Les Lumières du ciel, Olivier Maulin

Oubliez les perspectives migraineuses de cette rentrée littéraire 2012, ses 480 nouveaux romans et ses vaines tentatives de « politique-fiction »… Avec Les lumières du ciel d’Olivier Maulin, vous n’aurez bientôt plus grand chose à regretter. On n’avait pas lu quelque chose de plus original depuis un bon moment.
Auteur de quatre romans, toujours prétextes à d’impromptus départs en voyage, comme dans En Attendant le roi du Monde, Olivier Maulin nous livre ici un diable de bon roman, revigorant à souhait et à la désinvolture heureuse. Une singularité qu’il a en partage avec ces « anars de droite » qu’étaient Blondin, Audiard, Marcel Aymé, voire plus lointainement Barbey D’Aurevilly et Léon Bloy.
En vérité tous ceux qui ont contribué au mythe fondateur de l’écrivain « désengagé » sans pour autant renoncer à glisser quelques idées subversives dans leurs textes.
Les Lumières du ciel, un titre inspiré d’un discours de René Viviani, co-fondateur du journal l’Humanité, prononcé à la chambre des députés en 1906, et qui se flattait d’avoir vu les siens libérer le peuple « des lumières du ciel », autrement dit de ses chimères, croyances, et autres opiums du peuple. Olivier Maulin se propose avec ce roman de rallumer les lumières du ciel d’une époque privée de sacré, ce qu’elle tente de combler avec de la télé-réalité débile ou de la consommation à outrance. Voici venu le temps des « Jamais sans mon Iphone ! », le nouveau « Dieu-écran ». « Prince des ratés » de ce monde sans lumières, Paul-Emile Bramont n’a jamais voué un culte excessif au travail.
Pris pour un glandeur sans envergure, miroir d’une société qui allume trop d’étoiles dans le ciel en trompe l’œil des egos, le garçon va en fin de compte se révéler plein de ressources, passant du commerce de motos au compteur trafiqué aux mérites comparés des nordmanns et des épicéas avec « la facilité d’un Jean-Marie Messier ».
On se souvient de la célèbre réplique d’Audiard: « Si on pouvait mettre les cons sur orbite, t’aurais pas fini de tourner ! ».
Des cons, Paul-Emile va en rencontrer, à commencer par le patron d’un hôtel miteux qui se croit à la tête du George-V, et à qui il promet de devenir millionnaire tous les soirs, pour ne pas se faire dégager.
Heureusement qu’il y a Bérangère pour le recueillir, sa maîtresse, femme d’un chirurgien esthétique assez conciliant concernant le partage des biens. Mais qui n’est pas une fan absolue de son nouveau filon dans la vente de sapins halals.
« Après le scooter volé, le sapin de Noël ! Tu te surpasses, mon vieux ! Rockefeller était un rigolo à côté de toi ! C’est pour ta gueule qu’on a inventé le capitalisme, si ça se trouve ! »
Des dialogues qu’Audiard n’aurait certainement pas reniés.
Et puis il y a Momo, DJ d’un genre original, et meilleur ami de Paul-Emile. Leur existence tissée d’expédients va changer lorsque Momo perd son improbable boulot de « DJ de patinoire ». Paul-Emile, désormais détenteur d’un petit pactole, (pour eux quelques milliers d’euros), en conçoit une grande idée : prendre quelques jours de vacances dans le Sud. Une Fiat Panda increvable, le sentiment de devoir redevenir maîtres de leur destin, et quelques illusions à perdre : voici les ingrédients indispensables d’un bon road movie à la française. Paul-Emile, Momo, et Bérangère, qui ne sont pas sans nous rappeler les héros du roman Sur la route de Jack Kerouac sont, à l’instar de leurs aînés ricains, des jeunes gens pommés, désaxés, qui oscillent irrémédiablement entre cynisme et envie d’y croire encore. Des vagabonds qui ont fait de l’ironie et du détachement leur « way of life », à la fréquentation hautement recommandée. Une envie de changement qui les mènera jusqu’aux portes de Jérusalem. Pas Jérusalem la ville aux trois monothéismes, non, un Jérusalem idéalisé, situé dans les Cévennes, hameau de paix où l’on vit selon les rythmes ancestraux des hommes, et où l’on boit sous les étoiles. La trame narrative une fois en place, Maulin peut distiller ses fines analyses au travers de situations burlesques, parfois féériques, toujours rigolardes. Comme Sur la Route de Jack Kerouac en son temps était une ode aux grands espaces, à l’épopée vers l’Ouest et à la découverte d’un monde nouveau, Les Lumières du ciel entrouvrent la voie vers un mode de vie révolutionnaire, basé sur les ressources de la terre, pourfendeur du monde moderne et du productivisme Shiva.
Dans cet Eden, où l’on croise notamment : un facteur reconverti, un curé anarchiste, et un clochard à l’ancienne, Momo, Paul-Emile et Bérangère, vont peu à peu changer leur façon de penser. Si Bérangère a toujours du mal avec l’absence totale d’électricité, ne serait-ce que pour brancher son épilateur électrique, quelque chose à Jérusalem les a fait mûrir. Repartis en direction de la Côté d’Azur, leur périple prend un nouveau tournant. De nouveaux personnages entrent en scène. On y croise un mafieux qui jure de bétonner toute la Cote d’Azur et des cougars nymphomanes à la vie spirituelle bien détraquée.
Momo et Paul-Emile font la rencontre de Prune, une fille âgée de vingt ans et des nuages, comme eux, qui rigole en mettant sa main devant sa bouche et dont les yeux ne se départissent jamais d’une certaine tristesse. Dans cette partie-ci du roman, vous apprendrez entre autres les mécaniques d’attaques du serpent à sonnette, ou pourquoi faire un braquage avec un masque de Blanche-Neige peut se révéler une très mauvaise idée.
La vie a beaucoup plus d’imagination que nous, comme le disait Truffaut. Mais Maulin nous prouve que c’est le roman qui en a parfois davantage.
Ajoutez à tout cela quelques dialogues impayables, un zeste d’humour sans aigreur, et vous tiendrez sans doute le meilleur bouquin de l’année écoulée ! Un récit antimoderne où se dessine en creux une critique du système capitaliste, une réflexion sur nos modes de vie, une charge contre les néoconformismes, la bobo attitude, et le pouvoir de l’argent. Rien que ça ! même si ça reste léger et enrobé d’humour franchouillard.
Créateur du fiasco de sa création, Maulin va jusqu’au bout de son fertile délire, plaçant la barre très haut dans le décorum de sa non moins fertile imagination. Pénétrer dans l’atmosphère feutrée du roman d’Olivier Maulin, c’est l’assurance de ne plus pouvoir décrocher. Découvrez les lumières du ciel, et peut-être, comme l’écrivait Kerouac, que quelque part sur le chemin il y aura des filles, des visions. Quelque part sur le chemin, on vous tendra la perle rare.
Cette perle rare existe, elle s’appelle les Lumières du ciel…
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Comments
3 Responses to “Les Lumières du ciel, Olivier Maulin”
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un article vigoureux et athlétique, qui m’a emporté comme une lame.
Mille bravos !
Une envie de découvrir au plus vite ce roman détonnant.
Après avoir lu la critique enthousiaste de Causeur, j’attendais un roman fort, drôle et singulier par une plume inspirée. Malheureusement, après un début assez prometteur malgré quelques trucs un peu faciles, je n’ai pas pu dépasser le chapitre où les personnages débarquent dans Jérusalem (Cévennes)… Une impression de déjà lu. J’ai lâché le livre. Depuis, je n’ai pas réussi à reprendre sa lecture.
J’ai, moi aussi, failli décrocher après le passage sur les Nafoutiens. Mais je vous assure que pour quelques pages un peu ennuyeuses, la suite justifie ce petit effort de concentration au vu de le jubilation (vers le ciel) qu’elle entraîne…