Eternelle lumière verte…

On a tous une bonne raison d’aimer Gatsby le Magnifique, le célèbre roman de Francis Scott Fitzgerald. Cet écrivain issu de ce qu’on nommait la « génération perdue », fonça à tombeau ouvert sur les rails des Années folles avec cette élégance portée à son paroxysme, et toute la ductilité de son esprit. Il était, avec Hemingway, ce qui se faisait de mieux dans la littérature d’avant-guerre.
Ces « malgré-nous » de la littérature, qui se retrouvèrent coincés entre l’Armistice et le crash de Wall Street, étaient arrivés à destination du « désenchantement». Ne leur restait qu’à inclure les remugles de cette période dans des romans trempés dans du champagne frelaté.
Ces « malgré-nous » de la littérature, qui se retrouvèrent coincés entre l’Armistice et le crash de Wall Street, étaient arrivés à destination du « désenchantement». Ne leur restait qu’à inclure les remugles de cette période dans des romans trempés dans du champagne frelaté.
Il ne faut jamais perdre une occasion de parler de Gatsby le magnifique, même pour de mauvaises raisons. Et en ce sens, la nouvelle traduction que propose Julie Wolkenstein, en est un parfait prétexte.
Comme un rituel, la relecture de ce roman, découvert durant l’adolescence allait devenir pour moi comme un rendez-vous, lequel tiendrait à chaque fois toutes ses promesses ; invariablement source de nouveaux étonnements, comme nous découvrons de nouvelles significations à mesure que nous vieillissons, « Toute vie étant bien entendu un processus de démolition», comme avait eu la lucidité de l’écrire l’auteur de Tendre est la nuit à la fin de sa vie.
Ce n’est pas le roman qui a changé, mais nous, matière inconstante, à tel point que nous finissions par pouvoir en citer quelques extraits par cœur. 

Gatsby le magnifique plus qu’un roman, est devenu un mot de passe qui vous permet de faire partie de ces initiés triés sur le volet invités au grand bal des vanités que donne Fitzgerald.
Ou bien, qui vous faisait basculer dans cet autre monde, un peu comme celui que découvre Nick Carraway, le narrateur de cette histoire, lorsqu’un soir il se décide à passer la frontière qui sépare les deux pelouses inégalement taillées entre la propriété de vingt hectares de pelouses de Jay Gatsby et la sienne, pour se rendre dans sa fastueuse demeure. « Avec lui (Fitzgerald), c’est la fête, et on n’a pas honte de s’y trouver », s’enthousiasmait Bernard Franck, l’auteur des Rats, dans sa préface de l’édition de Gatsby le Magnifique traduite par Llona (The Great Gatsby a été traduit deux fois en français, en 1945 par Victor Llona, et en 1976 par Jacques Tournier… et donc une troisième fois en 2011, par Julie Wolkenstein). « Pour une fois nous allons faire du ski nautique, de la pêche sous-marine sur une Côte d’Azur française presque vide. Pour une fois nous allons aimer le teint de notre peau. Sous de gais parasols, à l’heure où le soleil est le plus chaud, nous boirons du champagne rosé et nous grignoterons du caviar. Pour une fois, nous allons bavarder avec de ravissantes jeunes filles, riches, sotte, exquises pour tout dire. »
Au moins, cet enthousiasme enfantin n’a pas le goût de champagne frelaté que nous a servi Julie W. dans sa traduction, à laquelle il manque la douleur de se retrouver, tout comme de devoir se séparer. A donner à n’importe quel réfractaire à la langue de Shakespeare des envies de s’y mettre, et vite. En cela, je la remercie de nous donner envie de lire la VO, car sa version est vraiment indigeste ! Indigne même.
La volonté affichée par l’universitaire de simplifier le texte, de le « moderniser », -mot honni-, de le rendre accessible au plus grand nombre, est tout simplement effarante. Pleine de bonne volonté, certes, mais raté, d’un bout à l’autre.
Autant descendre tout de suite dans une station-service chercher son Gatsby. Elle aurait voulu épurer le roman de toute sa mélancolie dramatique, qu’elle ne s’y serait pas prise autrement.
La raison à tout cela est bien simple : par un malheureux concours de circonstances, il se trouve que ce monument de la littérature américaine, après 60 ans d’existence, est « enfin » tombé dans le domaine public. Ce qui autorise à peu près tout le monde à se l’approprier. Je ne serai sans doute pas le seul à pousser ces cris d’orfraie sur ce qui constitue pour moi un crime de lèse-majesté, tout comme je sais que cette nouvelle version a d’ores et déjà ses adeptes, qui voient d’un œil amical ce travestissement. Chacun mes goûts, après tout. Mais quitte à passer pour le dernier réactionnaire de cette terre, ou pour un intégriste que la seule évocation de la perte de ses souvenirs tétanise, je vais tâcher de dire en quoi toute cette mascarade, à mon sens, est grotesque.
Sortons donc les crocs pour une fois, car avec Mme Wolkenstein, nous ne sommes vraiment pas au bout de nos surprises.
L’universitaire, auteure elle-même de cinq romans, commence d’emblée par nous surprendre, en raccourcissant le titre original, sans doute la moins scandaleuse des libertés prises avec la version originale, mais qui est pourtant celle qui aura le plus fait jaser.
Mais là où Julie Wolkenstein va un peu loin, c’est lorsqu’elle justifie ce changement de titre en évoquant la volonté de l’auteur, se plaçant d’emblée sous son autorité, de sorte que toute critique émise à son encontre irait, par corollaire, contre la volonté de l’auteur.
Dans un article du Monde des Livre lui étant consacré (qui d’ailleurs couvre d’éloge cette nouvelle version), Julie Wolkenstein raconte avoir découvert Gatsby dans son adolescence et l’avoir lu par deux fois, avant de le laisser reposer. Cela, avant de dévoiler le mystère de cette soudaine lubie : « Gatsby était écrit dans ma langue ». Tout s’explique ! Le problème, c’est que la langue de Julie Wolkenstein n’est pas forcément la même que celle d’un auteur des années 20. Et forcément, le décalage s’en fait ressentir.
Se plaçant d’emblée sous la volonté de l’auteur, qui, de sa tombe, aurait rêvé que Julie Wolkenstein soit celle qui le transmette aux gens de l’an 2000. Enfin « Gatsby the great », à moins de se mettre des œillères, c’est bien Gatsby quelque chose, n’importe quel autre qualificatif aurait suffi. Mais enfin passons, tant il y a d’autres remarques à faire.
Sans me lancer dans une étude comparée poussée, qui serait de toute manière fastidieuse, faisons juste une comparaison de quelques passages marquants, comme par exemple l’incipit :
« Dès mon âge le plus tendre et le plus facile à influencer, mon père m’a donné un certain conseil que je n’ai jamais oublié».
Ce qui, en langue Wolkensteinienne donne : « Quand j’étais plus jeune et plus influençable, mon père m’a donné un conseil que je n’ai cessé de méditer depuis ». C’est simple, efficace. C’est moderne ! Même si, jusqu’à présent, il n’y a rien de scandaleux.
Un autre encore, qui permettrait peut-être de se faire un avis plus précis sur la question : « On avait plus de douze cent dollars au départ, mais on s’est fait arnaquer et en deux jours on a tout perdu en jouant dans des salons particuliers. » (Version de Wolkenstein), que Tournier transforme par une pirouette en un : « on nous les a barbotés au jeu », plus élégant.

Mais le summum c’est quand même les célèbres dernières lignes du roman de Fitzgerald, celles où luit une dernière fois cette si symbolique « lumière verte », vers laquelle se tourne si souvent Gatsby : Version de Jacques Tournier (pour moi la référence, même si, en matière de littérature étrangère, tout est affaire d’interprétation) : « Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui chaque année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c’est sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons le bras plus avant… Et, un beau matin… Et nous luttons ainsi, barque à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé. »
Version de Wolkenstein : « Gatsby croyait à la lumière verte, à cet orgasme imminent qui, année après année, reflue avant que nous l’ayons atteint. Nous avons échoué cette fois-ci, mais cela ne fait rien : demain nous serons plus rapides, nous étendrons nos bras plus loin -et, un beau matin…
C’est ainsi que nous nous débattons, comme des barques contre le courant, sans cesse repoussés vers le passé. » Je vous laisse juge de la meilleure version, bien que des barques qui se débattent contre le courant me choque un peu.
Mais ce qui est vraiment énervant dans cette nouvelle traduction, ce sont les expressions qu’on diraient tout droit tirées d’un slam de Grand corps malade, du type : « Son of a bitch », que Tournier tournait joliment en « pauvre bougre », et qui ici devient « enfoiré ». Les dialogues aussi, sans cesse émaillés d’expressions comme « çui-là », « je vous dis pas », « un truc absolument dingue », « super », « foutre la merde », « putain », « ce genre de trucs »… Moderniser ne veut pas dire abêtir ! Lifting grossier que cette traduction, sans doute destinée aux collégiens, et encore…. Julie W. excelle en ventriloque approximative de Fitzgerald, qui doit bien se retourner dans sa tombe, mais certainement pas pour lui serrer la main !
En guise de sacrilège final, Julie W. substitue le fameux « old sport », traduit par « cher vieux » chez Tournier ou « vieux frère » chez Llona, ce tic propre à Gatsby, susceptible de rappeler son passage à Oxford, par un : « très cher », qui lui confère un côté précieux absolument ridicule. « You’re selling bonds, aren’t you, old sport ? »- « Old sport ! Cette expression factice, si peu américaine, et si nécessaire au personnage de Gatsby, - être un romancier, c’est d’abord trouver ça », concluait Jean-François Revel, dans la préface de l’édition publiée en 62. Etre un bon traducteur, c’est savoir la restituer correctement…
Ce rapport « si spécial » avec Fitzgerald » qu’entretient Julie W., se retrouve partout dans son texte comme une volonté un peu hystérique de se démarquer des autres traductions.
Fitzgerald fait en sorte d’instaurer une sorte de connivence avec ses lecteurs qui fait que, même lorsque ses personnages nous paraissent impossibles, nous sommes en quelque sorte d’égal à égal avec eux. Cette prescience du drame continue de nous tenir en haleine, et nous pousse à ne pas refermer le livre pour reprendre sa respiration, come une longue plongée en apnée. Une accélération maîtrisée en sous-main, un rythme aussi cursif qu’un fil ténu, que la version de Mme Wolkenstein nous fait totalement perdre de vue, et qui faisait pourtant toute la caractéristique du roman de Fitzgerald.
Bon, tout n’est pas si ignoble dans cette version, il faut le reconnaître. Il y a quelques simplifications heureuses, quelques trouvailles aussi, soyons honnêtes. Mais tout cela n’est rien à côté des libertés incroyables, même avec la VO ! que prend l’auteure de L’Excuse.
Nous avons donc tous une bonne raison, pour revenir au prologue de cet article, d’aimer Gatsby le magnifique. Pour ma part, ma bonne raison, ce sont ces personnages qui, au bout d’une nuit trop longue, chutent sans fin, et qui lorsqu’on les croit définitivement marqués, trouvent encore le moyen d’entrouvrir le double fond de leur tragique destinée.
Pour moi, les romans de Fitzgerald, ce seront toujours des Gin-fizz cliquetant de glace quand la chaleur se fait insupportable, des jeunes filles populaires qui perdent soudainement de leur aura sur une piste de danse d’un bal universitaire, le ballet incessant des liftiers et des limousines devant le hall d’un hôtel de la Riviera dans ces soirées que quelques lanternes illuminent, à l’image des pelouses de Jay Gatsby. Son costume rose, que l’éclat dans le clair de lune finit par rendre déroutant. Ces fêtes qu’il organise à grands frais, symbole de la toute puissance dans une société concurrentielle. Ces sommités qu’il invite dans son jardin, avec toujours plus de faste, de champagne et de charleston.
Exactement tout ce que Julie Wolkenstein fait disparaître dans sa version, véritable entreprise de dénaturation, que sous prétexte de moderniser, elle martyrise.
Tout cela avant tout de même de préciser qu’elle n’avait « jamais traduit aucun autre roman, et n’en traduirai probablement jamais d’autres. » dans une petite note dont elle nous gratifie à la fin de son Gatsby. Nous voilà rassurés.
<
Comments
2 Responses to “Eternelle lumière verte…”
Feel free to leave a comment...
gravatar!

Pour ma part, ayant découvert Gatsby le magnifique, à l’âge de 17 ans en 1952, je reste attaché à la traduction de Victor Llona, qui remonte à 1926, un an à peine après la parution du “Great Gatsby”. Si je veux ignorer la traduction controversée de Jule W., j’aime comparer celles de Jacques Tournier et désormais de Philippe Jaworski pour la Pléïade avec le texte original et, peut être demain avec la version italienne…
La traduction de Llona est sans doute la plus poétique de toutes.