le Bloc, Jérôme LEROY

C’est avec un soupçon de défiance mâtiné d’incrédulité que je découvrais la trame narrative du nouveau livre de Jérôme Leroy : Le Bloc. « Sur fond d’émeutes de plus en plus incontrôlables dans les banlieues, le Bloc Patriotique, un parti d’extrême droite, s’apprête à entrer au gouvernement. La nuit où tout se négocie, deux hommes, Antoine et Stanko, se souviennent. » Défiance, car, souvent, une fiction sur « l’extrême droite » n’échappe pas aux caricatures, ignore le bon sens et, plus condamnable, se révèle une piètre production littéraire (souvent si l’auteur est un homme de gôche ; à droite on sait toujours écrire, ou presque). Incrédulité ensuite, à la vue du nom de l’auteur. Se pouvait-il que Jérôme Leroy se mue en tuteur d’un antifâchisme d’opérette ? Non, pas lui, pas l’auteur de brio d’un premier roman (L’orange de Malte) que tout jeune homme de vingt ans aux penchants hussardiers rêverait d’avoir écrit. Qu’avait-on fait du Kléber de l’arrière saison normande, de son essai sur le « meilleur des hussards », de cette Cynthia qui lisait Chardonne et dont le choix du prénom était un écho fraternel à l’héroïne de l’Amour vagabond, ce roman carte-préfacé par les hussards signé par l’admirable voyageur transfiguré qu’était André Fraigneau. L’Orange de Malte vaut bien pareille digression. Se pouvait-il, donc, que le critique littéraire avisé de feu le Quotidien de Paris, le journaliste de Valeurs Actuelles ou de Causeur tombât dans un antifascisme de kermesse ? Il n’en sera rien. Défiance et incrédulité s’évanouiront dès la lecture enivrante des premières pages ; pour ne pas dire dès la première ligne : « Finalement, tu es devenu fasciste à cause d’un sexe de fille. »
Le Bloc, publié dans la collection Série Noire de Gallimard, renoue avec la tradition du polar des années 70 : politisé et de plume talentueuse, à l’instar d’un Fajardie. Il se veut une dystopie et mêle donc intrigue policière et récit politique. Le Bloc s’ouvre sur une situation extra-ordinaire : 756 morts depuis que les cités se sont embrasées. Emeutes sur l’ensemble du territoire national et jusqu’aux portes de Paris. Belleville est devenu Gaza, le Pas de Calais, Kaboul. La France est paralysée par ce déferlement de violence. La France est en proie à la guerre civile. La France a peur… Les émeutiers, sans surprise, tirent pour tuer. Les policiers, petite nouveauté, tirent à balles réelles. (N’était-il pas temps qu’on leur en donnât l’autorisation ?) Malgré tout, le pouvoir, à l’agonie, ne parvient pas à mater ces émeutes urbaines. Dès lors, l’Elysée, en sous main, décide de négocier avec le Bloc Patriotique, un parti « d’extrême-droite », afin de restaurer l’ordre. « Qu’en un lieu, en un jour… » Unité de temps : une nuit molle et tiède de novembre ; unité de lieu : Paris (on visitera d’autre lieux avec les souvenirs des deux personnages principaux). Nuit d’infinies négociations à La Lanterne pour Agnès Dorgelles, présidente du Bloc Patriotique, fille du « Vieux » (le charismatique Roland Dorgelles), lequel n’a jamais été aussi proche de voir des décennies d’une lutte politique aboutir enfin. Dix ministères sont en balance pour Le Bloc. Et pour satisfaire à l’obligation de présenter un parti « respectable », Le Bloc doit supprimer un des siens, son plus fidèle et coriace homme de main, Stanko. Le parti subit en fait le chantage d’un certain Marlin qui demande la tête de Stanko en échange de cette entrée – en force – au gouvernement.
Pauvre Stanko, fils d’immigré polonais, ancien skin cloîtré dans la chambre sordide d’un hôtel borgne ; traqué par les sicaires du groupe Delta, ces hommes qu’il a lui-même entraîné en sa qualité de chef des services de sécurité du Bloc. Pauvre Stanko, en cavale, sacrifié, attendant sa dernière heure. Le plus cruel : Antoine Maynard, son ami, son frère d’âme qui ne s’est pas opposé (le pouvait-il vraiment ?) à sa « disparition. » En cette nuit de novembre, ces deux hommes se remémorent leurs itinéraires respectifs. Antoine Maynard plonge dans son passé à mesure qu’il verse sa vodka. Boire et s’émouvoir. Antoine, que le narrateur tutoie (tandis que Stanko parle à la première personne), est le compagnon d’Agnès, la dirigeante du Bloc. Quelque part dans son salon en face du buste du Duce, à l’intérieur duquel traîne un peu de coke, Antoine, impatient, attend que vibre son Iphone : Agnès Dorgelles doit l’appeler dès que les négociations se seront achevées à La Lanterne. Un poste de secrétaire d’Etat est possible. A lui, cet ancien romancier qui a déjà donné les quatre romans « qu’il avait dans le ventre ». La nuit la plus longue…Petit-fils de résistant communiste, issu de la bourgeoisie rouennaise, éduqué dans un milieu franchement hostile « aux extrêmes », Antoine Maynard s’est décrété fasciste par « cynisme, lassitude, dandysme mal placé. » Il vomit « les antiracistes avec bonniche tamoule non déclarée, et des post-soixante-huitards qui se gobergeaient aux commandes depuis trente ans, jouaient aux libertaires, se proclamaient du côté du progrès et n’avaient pas prononcé le mot « ouvrier » depuis qu’ils étaient descendus des barricades pour devenir patrons de presse ou députés européens ». Comment lui en vouloir ? Antoine Maynard, sorte d’anar de droite, intellectuel très cultivé, ancien khâgneux, romancier provocateur ; homme au goût très sûr (les Hussards, Godard, Audiard, les bons vins) et éclectique (la poésie de Breton, René Char, Henri Michaux). Il se définit comme un « fasciste surréaliste ». Ca a de la gueule. Antoine Maynard (dans lequel Jérôme Leroy a mis pas mal de lui : goûts littéraires et cinématographiques, jeunesse Rouennaise, enseignement), c’est le muscle et la plume. Physique impressionnant qui inspire la crainte, ce dont il s’amuse ; propos provocants, toujours limites, mais admirablement envoyés. Un physique et un esprit qui lui firent casser le bras d’un surveillant qui s’était indigné qu’Antoine puisse lire Les poèmes de Fresnes de Brasillach (ce n’est pas dans ce recueil que Brasillach excelle). Le surveillant en question avait surtout sérieusement esquinté le livre. Geste impardonnable. Antoine Maynard, devenu fasciste devant « la sottise démocratique » et par révulsion de la société.
L’itinéraire d’Antoine se distingue clairement de celui de Stanko. Stanko est un déclassé, un prolo Chti qui a vu ce que le capitalisme pouvait engendrer de pire. Adolescent sans père et sans repères, il se construit en marge de l’école et de toute socialisation classique. Il connaît la pauvreté, le chômage, la ruine d’une région désindustrialisée. Il se structurera dans la haine et le racisme. Les évènements lui feront bientôt connaître Antoine qui sera dès lors pour lui un mentor, un frère, presqu’un père. Il aura de l’admiration pour lui et éprouvera même de l’amour (Stanko est homosexuel). Il rentrera au Bloc et deviendra responsable du service de sécurité. Il sera surtout un exécuteur des basses œuvres, celui à qui on fait appel pour quelques raclées jugées nécessaires. Antoine et Stanko, issus de deux univers radicalement opposés, esquissant une sorte de sociologie de ce que peut être « l’extrême droite » et que rapproche un dégoût du monde partagé.

Le Bloc est un livre haletant, racé, intelligent. La grande force tient de ses personnages et de ce procédé de narration consistant à « incarner les personnages de l’intérieur en caméra subjective ». Il évite tout antifascisme de plateau télé. Il en est même la critique : il accable les bonnes consciences de gôche, les zélites médiatico-politiques, règle le compte à la génération de 68 qui a fait tant de mal (par exemple cette scène du débat tv confrontant Antoine Maynard et un Daniel Cohn-Bendit à peine romancé). Bien sûr ce fameux Bloc n’est pas sans ressemblances avec le Front National. Il en a quelques allures (scission du parti, victoires et défaites électorales, « respectabilité » mise en branle par la dirigeante du parti…) sans pour autant que l’auteur ait cherché à en retranscrire l’historique. On reste dans la fiction et dans le romanesque. Et c’est ainsi que la littérature est grande. Le Bloc est aussi le récit de la fin d’un monde, pour ne pas dire d’une civilisation. La nostalgie a toute sa place, veinée de mélancolie. Comment faire autrement ? Comment ne pas dire « c’était mieux avant ? » « Monde d’avant, monde d’après » : c’est une constante dans le livre. Monde de goûts, monde de dégoûts pourrait-on dire. Survivances littéraires qui prennent le nom de Jacques Chardonne, Jacques Perret, Blondin. Reflux émouvant de scènes de bistrots, de volutes de fumée dans les cafés, de paysages épargnés, de sensations ; bref une sphère d’autrefois. La nostalgie infusée dans ce livre tient beaucoup aux souvenirs du couple Antoine Maynard-Agnès Dorgelles (souvenirs de lectures notamment). Car le récit est également l’histoire d’un amour. Une passion encore vivace que n’ont pas néantisé la rudesse des combats politiques ni l’écoulement des années. Le Bloc, enfin, c’est aussi quelques anecdotes savoureuses distillées ici et là, pour happy few souvent. « Tu étais finalement un écrivain plus nostalgique qu’autre chose, un mélancolique qui transposait son écoeurement de l’époque dans les réflexions d’un solitaire de Port-Royal ». Ce « solitaire de Port-Royal » n’est-ce pas un hommage à André Fraigneau ? Une référence aussi à l’agression de Marc-Edouard Nabe par Georges Marc Benamou sur le plateau d’Apostrophes après l’émission. Le Bloc est une réussite. Poignant, vrai, brutal. Habilement orchestré autour de cette double narration, ce roman noir et d’amour fou tient en haleine jusqu’au dénouement, tragique forcément.
« Oui tu étais sans doute fait comme ton grand-père, pétri de haine pour un monde de conventions et d’hypocrisie, mais toi, par cynisme, lassitude, dandysme mal placé, tu as décidé de jouer avec les pantins autour de toi, de faire le marionnettiste alors que le vieux professeur d’histoire, chrétien et communiste voulait, lui, les …, comment disait-on déjà, oui, les émanciper. »
« Elle devait traîner avec son cultureux dans toutes ces associations financées avec le pognon du contribuable. Ceux qui comprennent toujours pas pourquoi le spectacle vivant sur le marché n’empêche pas le Bloc de faire 45 pour cent à chaque élection, pourquoi le théâtre de rue ne rend pas sa conscience de classe aux 28 pour cent de chômeurs, aux 30 de érémistes, pourquoi les citations de Brecht peintes par « des plasticiens d’intervention citoyenne » sur les murs des corons n’empêchent pas la bête immonde de grossir, quand eux sont repartis le soir dans leurs lofts de Vieux-Lille. »
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Comments
2 Responses to “le Bloc, Jérôme LEROY”
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gravatar!

comme souvent
d’une grande perfection cet article
c’est trop d’honneur…