Les épis mûrs, Lucien Rebatet

mai 1 2011 par Alexandre Le Dinh
Catégorie: Nos maîtres 

 epimur   

   Introuvable depuis 1945. La messe semblait avoir été dite pour le seul autre roman achevé (après les Deux Etendards) de Lucien Rebatet : Les épis mûrs. On louera le bon goût – ici confondu avec l’audace – de la Dilettante qui réédite « du Rebatet ». Il ne sera ici question que du Rebatet romancier, de l’esthète, du musicographe éclairé. Son opulente Histoire de la musique de 1969 nous avait déjà révélé sa passion pour cette dernière et son aptitude à en parler. Voilà de quoi, par l’art du roman, transcender son dévorant amour de la musique. Et voilà de quoi lire un grand livre.
 « La musique a été mon pain quotidien pendant vingt ans. Rien, je crois, n’a tenu une place plus profonde dans ma vie. Les Epis mûrs sont évidemment nés de cette nostalgie que j’ai prêtée à mon hérosMon but était de traiter, par les moyens les plus simples, un sujet strictement musical, qui fût cependant lisible pour un profane civilisé » écrit Rebatet. Il y a toujours eu interpénétration entre l’entreprise littéraire de l’auteur et ses passions artistiques (musicales, picturales, cinématographiques). Les Deux Etendards, comme les Epis mûrs, sont venus dans le même mouvement que son amour de la musique. Ses deux romans inachevés, Margot l’enragée et La lutte finale, ont la peinture au cœur de leur récit (Rebatet avait entamé une histoire de la peinture). Lucien Rebatet, c’est l’esthète ultime, le critique éclectique. Ainsi ses romans peuvent être lus comme des « traités esthétiques » et ses critiques comme des exercices littéraires. L’écriture virtuose de Rebatet narre ici le destin brisé de Pierre Tarare, jeune génie musical en devenir. On le suit de ses premiers tapotements sur le piano familial jusqu’à l’intolérable gâchis de sa mort lors de la Première Guerre mondiale. Roman d’initiation, Les Epis mûrs nous emmène des tribulations de l’enfance jusqu’au sortir de l’adolescence, en passant par les années de formation et de reconnaissance progressive. Apreté de la vie d’écolier, aveuglement parental devant son don musical, tressaillements d’une sexualité galopante, rencontres cocasses et camaraderie, amitiés bohèmes et rencontre amoureuse, tout nous rend attachant ce jeune Pierre Tarare. L’aisance époustouflante d’un Rebatet à conter une époque (les années 1900), son style remarquable et érudit nous fait cheminer sur les traces de son jeune héros avec un inlassable ravissement, une tendresse émue, une volupté sinueuse et pudique.  
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 Pour le reste, l’auteur nous embarque dans une promenade ébouriffante à travers le monde musical de l’époque. Les rivalités, les querelles entre anciens et modernes, les affres de la création musicale, la jubilation ressentie à l’écoute d’une mélodie, Rebatet retranscrit tout ça admirablement. Ce qui pourrait paraître rébarbatif et ardu devient d’une simplicité lumineuse et le vocabulaire didactique ne retranche rien au plaisir d’une lecture où tout prend corps, où tout devient vie. Rebatet romancier reste un pamphlétaire hors pair et la dernière partie du livre est une occasion de s’en rendre compte une nouvelle fois. Ironique et sardonique, elle prend des accents vitupératifs quand il s’agit d’accuser l’imbécillité de cette boucherie de 14 qui sacrifia tant de jeunes hommes et parmi eux tant de grands talents (Charles Péguy, Ernest Psichari, Emile Clermont…)
 
 Heureux Rebatet et son roman moissonné. S’il n’apporte, comme le dit l’écrivain lui-même, « aucune innovation dans la technique romanesque », il nous apporte à nous, lecteurs, un plaisir véritable et une preuve supplémentaire – l’ultime sans doute – du talent indubitable de ce romancier trop longtemps ostracisé.
 
« Les Épis mûrs, c’est épatant. Je m’en suis pourléché et m’en pourlèche encore après lecture. Moi qui suis mélomane comme un paquet de Gauloises, qui n’ai pas d’éducation musicale pour un sou, qui ne tolère que le piano, l’accordéon et la cuivrerie, j’ai lu tout le bouquin avec exaltation, sans débander aux tunnels techniques. Tout ça est musclé, balancé que ça fait plaisir à chaque page. »
Marcel Aymé

 

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