraie nature. Dedans /dehors aime t-il à nous répéter quand on lui demande pourquoi la télévision le transforme régulièrement en otage heureux, l’invitant à des raouts ou l’esprit barbotte dans des eaux plates, voire carrément nauséabondes. Etre dedans –dehors, donc, comme il le définit : « on répond à coté, on les endort, on guette leurs départs….le système enregistre bien que vous lui cachez quelque chose. Ne le détrompez pas ,surtout.. et jetez lui de temps en temps votre image à ronger ». Voilà qui est clair. Cheval de Troie. Ruse de sioux, Anti Gracq au possible. Etre vu. Entendu. Dix lecteurs peut être de gagnés pour quelques heures de pantalonnades. C’est le prix à payer. Est-ce qu’il a raison ? Peut être. Les livres sont là en effet. A hauteur d’homme. 50 années de publication « vivante » .Rien que ça. Débuts en fanfare, articles fameux : Mauriac, Aragon ; reconnaissances et hommages dans la foulée : breton, Ponge, Barthes, Lacan, Roth…pour ne citer qu’eux. Revues prestigieuses : Tel quel d’abord, et puis L’infini accouchée au forceps avec quelques amis. Et l’œuvre ensuite , parce qu’il faut bien parler d’œuvre : romans et essais par dizaines. Critiques aussi : Littérature et peinture. Et quel critique ! Toute en force finesse et pédagogie. Reprenez L’éloge de l’infini (Gallimard), et jugez. Que ce soit sur Faulkner , sur la fontaine, sur Bacon ou sur Picasso (son autre grande passion avec Manet), la plume de Sollers virevolte, s’amuse, débusque les non dits et les secrets de la création. Oreille hypersensible, plein sens en éveil, visage pointu de l’esthète caressé par les muses. On est sous le charme.
Il aurait pu être un merveilleux professeur de littérature également, comme celui joué par Robin williams dans le Cercle des poètes disparus. Son dernier « roman », L’éclaircie, nous en convint une fois de plus: Sollers est un déchiffreur de sens, un lecteur formidable, et chacun de ses écrits apporte une vision singulière sur un chapitre de l’histoire littéraire et artistique.
Dans ce livre donc , il est question, d’abord, d’une rencontre : celle du narrateur –double de Sollers évidemment- et de Lucie, une bourgeoise cultivée qui l’invite à venir fêter le retour du manuscrit d’histoire de ma vie de Casanova, en France. Une aubaine. C’est le coup de foudre ou presque quand il la voit. Lucie est libre, indépendante, espiègle malgré sa richesse : elle a tout pour lui plaire. S’ensuit une liaison fougueuse, truffée de cinq à sept dans un petit appartement du quartier latin (bien sur), ou les deux amants, loin du monde et des casse-pieds, se « désennuient ». Mais Lucie, surtout, ressemble à Anne, la sœur du narrateur, décédée peu de temps avant d’un cancer. Coïncidence frappante qui ouvre en grand la porte des souvenirs d’enfance chez lui « Je rêve d’elle (-Anne-) de temps en temps. Elle a toujours 12 ans, elle me regarde avec ironie ou reproche. Le plus souvent, elle est dans le jardin d’autrefois, prés de cèdre et des vérandas, dans une éclaircie bordée d’ombre ». Anne, on le sait, n’est pas qu’un personnage de roman. Elle a existé. C’est Annie dans la réalité : une figure importante dans la vie de Sollers. Des deux sœurs en effet qu’a eu l’auteur, c’est la préférée ; L’élue. Cette sœur complice de tous les jeux d’enfant- et même plus (le tropisme incestueux est clairement revendiqué ici) - a été déterminante dans son éveil à la sensualité. Il le dira un jour, très calmement à Gérard de Cortanze venu l’interviewer : « j’ai éprouvé un fort sentiment sensuel pour Annie, la cadette. Disons le, le climat général (sous entendu de son enfance à bordeaux) était endogamique et donc franchement incestueux ». Parenthèse fermée.
Lucie/Anne donc. Deux femmes superposables, malgré leurs différences de caractère. Quelque chose d’espagnol ou de basque, les mêmes yeux de jais (« los ojos con mucha noche »), la même beauté. Manet aurait pu tracer leur portrait, sans aucun doute, et Berthe Morisot avec son bouquet de violettes sur le fameux tableau ressemble tellement à Anne . Manet ! Le nom est lancé. Il occupera une bonne partie du livre ensuite, projetant son ombre tutélaire sur les pensées du narrateur. Correspondances esthétiques. Son noir si bleuté, ses portraits de femmes aux yeux vifs, parmi « les plus libres et les plus gratuites de tous les temps » ne sont telles pas des instantanés des femmes que le narrateur a aimées. Si, bien sur. Lucie pourrait poser sans problème pour son Olympia : « j’embrasse longuement Lucie devant L’Olympia. La toile frémit, répond, s’intensifie, sa fraicheur augmente »-, ou figurer à la place de son Amazone peinte en 1882. Et ainsi de suite. Pareil avec Picasso. , l’autre « voyant » de la peinture. Fantasme de la transgression par tableau interposé. Mise en perspective de la vie sous le prisme pictural. Dans ce lent baiser entre l’art et la vie le temps et l’espace s’abolissent et se confondent (Lucie devient Anne, et vice versa), les conventions sociales éclatent en mille morceaux, la couleur, la musique et les mots pénètrent et irriguent le corps en entier . Ivresse des cinq sens jusqu’à extinction des feux. Immortalité peut être. Le grand James et le petit marcel sont déjà passés par là pour nous le dire jadis, mais la leçon vaut pour toutes les époques.

On le voit, donc, pas vraiment un « roman » que cette éclaircie, plutôt un millefeuille ou se superposent trame narrative et notes de l’auteur, avec une étourdissante maitrise (les pages sur Manet, comme celles –nombreuses aussi- sur Picasso , sont souvent passionnantes). Impression de lecteur maintenant ? Un vagabondage cultivé, des redites aussi (pour qui connait l’œuvre) , une impression de déjà vu. Que cela n’empêche en rien d’autres amateurs d’aller lire les beaux livres que Sollers a commis avant : entre autres (car l’œuvre est dense), un Mozart passionnant, une bio de Casanova délicieuse, des mémoires légères, légères, et un dictionnaire de Venise qui se lit d’une traite. A vos lunettes !
Mufle: « Tiens, un nouveau Neuhoff ! »

« Ah tiens, un nouveau Neuhoff! On s’y attarde ou pas? »
« Forcément, me souffle Alexandre, c’te question … »
Alexandre et moi, on n’est pas né à la bonne époque. Y a eu comme qui dirait un raté dans notre parachutage. Tenez, on croit encore être à la page en soupesant avec délice ce petit fond de tiroir, Mufle, qui sortira en janvier, et on croit aussi qu’on sera les premiers à crier au chef-d’œuvre avant tout le monde !

