Une longue amitié: de Marceau à Déon, de Michel à Félicien: Lettres 1955-2005

janvier 27 2012 par Alexandre Le Dinh
Catégorie: Nos maîtres 

demarceauadeon1

Au début des années 50, à la faveur d’une rencontre chez Plon, Michel Déon et Félicien Marceau devinrent amis. Ils n’étaient pas encore académiciens, mais déjà des romanciers qui comptent, ou qui allaient compter. Le milieu littéraire les appelait « les duellistes. » Michel Déon, 34 ans et 4 romans au compteur, entrevoyait déjà l’exil (à Sintra puis à Spetsai) tandis que Félicien Marceau, 40 ans et auteur chez Gallimard d’une dizaine de livres, s’installait à Neuilly. L’auteur de Je ne veux jamais l’oublier (1950) et celui des Elans du cœur (1955) se voyaient, se lisaient avec bonheur et, pour ne rien gâter, pratiquaient l’échange épistolier. Un demi-siècle de ferveur amicale plus tard, leur correspondance voit le jour.

  Qu’est-ce qui les rapprochait ? D’abord, peut-être, cette fêlure, une sorte de commotion provoquée par l’Histoire récente : la défaite de 1940. Ils suivirent alors leur chemin, comme ils purent, cherchant à préserver ce qui pouvait encore l’être. Déon rejoignait Maurras à Lyon, Marceau, encore prénommé Louis Carette, allait travailler à l’Institut national de radiodiffusion jusqu’en mai 1942. A la Libération, cette époque bénie pour les incertains, ce fut une cause de disgrâce. L’immédiat après-guerre les jeta dans un trouble douloureux, comme en témoigne La Corrida (1952) de Michel Déon ou, bien plus tard, Les années courtes (1968), mémoires de guerre de Félicien Marceau. Mais l’essentiel est ailleurs : ils ont en commun un goût immodéré de l’Italie, de Stendhal et de Casanova ; une inclination pour la légèreté, une admiration pour leurs livres respectifs. Très vite se noue entre eux une indéfectible affection. Déon et Marceau : une connivence de cœur et d’esprit. Dans cette correspondance, hélas pas exhaustive (des lettres furent perdues), deux bretteurs qui, témoins avisés du demi-siècle, échangent sur leur itinéraire d’écrivain, la maturation de leurs œuvres (« Terrible, confie Déon, d’écrire un roman à partir d’un certain âge et de trop d’expérience »), leurs voyages, des livres – les leurs, ceux des uns, ceux des autres –, des petites manœuvres intrinsèques aux prix littéraires, des élections à l’Académie française, de ses discours de réception. Rien d’intime, donc. Pas de confidences, pas de gravité inutile. Mais de la pudeur, du mordant, de l’éclat.

 mdeonfmarceau2

 Ca a débuté comme ça. Par un séjour à Positano, dans une maison louée par Félicien Marceau en août 1955. Il y a là Jean Dutourd, Christian Millau, Sagan. La côte amalfitaine est exquise. Déon jouit des bains de soleil méditerranéen. Dans le bonheur estival, les deux hommes deviennent plus complices. Quelques semaines plus tard, Marceau recevra le prix Interallié pour Les Elans du cœur. Michel Déon, qui a écrit Tout l’amour du monde il y a quelques mois, publiera les Gens de la nuit et filera à Sintra. Les deux compères se félicitent comme ils se critiquent : « Votre bombe me paraît archaïque » confie Déon à Marceau à propos de l’une de ses pièces L’Etouffe-Chrétien. Il est aussi question des jugements portés à leur encontre : « Pour toi c’est Balzac qu’on évoque, pour moi Stendhal », relève Déon. « Tu as quand même la chance d’échapper (pas toujours !) au cliché des hussards. Moi je n’y coupe jamais. Et en plus on ajoute : c’était le moins doué, mais c’est celui qui a le plus travaillé. » Marceau ajoute : « On a parfois l’impression que nous sommes tous rangés dans des tiroirs. »

 lesponeyssauvages2

 

    Un des ressorts de cette correspondance : la jubilation narquoise des deux écrivains à médire sur leurs confrères. Des perfidies un peu puériles, toujours drôles, ironiques. A propos de Marguerite Yourcenar, Déon tranche : « La vioque déraille un rien. Je connais ces vers. Du mirliton. » L’autre Marguerite (Duras) prend aussi : « L’Après-Midi de M. Andesmas: C’est tellement ennuyeux, maladroit et nul que je n’ai pas pu le terminer. Pourtant, il n’y a que 120 pages! D’où je conclus que nous avons du talent, comme l’écrivait Chardonne à Nimier: « Déon? Du talent mais pas de génie! » Sur Sollers : « assez plein de talent, mais le système est vite lassant » (à propos de Femmes), sur Matzneff : « complaisant à son habituel et un peu trop obsédé par tous les orifices possibles qui s’offrent à sa bite. » Pier Paolo Pasolini a également droit au jugement lapidaire de Michel Déon : « J’ai reçu hier l’énorme roman de Fernandez sur Pier Paolo Pasolini, et j’ai déjà un peu mal au cour d’avoir à aborder ce monument à la gloire pédérastique dont j’ai trouvé les films complètement débiles. » Mais les deux bretteurs savent aussi reconnaître le talent là où il se trouve. Déon écrit notamment : « J’incline pour le jeune Patrick Besson, mais est-ce assez tentant pour les autres ? », « Jean Raspail : beau et émouvant », « Emmanuel Carrère (L’Amie du jaguar) : un étrange et brillant roman », Modiano : « Décidément, il ronronne, mais il y a un ton admirable ». Félicien Marceau n’est pas en reste. Sur Jean Dutourd : « Il y a chez lui un bonheur d’écrire qui donne un bonheur de lire ». Quelques coups de cœur sont évoqués : Le choix de Sophie de l’immense Styron, Le retour au pays natal de Thomas Hardy, Le Grand coucher de Guy Dupré. Quelques cartes postales licencieuses (naïades hâlées aux seins nus par exemple) de Capri et d’ailleurs émaillent par ailleurs cette correspondance.  

  Académie française : « La dénigrer, mais tâcher d’en faire partie. » C’est ce précepte de Flaubert que les deux écrivains vont suivre. Marceau est élu en 1975, Déon en 1978. Ils vieillissent, mais les voyages et les succès sont des élixirs de jouvence. Le Prix Interallié pour les Poneys sauvages et le Grand prix du roman de l’Académie française pour Un taxi mauve couronnent Michel Déon. Félicien Marceau, lui, décroche le Goncourt en 1969 pour sa Creezy. «Face à Senghor, faut-il pousser Bodard, Curtis, ou Laurent ? Peut-on lancer quelqu’un dans ce micmac dont l’aboutissement paraît bien obscur ? » Quai Conti, du marchandage qui fait dire à Déon : « Les intrigues académiques m’ont plutôt écoeuré » avant de renchérir en 1985, de son exil irlandais : « Je ne vois là rien de ce que j’espérais en entrant dans cette compagnie. » La comédie des prix littéraires use aussi. Mais elle sert à aider des amis « dans la panade » comme Jacques Laurent ou Thierry Maulnier « qui a une fin de vie si difficile. » Membres entres autres des prix Morand et Kléber Haedens, les deux académiciens tentent donc de récompenser à la fois des livres de qualité et de secourir quelque peu leurs amis.

 

 

 Cette correspondance révèle la communauté d’esprit de deux écrivains désormais nonagénaires et pourtant très frais. Leur insolente liberté est savoureuse. On en ressort à la fois touché et amusé, désireux de lire ou relire leurs livres respectifs. Réunir ces lettres était une judicieuse entreprise. Jacques Chardonne avait raison : l’amitié littéraire existe bel et bien. Ces deux là n’en n’ont jamais douté.

Lire notre interview de Michel Déon:

www.denecessitevertu.fr/2012/03/31/un-jeune-homme-toujours-vert-a-la-montee-du-soir-questions-a-michel-deon/

<

Comments

4 Responses to “Une longue amitié: de Marceau à Déon, de Michel à Félicien: Lettres 1955-2005”

  1. jean marc on février 18th, 2012 21 h 26 min

    Ah , je suis assez surpris par le ton des lettres de Déon. Je ne m’attendais pas à ces familiarités de langage, qui me plaisent oh lala.

    Merci alexandre. Achat en prévision.

  2. denecessitevertu on mars 3rd, 2012 15 h 30 min

    Oui moi aussi assez surpris par ce Déon polisson!

  3. jean marc on mars 31st, 2012 23 h 30 min

    osons: je n’ai pas gouté entièrement cette correspondance , alexandre. Un manque de sel du coté marceau, compensé heureusement par la plume poivrée de déon. Une trop grande politesse des deux cotés, des bonnes manières aussi…on sent que la bride est là. Des lettres doivent manquer..

  4. denecessitevertu on avril 1st, 2012 1 h 35 min

    Oui c’est certain, c’est pas “la” correspondance. Mais enfin on y sent l’amitié, la loyauté, le partage.

Feel free to leave a comment...
gravatar!