Enjoy, Solange Bied-Charreton: J’AIME…

février 8, 2012 by Alexandre Le Dinh · 5 Comments
Filed under: Révélations contemporaines 

 

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C’est une affaire entendue : Enjoy est un premier roman de haute volée. Il n’a rien du roman branchouille déjà lu et relu que pourrait suggérer la quatrième de couverture. Son auteur, Solange Bied-Charreton, est une jeune femme de 29 ans, écrivant notamment sur Causeur. « Peinture de la Génération Y, la net génération », ce livre explore l’univers infernal des réseaux sociaux à travers l’itinéraire de Charles Valérien, jeune homme de 24 ans confronté au syndrome ShowYou, (jumeau à peine plus maléfique que Facebook) où les participants sont dans l’obligation de poster une vidéo par semaine sous peine d’être banni. « On pouvait aisément dire que tout le monde y était, sauf les personnes qui n’étaient pas dans le coup. » Le coup porté à l’époque par Solange Bied-Charreton est un coup de maître.

Jeune homme typiquement d’aujourd’hui, Charles Valérien hérite de sa marraine d’un chic appartement à Passy. Il vient d’obtenir un premier emploi au sein d’un cabinet de consultants en organisationnel. Il a tout du jeune homme « bien-parti-dans-la-vie. » Mais quelle vie exactement ? Pour lui, et pour l’immense majorité de sa génération, la vie n’est pas ailleurs…elle tourne quasi exclusivement autour de ShowYou, réseau social le plus fréquenté au monde. A peine a-t-il emménagé qu’il crée un profil. L’angoisse de la vidéo hebdomadaire est déjà là. Filmer ses meubles, la pose de son parquet…Très vite, l’existence virtuelle supplante la vie réelle ; pire, elle devient la vie, la seule qui compte, la seule qui vaille. C’est l’échelle de valeur suprême. Valsent les « events » et les albums photos qui finissent par avoir plus d’impact que les moments vécus. On ne sort plus pour fréquenter des gens ; on les fréquente pour se retrouver en leur compagnie sur les photos postées sur le réseau. C’est le renversement des valeurs poussé à l’extrême. On existe par et pour ShowYou. Ne pas y être relève de l’impensable. Vivre sans, c’est être un marginal, quelqu’un qui ne « mérite » pas d’être « connu ». Charles Valérien devient très vite esclave de son écran et de son clavier. « À peine arrivé chez moi, j’allumais l’ordinateur, je dînais devant, j’y restais jusqu’à tomber de sommeil. Le week-end, j’y passais des après-midis entiers ».

Sa très soutenable vacuité de l’être, Charles Valérien va la voir s’effriter. Il va croiser le chemin d’Anne-Laure Bagnolet – surnommé Al – dont il va tomber assez vite amoureux. Al, étudiante en lettres à la Sorbonne qui ne jure que par l’écrivain à succès Rémy Gauthrin, également membre d’un groupe de punk (Les Truands) formé « sous l’influence du chanteur Christophe » et, hérésie, n’est pas sur ShowYou…Pire, elle a en horreur les réseaux sociaux. Charles va alors redécouvrir une existence en dehors du monde virtuel. C’est comme un retour à la vie…avec les sensations et les émotions qui s’y rapportent. Nous n’en dirons pas plus sur la trame de l’histoire. Nous soulignerons simplement combien nous sommes portés par le récit.

Enjoy est de ces romans réussis en tout point. Un style, un univers, une façon de dépeindre l’époque. Et puis cette chose à quoi l’on reconnaît un véritable écrivain : n’être pas de son temps et l’analyser mieux que personne. Et puis, c’est assez rare, une femme qui écrit (qui écrit bien, déjà, c’est rare) en se mettant à la place d’un narrateur masculin. Mieux encore, une femme qui écrit sur autre chose que son petit monde, son environnement immédiat et son intimité. Cette immersion dans la béante virtualité est mordante, roborative, pleine d’un humour ravageur. Ni le sarcasme ni cette manière de diagnostiquer une situation n’empêchent ce fond de tendresse et de compassion que l’on sent sous la plume de Solange Bied-Charreton. Pointer les travers et les contradictions de ses personnages n’exclue pas l’empathie. Le vagabondage dans ce monde de désoeuvrement, de voyeurisme et de médiocrité touche juste. Le malaise (voir le traumatisme) de l’époque est rendu par une panoplie de personnages divers et d’observations saisissantes. Il y a chez l’auteur un vrai don de la description, une manière de rendre compte des détails avec force sans pour autant verser dans la démonstration. Elle griffe ainsi les « types » contemporains avec un talent satirique certain. On croisera un écrivain à succès obèse et libidineux, une blogueuse déjantée, en guerre contre tout et tout le monde, un danseur androgyne, une vieille dame solitaire et asociale, un « fou » dont la vision de la vie est pleine de sagesse…Le roman offre une radioscopie d’un monde et d’une époque, cible une humanité groggy mais pas sans ressources. L’histoire a ceci de frappant qu’elle retranscrit admirablement la dérive anxiogène de la virtualité devenue régente de la réalité. Ainsi est soulevée l’addiction aux réseaux sociaux (à la maison, au travail, dans la rue), montrée comment le voile entre l’écran et le vécu se déchire. La démence guette les utilisateurs obsessionnels. Un exemple particulièrement sordide : une jeune femme qui tombe amoureuse d’un homme sur le réseau, va jusqu’à l’épouser, puis se fait larguer avec une cruauté inouïe devant la caméra qui sert ainsi de « vidéo de la semaine » à l’homme en question…

Acide et furieusement enivrant, Enjoy est un premier roman tonitruant qui fera date. Il est d’une singularité qui mérite amplement qu’on le découvrît. Avec un style qui évoque quelque peu les hussards et un sujet qui rappelle Aldous Huxley, il fait converger les hantises, les interrogations et les démangeaisons de l’époque. D’Enjoy nous pouvons être fan ; Enjoy nous aimons. (A noter qu’Enjoy est en course pour le prix Alexandre Vialatte avec notamment le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois. Le lauréat sera désigné le 5 avril.)

Ils accusent: Sarkozy sous BHL, par Jacques Vergès et Roland Dumas

février 3, 2012 by Alexandre Le Dinh · Comment
Filed under: International, Nos choix, Réactions 

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D’emblée, saluer le titre : il fait écho au pamphlet antigaulliste Mauriac sous de Gaulle de Jacques Laurent publié en 1964. D’un pamphlet il est également question avec ce Sarkozy sous BHL signé par ces deux redoutables rhéteurs que sont Jacques Vergès et Roland Dumas. Les deux avocats octogénaires cravachent le cuir de leur monture polémiste et sonnent la charge contre la politique étrangère de Nicolas Sarkozy et, plus particulièrement, contre l’engagement de la France en Libye. Publié il y a quelques mois, ce Sarkozy sous BHL a eu droit au mutisme quasi total de la presse écrite. A l’heure où la Libye semble verser pour de bon dans la guerre civile, il était de bon ton de s’intéresser au regard porté par ce binôme insolent.
 
  Ce n’est pas un duo improbable. Beaucoup les réunit : anciens résistants, juristes de haut parage, une érudition certaine, un amour de la littérature, un penchant pour la provocation (ou peut-être simplement le plaisir aristocratique de déplaire), une force de persuasion indubitable, un esprit très français (causticité, élégance, cynisme)…L’un comme l’autre sont des hommes contestés, mais à leur âge vénérable, et après de tels itinéraires, ils n’ont plus rien à prouver, ni à perdre. C’est tout juste si l’on ne sent pas au fond d’eux le désir mutin de s’amuser encore un peu. Peut-être même cherchent-ils plus à séduire que convaincre.
 
  Pas avares en bons mots, ces deux bretteurs complices bousculent avec ce pamphlet l’idée conformément admise de la nécessaire intervention en Libye. Dès l’incipit, l’accusation est cinglante : « Président de la République pour sept mois encore, ce sont deux Résistants qui vous écrivent pour vous dire que vous trahissez la France. » Un brin de solennité pour introduire le propos, ça ne fait pas de mal. Comme de coutume dans les pamphlets, l’offensive est directement portée sur la personne elle-même : « Vous détestez la culture française et ne voyez pas pourquoi les futurs énarques devraient lire La Princesse de Clèves, alors que lire les chefs d’œuvre de notre littérature est un plaisir. C’est même, selon Valéry Larbaud, un vice impuni, mais vous ne savez sans doute pas qui est Valéry Larbaud. » (rappeler Valéry Larbaud est toujours exquis) Le pamphlet est un genre littéraire spécifique. C’est la part belle aux imprécations, à la démesure, avec un style souvent au galop. C’est l’excès chapeauté par le grandiose, le philtre du brio versé dans la fiole de la rhétorique. Citons quelques illustres représentants : Léon Bloy, Léon Daudet, Chateaubriand, Victor Hugo (Napoléon le Petit), Voltaire (pour l’affaire Calas), ou plus près de nous Jean-Edern Hallier.
 
  Ce pamphlet est bref : moins de 60 pages. Le reste, le dossier de la plainte déposée devant la Cour pénale internationale contre Nicolas Sarkozy pour crime contre l’humanité. L’entreprise prêterait presque à sourire tant sa finalité paraît condamnée. Le charme des causes perdues…Reste la portée symbolique. Et ce réquisitoire féroce. Un réquisitoire documenté ; une argumentation solide. Suggérée par Bernard Henri Lévy et avalisée par le président Sarkozy, la politique étrangère de la France en Libye est brocardée avec véhémence par les deux avocats. Ils accablent une politique française qui n’a plus rien à voir avec celle du général de Gaulle. Ils dénoncent, sous couvert de la vache sacrée humanitaire, le mépris de la souveraineté des Etats, pointent des relents de colonialisme : « Les interventions en Afghanistan, en Côte d’Ivoire ne suffisent pas à votre bonheur. L’engagement en Libye des troupes françaises coiffées de nouveau du casque colonial, comme au bon vieux temps, vous fait visiblement vibrer ! » (ils évoquent également le Kosovo mais là, Sarkozy n’est pas responsable) Vergès et Dumas décochent contre le président Sarkozy toutes les flèches de leur carquois : « Ce n’est pas l’amour du genre humain qui vous fait courir, c’est la braise, le flouze, l’oseille, la thune, comme on disait à la Cour des miracles », « Vous êtes impatient comme un enfant qui trépigne ou un drogué shooté à mort, vous passez votre temps à lancer des ultimatums aux chefs d’Etats dont la tête ne vous revient pas. » Ils l’affublent également avec cruauté du surnom « Attila le Petit » en référence à Victor Hugo et son Napoléon le Petit. Ils lui reprochent également le dévoiement de la fonction présidentielle, sa désacralisation, faisant référence notamment à son emploi cavalier de la langue française.
 
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 Si Nicolas Sarkozy provoque l’ire des deux avocats, un autre personnage du récit libyen est mis en cause (bien que les deux auteurs ne s’y attardent pas) : Bernard-Henri Lévy. Surnommé « Lévy d’Arabie », le « philosophe » (…) substitué en agent subversif et belliqueux est cisaillé comme il se doit : « De Gaulle aimait s’entretenir avec Malraux, un écrivain à sa hauteur. Vous croyez l’imiter en vous montrant avec M. Lévy, un mythomane qui se prend pour Lawrence d’Arabie… Lévy d’Arabie, il y a de quoi rire.  C’est sans doute la première fois qu’un intellectuel aussi médiocre que M. Bernard-Henri Lévy joue un rôle aussi important dans la République. On ne peut le comparer ni à Jacques Attali qui était une institution dans la République ni à Marie-France Garaud qui disposait d’une relation personnelle avec Georges Pompidou. La situation insolite de M. BHL ne relève ni d’un cas ni d’un autre. Il n’est rien dans la République. Il s’impose. Il virevolte. Il joue les "mouches du coche" ». L’attaque est plaisante – et légitime. Cependant, on eût aimé une analyse plus poussée du rôle joué par BHL. Véritable entremetteur, il est sidérant qu’un homme sans aucune légitimité se soit vu pourvu d’une fonction quasi décisionnaire en ce qui concerne les affaires de l’Etat.
 
 C’est avec un savoureux plaisir que nous lisons le pamphlet de Jacques Vergès et Roland Dumas. Sa lecture est recommandée autant pour sa qualité littéraire que pour son intérêt politique.

Une longue amitié: de Marceau à Déon, de Michel à Félicien: Lettres 1955-2005

janvier 27, 2012 by Alexandre Le Dinh · 1 Comment
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Au début des années 50, à la faveur d’une rencontre chez Plon, Michel Déon et Félicien Marceau devinrent amis. Ils n’étaient pas encore académiciens, mais déjà des romanciers qui comptent, ou qui allaient compter. Le milieu littéraire les appelait « les duellistes. » Michel Déon, 34 ans et 4 romans au compteur, entrevoyait déjà l’exil (à Sintra puis à Spetsai) tandis que Félicien Marceau, 40 ans et auteur chez Gallimard d’une dizaine de livres, s’installait à Neuilly. L’auteur de Je ne veux jamais l’oublier (1950) et celui des Elans du cœur (1955) se voyaient, se lisaient avec bonheur et, pour ne rien gâter, pratiquaient l’échange épistolier. Un demi-siècle de ferveur amicale plus tard, leur correspondance voit le jour.

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Le patriotisme tranquille: Dictionnaire amoureux de la France, Denis Tillinac

janvier 18, 2012 by Alexandre Le Dinh · Comment
Filed under: Denis Tillinac 

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   Lire ce Dictionnaire amoureux de la France de Denis Tillinac, c’est constater, chafouin, que cette France là n’existe (presque) plus. Et pourtant, cette évidence : la survivance de l’âme française est une réalité. Non seulement Denis Tillinac offre  un panégyrique remarquable de mademoiselle l’Hexagone, mais il s’exécute dans une langue si admirable qu’elle justifiait à elle seule que l’on s’attardât, avec une nonchalance voluptueuse, sur près de 500 pages. Vous avez mal à la France ? Lisez ce livre.

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Les Indes Galandes, Roger Nimier

décembre 26, 2011 by Alexandre Le Dinh · Comment
Filed under: Nos maîtres 

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Roger Nimier a écrit des contes de Noël. C’est chic, comme tout ce qu’il a fait. Dans son recueil de nouvelles, Les Indes Galandes, on en trouve deux : Frédéric, d’Artagnan et la petite Chinoise et Emile et Emilienne. Il n’était pas déplaisant qu’on s’en rappelât.

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