L’eau noire, Fabrice Gaignault

 

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  Il y a des invitations qui ne se refusent pas. Une croisière sur le yacht bolloréen d’un nabab de la finance par exemple. Qui irait de Saint-Tropez aux Iles Eoliennes via la Corse, la Sardaigne et Capri. Cabotage heureux s’il en est. C’est ce à quoi nous convie Fabrice Gaignault pour son nouveau roman : L’eau noire.
 
 Une ribambelle de VIP prend place sur le yacht du financier Brimo, collectionneur patenté de toiles de vomi lacéré…Tous les goûts sont dans la nature, paraît-il. La planète boursière s’écroule ; des peoples s’enfoncent dans un plaisir immodéré. Ils auraient bien tort de se priver. Bains de soleil, bains de mer ; la Méditerranée chère à Morand voit passer une sacrée faune. Une actrice américaine, gratinée, flanquée de son gigolo au charisme inexistant ; un chirurgien esthétique célèbre, un couple homosexuel et toxicos repentis, une ancienne manager de rock. Au beau milieu, François et sa compagne Hélène. Ils détonent. Il est journaliste ; il est à bord pour rédiger les mémoires du financier sans scrupules (pléonasme). Elle est dépressive, déboussolée par une récente fausse couche, a une certaine propension à ne pas se sentir aimée. Pour couronner le tout, elle exècre le bling-bling. C’est dire si elle est mal tombée.
 
 Nuits fauves et journées monotones se succèdent. Des fêtes chagrines entrecoupent les ragots, les humeurs, la lassitude. Ca boit du Bellini, ça joue au backgammon. Ca se cherche et ça se shoote. Ca aurait pu causer encore longtemps bourse et liposuccions si la répulsion ne les avait pris à la vue de corps inanimés de clandestins sur les flots. La farce vire alors au tragique. On ne s’amuse plus sur la croisière. Le huit-clos vire à l’angoisse. Harangues et blues au programme. Pas le temps de s’en remettre qu’un groupuscule extrémiste les attaque. L’eau noire, pour de bon.
 
 Plume corrosive et alerte, du mordant veiné de mélancolie, pas mal de dérision, voilà pour ce roman réussi. Une autopsie cinglante du petit monde people. Descriptions caustiques de personnalités médiatiques. L’univers bling-bling décortiqué. Et avec un ton, un charme ; bref, du plaisir.

Supplément inactuel au bréviaire de littérature contemporaine…François Kasbi

mars 24, 2012 by Alexandre Le Dinh · 1 Comment
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On l’aura compris : tout est dans le titre ! Un titre du dernier chic. François Kasbi vient ajouter un supplément (d’âme) inactuel à son Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés (respirons) de 2008. On y musarde allègrement autour d’un scotch ou d’un bourbon pour y trouver neuf écrivains « oubliés, méconnus, trahis, académisés (au choix) – parfois, aussi, peu lus » : Aragon, Drieu la Rochelle, Emmanuel Berl, Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy, Paul Claudel, Paul Valéry, Paul-Jean Toulet et Gobineau. Des « irréguliers » donc, et des « réprouvés sulfureux. »

Faut bien le dire, cette panoplie littéraire a de la gueule. François Kasbi (critique littéraire le plus incontournable de France) se fait passeur (très) cultivé et bon camarade pour présenter ses affinités électives. Avec ce petit ouvrage inspiré, intelligent et gai comme un pinson, Kasbi convie ses hôtes à un vagabondage érudit. Le mérite, la force de ce livre, c’est déjà d’avoir placé la valeur littéraire au-delà de toutes morale ou polémique : les engagements condamnables de certains de ces auteurs (on pense à Drieu la Rochelle, on pense à son entrée – légitime – dans la Pléïade en avril) n’ont pas valeur de jugement littéraire ; laissons les erreurs, les excès et les faiblesses des hommes et prenons les auteurs. Le goût de la littérature avant tout. C’est ce que fait François Kasbi. Convainquant, passionnant et d’une grande clarté, il nous fait redécouvrir ces écrivains à la fois admirés et abhorrés.

Ces écrivains sont tous des « combattants de l’absolu » comme le formule admirablement François Kasbi. Il cite à ce propos un passage d’Aurélien d’Aragon : « Qui a le goût de l’absolu renonce par là même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo du doute, attaque tout ce qui rend l’existence tolérable, tout ce qui fait le climat du cœur. » En quelques pages, François Kasbi éclaire l’œuvre et la vie de chaque auteur ; il dresse des ponts, recontextualise, choisit astucieusement citations et extraits. Il glisse du versant d’un livre à un autre, insiste sur le fait qu’une œuvre c’est toujours (beaucoup) plus que son auteur. On sent bien chez François Kasbi cette volonté de « rendre justice » à ces écrivains d’élections sans rien travestir pour autant de ce que fut leurs itinéraires. Il vise, simplement, en lecteur enchanté par un texte, à revenir sur le traitement – souvent partiel – réservé à ces écrivains.

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On retiendra parmi les plus belles pages celles concernant les plus « oubliés. » L’exquis Paul-Jean Toulet, « poète fêlé dont retentit longtemps le timbre inimitable » qui déclarait « aimer le plus au monde les femmes, l’alcool et les paysages ». Citons ces quelques vers, symboliques de sa poésie d’exact équilibre entre les émotions et leur expression littéraire : « Dans Arles, où sont les Aliscams/Quand l’ombre est rouge, sous les roses/Et clair le temps/ Prends garde à la douceur des choses/Lorsque tu sens battre sans cause/Ton cœur trop lourd. » Poète pour happy-few, Toulet jouit d’une gloire souterraine. On se penchera sur ses Contrerimes ou Mon amie Nane, petit livre culte pour Jean d’Ormesson et Michel Déon notamment. (Michel Déon parachèvera l’hommage à Paul-Jean Toulet avec son Jeune Homme vert, écho à La Jeune fille verte du poète.) Autre écrivain injustement ignoré: Gobineau, « grand malentendu d’une époque aveugle et qui s’est prolongé. » 

Ecrivain le plus méconnu du 19 ième siècle selon Jean Mistler, Gobineau se déclarait « Titan indigné. » Précipité vers l’oubli avec son fameux Traité sur l’inégalité des races humaines qui analyse en fait la déchéance inéluctable des civilisations, Gobineau est néanmoins à lire pour ses Pléïades (roman sublime pour Cocteau, livre de chevet de Radiguet,) et ses Nouvelles Asiatiques notamment. Proust déclarait : « Me voici gobinien. Je ne pense qu’à lui. » L’éloge était sans appel. D’autres pages remarquables sur le tonitruant Léon Bloy notamment achèveront de convaincre de l’utilité – joint à l’agréable – de lire ce livre.

Promenade ébouriffée, instruite, roborative ; voilà ce que recèle ce supplément inactuel au bréviaire capricieux de littérature contemporaine…Jamais rébarbatif, il unit le dilettante à l’érudit – quand on n’est pas les deux à la fois. On y prend un plaisir gourmand. On jalouse cette cartographie littéraire si bien enlevée. On la recommande vivement.  

Considérations inactuelles, Denis Tillinac

  

 
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 L’auteur de brio du Dictionnaire amoureux de la France, Denis Tillinac, vient de publier chez Plon son nouveau livre : Considérations inactuelles, avec, comme bandeau accrocheur : « scandaleusement antimoderne. » Destiné aux jeunes générations, ce petit livre au titre Nietzschéen « qui n’est pas un précis de morale mais une simple mise en garde d’aîné à cadet » est né, comme le confie l’auteur, « d’une relecture des Nourritures terrestres. » S’inspirant, sur la forme, des aphorismes écrits par  André Gide, Denis Tillinac égrène ses conseils, dresse le catalogue de ses goûts et ses dégoûts dans cette société post soixante-huitarde qu’il abhorre.
 
  Antimoderne, donc ; mais c’est une vertu ! Denis Tillinac n’offre pas le visage d’un passéiste buté mais celui d’un réactionnaire – dans son beau et noble sens – assumé. Le livre a d’ailleurs déjà été salué par d’autres réacs : Eric Zemmour confiait sur le plateau de Zemmour et Naulleau sur Paris Première : « J’aurais pu l’écrire. » ; Robert Ménard, lui, assurait : « Je le donnerai à lire à mon propre fils. » Voilà pour le décorum. Penchons nous sur le texte : c’est en quelque sorte, et pour reprendre le titre d’un livre de Jean-Edern Hallier, un Bréviaire pour une jeunesse déracinée. A contre-courant de l’idéologie dominante, ce petit livre qui ne manque pas de nerfs revigore et indique qu’il serait bien temps de regimber. Il y a dans ce livre la volonté de mobiliser des jeunes gens réfractaires au monde comme il va – comme il ne va pas. De leur inspirer une sorte de discipline intérieure, et sans les désespérer.
 
 Denis Tillinac, qui déclare avoir du « caboter tout seul sur des esquifs d’infortune, à contre-courant de l’époque », souhaite déverrouiller la cellule du « politiquement correct. » Ainsi brocarde-t-il « le mol, invertébré et tiède humanisme, qui enrubanne les péroraisons de banquets, de congrès ou de remise de médailles. » Il s’agace de voir combien la notion d’humanisme a été dévoyé. Il aborde également le thème de l’immigration : « Un peuple doit à ses ascendants et à sa postérité de décréter librement quel étranger il préfère accueillir et quel il préfère répudier. Sinon ce n’est plus un peuple mais un agrégat et la plus infime minorité peut le mettre à feu et à sang. » Mai 68 en prend (à juste titre) aussi pour son grade : « calamiteux héritage…palabres dans les amphis. Manichéisme des plus sommaires : gaucho contre "bourgeois", libertaire contre suppôt des CRS. » Denis Tillinac ne cesse de fustiger cette génération qui de bond en bond est passée « de gaucho à bobo. » Il se récrie contre l’art contemporain, l’égalitarisme, le cosmopolitisme effréné. On peut reprocher malgré tout à l’auteur une certaine naïveté lorsqu’il évoque les considérations économiques et les réalités sociales actuelles. Souhaiter que les jeunes générations se lancent, « pourquoi pas », dans l’aventure économique, mais avec le fameux esprit mousquetaire « un pour tous, tous pour un » dénote une candeur désarmante.
 
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  C’est un petit livre délectable qui, sous la forme de fragments, révèle une fois de plus le style brillant de Denis Tillinac. Sens aigu de la formule, prose limpide ; Tillinac ne dit pas forcément quelque chose de nouveau mais il le dit bien mieux que beaucoup. Il profite de ce nouveau livre pour redire son amour de la France, une France parfois mythifiée, mais qui enchante. Il vante de Gaulle, Alexandre Dumas, Cyrano ; ses maisons de famille, ses ancêtres ; célèbre le sens de la transcendance, de l’honneur, de la hauteur ; le goût de la tradition et des causes perdues. On aime à le suivre dans ses pérégrinations littéraires ou géographiques. Intimant les jeunes lecteurs à ne pas se laisser abuser par la logorrhée des bons sentiments et les vices cachés de l’humanisme, il les exalte à poursuivre un itinéraire personnel plutôt que de suivre un vague engagement « pour-bonne-conscience ». Avec ce vade-mecum contre le conformisme ambiant et la dite modernité, Denis Tillinac a écrit en quelque sorte l’anti Indignez-vous de Stéphane Hessel.
 
 « Préfère le sourire de l’humour au fiel de l’engagisme, les idées qui émeuvent à celles qui mobilisent, les affinités électives aux fraternités partisanes. Prends tes distances avec le goût du jour. Débranche-toi sans craindre d’être largué. Désintoxique-toi. Sois inactuel… » Denis Tillinac, Considérations inactuelles
 

 

Journée de la femme, Mademoiselle, Félicien Marceau

mars 9, 2012 by Alexandre Le Dinh · 1 Comment
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 Il (Félicien Marceau) était de la race des Seigneurs ; elles (les féministes enragées) sont de la race des totalitaires. Il est mort ; elles ne cessent d’imposer leur idéologie mortifère. Il a écrit un beau roman intitulé Appelez-moi Mademoiselle ; elles ont eu la peau du « Mademoiselle. »
 
 C’est une journée printanière. De quoi se réjouir. A peine : c’est la journée de la femme…De quoi rendre chafouin. Ne désespérons pas : les vraies journées de la femme sont devant nous : ce seront des jours de printemps. Mieux qu’une journée inepte, une saison effervescente. Les robes, les jupes raccourciront, les cheveux seront lâchés, les terrasses réinvesties. (Les jeunes filles n’existent que pour être regardées a écrit Proust. On ne va quand même pas le contredire, ce vieux pédé.) Elles tremperont leurs lèvres dans un diabolo menthe, un café ou un citron pressé ; nous leur demanderons du feu. Elles chercheront dans leur sac ; elles poseront leur livre sur la table branlante. Ce sera Capri petite île, Creezy, Les Elans du cœur ou Le pêché de complication ; peut-être même Les passions partagées… :ce sera un livre de Félicien Marceau. On célèbrera leur bon goût. On regrettera sa disparition. On leur parlera du sortilège des mots, de la malice et de l’honneur. On se calmera vite, de peur de  ruiner ses chances. Il y aura de l’égarement, du désir et ce qu’il faut d’arrogance. On leur chuchotera Mademoiselle, Mademoiselle – elles seront ravies – les complimentera sur leurs cheveux, leur sourire ou leurs yeux – elles souriront. On en redemandera. Mais pas ici, pas tout de suite. On commandera deux gin-fizz. Elles n’en auront jamais bu. Ce sera déjà une victoire. On reviendra un instant sur Félicien Marceau parce que, quand même, c’était un sacré bel écrivain. On osera cette citation de Pol Vandromme : « A l’entrée de son œuvre, Félicien Marceau a placé un écriteau : ici l’on prescrit le romantisme. » Elles souriront encore, mais d’une autre façon, plus attentives, vaguement émues. Elles seront épatées – mais oui ! (Il arrivait que les femmes aimassent l’érudition.) Cette minute sera belle, intense, elliptique.

  Bien sûr, il faudra qu’elles partent. La douce amertume n’aura même pas eu le temps d’éclore. Sitôt conçue, l’espérance nous sera arrachée. Car oui, nous espérions…Un numéro de téléphone, un rendez-vous (ce week-end ? demain ? et pourquoi pas plus tard, dans la soirée ?), un ultime sourire. Devant notre désappointement – largement accentué cela va de soi –  elles auront la faiblesse de se laisser raccompagner en taxi. Ainsi, nous profiterons d’un vagabondage salutaire sur la banquette arrière d’une automobile jaune. A peine entrés, nous soufflerons au taxi de faire en sorte qu’il s’égarât longtemps dans les rues de Paris…Il y a une jeune femme à séduire. Ce n’est pas rien.
 
 Le taxi pétaradera. Nos genoux s’entrechoqueront avec ceux de la demoiselle. Le rapprochement sera effectif. La demoiselle ne rentrera pas seule chez elle ce soir. Il y aura un silence gêné, presque coupable que rompra le crissement de freins du taxi : une rue sera fermée à la circulation : manifestation féministe. Nous soupirerons, complices. Nous aborderons le sujet ; nous conviendrons que la suppression du Mademoiselle est une hérésie, en rien une victoire pour ce féminisme dépenaillé (Chiennes de garde, Osez le Féminisme…). Nous lui ferons remarquer que les féministes vu-à-la-télé sont toujours des boudins. Elle répliquera qu’elle n’est pas féministe. Nous hocherons la tête et déclarerons : « J’avais bien remarqué… » Charmée, elle fera cependant exprès de ne pas avoir compris. Ainsi, la demoiselle à nos côtés enchaînera pour nous faire remarquer qu’il n’était quand même pas normal que les femmes ne gagnassent pas autant que les hommes, mais jugera « excessives » ces associations. Nous ne la contredirons pas : nous attendons toujours un baiser. On dira simplement que cette affaire du Mademoiselle n’est qu’une tentative absurde de la moralisation de la société, de la négation des différences, blabla…De peur de l’ennuyer, nous lui proposerons de rentrer en flânant sur les quais. Elle acceptera dans un sourire radieux qui signifiera « Chic, quelle bonne idée ! » Nous serons conquis. Le taxi maugréera. Sa course était trop courte.
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  La Seine sera haute et l’air, tiède et vénéneux comme une nuit d’été. Un calme antique lissera le ciel. Ils regarderont l’eau grise s’échouer contre les berges. La Seine coulera son plomb tranquille. Ils trouveront un banc sur lequel s’asseoir paisiblement, en regardant tomber le soir. Elle jettera, piti-piti, des miettes aux pigeons. Il la trouvera irrésistible. Elle le saura et minaudera. Il trouvera exquises ces chatteries juvéniles. Il remarquera son foulard bleu comme la nuit nonchalamment nouée autour du cou, son chandail blanc sans rien dessous. Il se dira : « ses seins promettent ; ils pointent. Faisons-en bon usage. » Comme il aura peur de dire une chose grave, il moquera son rire. S’ensuivra une moue boudeuse de femme-enfant, ou d’enfant qui se prend pour une femme. A l’oreille, il lui glissera, en un chuchotis ému, de quoi la faire fondre. Elle sourira triomphalement, tendrement, tragiquement. Puis elle lui posera une question sur Félicien Marceau ; il répondra tranquillement. Elle lui posera une nouvelle question, d’ordre intime ; il ne répondra pas. Elle boudera de nouveau, délicieuse. Qu’elle détestât que ses paroles retombassent dans le vide la rendra plus charmante encore. Il l’embrassera comme il en avait eu envie depuis le début. Elle viendra ronronner contre son épaule. Il lui lira quelques pages de Creezy. Ce sera le printemps.
www.youtube.com/watch  (Adaptation de Creezy, scénario de Pascal Jardin)
 
 
 
 

Battling le ténébreux d’Alexandre Vialatte: une chimérique adolescence

février 27, 2012 by Alexandre Le Dinh · 2 Comments
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De son propre aveu, Alexandre Vialatte était un « écrivain notoirement méconnu. » A sa mort, en mai 1971, son plus beau roman (et le premier) Battling le Ténébreux, ou la Mue périlleuse venait à peine d’être republié en livre de poche dans une indifférence douillette. Trois ans auparavant, Les Fruits du Congo avaient connu un sort similaire. Le Fidèle Berger, lui, demeurait introuvable depuis déjà bien longtemps. Mais voilà : il ne faut pas désespérer de la postérité. L’année 2011 fut l’année Vialatte : on célébrait les 110 ans de sa naissance, les 40 de sa mort. On mesura combien Alexandre Vialatte pouvait susciter l’engouement. C’en était presque dommage. On écorchait ce plaisir un peu snob de lire un grand écrivain méconnu. Il faudrait désormais composer avec ce constat : Alexandre Vialatte est devenu un « classique ». On peut s’en féliciter, mais, infamie : il est devenu dans l’air du temps, dans le coup. Des personnalités qui n’étaient pas des références pratiquèrent à son égard de solides révérences : Amélie Nothomb par exemple.
 
 La lecture de Battling le ténébreux laisse un souvenir poignant, une mélancolie diffuse. C’est le roman déchirant de l’adieu à l’adolescence, « l’âge des pires souffrances, celles qu’on se nie à soi-même », cet âge qui fait qu’on doit trouver « une volupté dans la douleur ». Publié en 1928, Battling le ténébreux fut salué notamment par Malraux qui éprouva à sa lecture « le même ordre de plaisir qu’à celle de Nerval. » Récit mélancolique de l’adolescence, frontières poreuses entre réalité et imaginaire, femme plus âgée, amour impossible ; Battling le ténébreux joue en effet les mêmes accords qu’une composition nervalienne. Ca n’empêchera malheureusement pas un premier échec commercial. Alexandre Vialatte a alors 27 ans et son meilleur roman est déjà derrière lui.
 
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 Alexandre Vialatte relate magistralement le sentimentalisme exacerbé de l’adolescence, recompose d’une écriture virtuose cette période tourmentée autour de laquelle gravitent mélancolie, fol espoir, tristesse vertigineuse. Vialatte évoque si bien « ce besoin de souffrir et de faire souffrir, cette avidité de gâcher sa chance et ce désir qui trouve sa forme la plus aiguë, la plus déchirante, dans la détresse. » A travers la figure de Battling, l’auteur nous fait revivre toutes les sensations, parfois énigmatiques, de l’adolescence. Un adjectif revient dans le livre et résume tout : « encombrante ». « Nous dissimulions nos âmes encombrantes sous des sourires sans sincérité » puis, une trentaine de pages plus loin : « Il avait une âme encombrante.» L’autre grande caractéristique du récit, et plus généralement de l’œuvre d’Alexandre Vialatte, c’est l’irruption de l’imaginaire dans le réel. Le glissement d’un versant à l’autre. Dans Battling le ténébreux : des visions d’artistes, des songes du narrateur, des délires de fièvre. Cet épanchement de la rêverie dans la réalité introduit tout un monde de fantaisie, de féérie qui, loin de déséquilibrer le récit, lui donne au contraire toute sa mesure, son éclat, sa vitalité. Vialatte considère les adolescents comme des « âmes nobles, poétiques, à la logique fantaisiste. » Au café Mexico, ils « inventent des pays et des bonheurs qui n’existent pas. » Imaginer leur est vital ; c’est une scansion nécessaire dans la prose des jours. Battling le ténébreux exalte cette propension au rêve ; c’est le récit par excellence de l’articulation réalité-imaginaire.
 
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Sur un ton nostalgique, introspectif et vivace, Battling le ténébreux narre le bonheur tourmenté de l’adolescence, la sincère amitié des camarades, les fluctuations d’une âme amoureuse et orgueilleuse ; évoque le souvenir émouvant des salles de classe, « des becs de gaz de la petite étude, du ciel de cinq heures, des voix du vent dans le préau, des cours qui sentent le tilleul »…Alexandre Vialatte est un écrivain lumineux ; ses récits à contre-courant confinent à l’universel sans jamais se prendre au sérieux, roulent de génération en génération comme des billes de plomb et ne cessent d’enchanter ses lecteurs.
 

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