Enjoy, Solange Bied-Charreton: J’AIME…

C’est une affaire entendue : Enjoy est un premier roman de haute volée. Il n’a rien du roman branchouille déjà lu et relu que pourrait suggérer la quatrième de couverture. Son auteur, Solange Bied-Charreton, est une jeune femme de 29 ans, écrivant notamment sur Causeur. « Peinture de la Génération Y, la net génération », ce livre explore l’univers infernal des réseaux sociaux à travers l’itinéraire de Charles Valérien, jeune homme de 24 ans confronté au syndrome ShowYou, (jumeau à peine plus maléfique que Facebook) où les participants sont dans l’obligation de poster une vidéo par semaine sous peine d’être banni. « On pouvait aisément dire que tout le monde y était, sauf les personnes qui n’étaient pas dans le coup. » Le coup porté à l’époque par Solange Bied-Charreton est un coup de maître.
Jeune homme typiquement d’aujourd’hui, Charles Valérien hérite de sa marraine d’un chic appartement à Passy. Il vient d’obtenir un premier emploi au sein d’un cabinet de consultants en organisationnel. Il a tout du jeune homme « bien-parti-dans-la-vie. » Mais quelle vie exactement ? Pour lui, et pour l’immense majorité de sa génération, la vie n’est pas ailleurs…elle tourne quasi exclusivement autour de ShowYou, réseau social le plus fréquenté au monde. A peine a-t-il emménagé qu’il crée un profil. L’angoisse de la vidéo hebdomadaire est déjà là. Filmer ses meubles, la pose de son parquet…Très vite, l’existence virtuelle supplante la vie réelle ; pire, elle devient la vie, la seule qui compte, la seule qui vaille. C’est l’échelle de valeur suprême. Valsent les « events » et les albums photos qui finissent par avoir plus d’impact que les moments vécus. On ne sort plus pour fréquenter des gens ; on les fréquente pour se retrouver en leur compagnie sur les photos postées sur le réseau. C’est le renversement des valeurs poussé à l’extrême. On existe par et pour ShowYou. Ne pas y être relève de l’impensable. Vivre sans, c’est être un marginal, quelqu’un qui ne « mérite » pas d’être « connu ». Charles Valérien devient très vite esclave de son écran et de son clavier. « À peine arrivé chez moi, j’allumais l’ordinateur, je dînais devant, j’y restais jusqu’à tomber de sommeil. Le week-end, j’y passais des après-midis entiers ».
Sa très soutenable vacuité de l’être, Charles Valérien va la voir s’effriter. Il va croiser le chemin d’Anne-Laure Bagnolet – surnommé Al – dont il va tomber assez vite amoureux. Al, étudiante en lettres à la Sorbonne qui ne jure que par l’écrivain à succès Rémy Gauthrin, également membre d’un groupe de punk (Les Truands) formé « sous l’influence du chanteur Christophe » et, hérésie, n’est pas sur ShowYou…Pire, elle a en horreur les réseaux sociaux. Charles va alors redécouvrir une existence en dehors du monde virtuel. C’est comme un retour à la vie…avec les sensations et les émotions qui s’y rapportent. Nous n’en dirons pas plus sur la trame de l’histoire. Nous soulignerons simplement combien nous sommes portés par le récit.
Enjoy est de ces romans réussis en tout point. Un style, un univers, une façon de dépeindre l’époque. Et puis cette chose à quoi l’on reconnaît un véritable écrivain : n’être pas de son temps et l’analyser mieux que personne. Et puis, c’est assez rare, une femme qui écrit (qui écrit bien, déjà, c’est rare) en se mettant à la place d’un narrateur masculin. Mieux encore, une femme qui écrit sur autre chose que son petit monde, son environnement immédiat et son intimité. Cette immersion dans la béante virtualité est mordante, roborative, pleine d’un humour ravageur. Ni le sarcasme ni cette manière de diagnostiquer une situation n’empêchent ce fond de tendresse et de compassion que l’on sent sous la plume de Solange Bied-Charreton. Pointer les travers et les contradictions de ses personnages n’exclue pas l’empathie. Le vagabondage dans ce monde de désoeuvrement, de voyeurisme et de médiocrité touche juste. Le malaise (voir le traumatisme) de l’époque est rendu par une panoplie de personnages divers et d’observations saisissantes. Il y a chez l’auteur un vrai don de la description, une manière de rendre compte des détails avec force sans pour autant verser dans la démonstration. Elle griffe ainsi les « types » contemporains avec un talent satirique certain. On croisera un écrivain à succès obèse et libidineux, une blogueuse déjantée, en guerre contre tout et tout le monde, un danseur androgyne, une vieille dame solitaire et asociale, un « fou » dont la vision de la vie est pleine de sagesse…Le roman offre une radioscopie d’un monde et d’une époque, cible une humanité groggy mais pas sans ressources. L’histoire a ceci de frappant qu’elle retranscrit admirablement la dérive anxiogène de la virtualité devenue régente de la réalité. Ainsi est soulevée l’addiction aux réseaux sociaux (à la maison, au travail, dans la rue), montrée comment le voile entre l’écran et le vécu se déchire. La démence guette les utilisateurs obsessionnels. Un exemple particulièrement sordide : une jeune femme qui tombe amoureuse d’un homme sur le réseau, va jusqu’à l’épouser, puis se fait larguer avec une cruauté inouïe devant la caméra qui sert ainsi de « vidéo de la semaine » à l’homme en question…
Acide et furieusement enivrant, Enjoy est un premier roman tonitruant qui fera date. Il est d’une singularité qui mérite amplement qu’on le découvrît. Avec un style qui évoque quelque peu les hussards et un sujet qui rappelle Aldous Huxley, il fait converger les hantises, les interrogations et les démangeaisons de l’époque. D’Enjoy nous pouvons être fan ; Enjoy nous aimons. (A noter qu’Enjoy est en course pour le prix Alexandre Vialatte avec notamment le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois. Le lauréat sera désigné le 5 avril.)
