Dominique de Roux: de la race des inclassables
Il était de ces êtres enfiévrés, fourbus d’exil, empoignant la littérature et la vie avec la même « déchirante sincérité. » Sa trajectoire flamboyante fut brisée le 29 mars 1977 par une crise cardiaque liée au syndrome de Marfan – syndrome qui avait déjà emporté ses deux frères. A 41 ans, Dominique de Roux mourrait du cœur. Forcément.
De Roux, comme il le dira lui-même, était « de tous les excès. » Exalté et exultant, il vivait avec frénésie, déferlait sur l’époque avec fougue et subversion, ne laissant rien échapper, surtout pas ces années que la mort lui ôtera bien assez vite. Toujours son allure sera galopante. Le désastre à venir le guette. Alors ce rimbaldien va vite, « dans un dérèglement de tous les sens », écrit, édite, aime, fait la révolution, se fait « voyant. » « La vie ne mérite d’être vécue qu’en termes de conventions démentielles » écrira t’il dans Immédiatement – peut-être son chef d’œuvre. Sûr qu’il s’y est attelé à cette vie démente, débordée, incandescente. Jean-Luc Barré, son biographe, le décrit comme « l’une des figures taboues de l’histoire littéraire contemporaine », comme un « exilé de l’intérieur. » Une « figure taboue », certainement. Il faut dire que le (jeune) homme goûte avec morgue à ce plaisir aristocratique de déplaire cher à Baudelaire. Il sent trop le souffre pour certains. Il est trop autodidacte pour d’autres. (Il interrompt ses études en Première !) Et puis ce familier de l’exil, ce bretteur a le style qui éperonne, qui ne se laisse pas embastiller par les cerbères moralistes. Et puis, et puis voyons…c’est un fasciste ! C’est en tout cas par cette accusation que ses adversaires – le plus souvent dépourvus d’arguments et, tare suprême en littérature, de talents – tenteront de l’ostraciser. Alors de Roux répond, cinglant, non sans ironie : « A force de me faire traiter de fasciste j’ai envie de me présenter ainsi : moi, Dominique de Roux, déjà pendu à Nuremberg. » (Immédiatement) Il faut rappeler combien ce qualificatif ô combien original est en vogue dans les années 70. Combien la droite littéraire est dépecée : du hussard Nimier à l’inclassable J-R Huguenin en passant par la tiédeur courtoise de Mauriac, tous ont disparu. Et puis, comment ne pas attaquer un écrivain pour qui « la métaphysique est de droite » ? Qui critique la déchéance de l’Occident ? Ajoutez à tout cela la filiation maurrassienne de Dominique de Roux (son grand-père a été un intime de Maurras, son avocat ainsi que celui de l’Action française) et le réflexe pavlovien des inquisiteurs ne tardera pas.

Malheureux les inquisiteurs ! Car s’il y a bien un homme qui acquiert très tôt une farouche indépendance, c’est bien Dominique de Roux. Il n’est pas affidé à un camp spécifique. Non, son indépendance est motivée par une volonté inébranlable : se consacrer à la littérature, s’y consumer : « Ecrire pour exprimer une vérité privée, pour arriver au cœur des choses, nous jeter dessus et le dévorer. Editer pour essayer de retrouver une autre forme de vérité, fomenter des médiations constituer une encyclopédie différente dans une époque prête à entrer dans son moyen-âge planétaire et qui vit sur les restes des deux guerres dans une atmosphère de suffrages ». confiait-il, à 34 ans, à Jean jacques Brochier du Magazine littéraire. Dominique de Roux échappe à toute servitude, rejette tout carcan : idéologique, familial…Les dogmes lui font horreur, les sentiers battus sont pour lui sans issues ; il n’est pas carriériste. « La droite n’est qu’un boy-scoutisme lamentable et la gauche un cléricalisme bien-pensant. » Qui dit mieux ? Ne lui parlez que de littérature. Ou ne lui parlez pas. De Roux le survolté était de ces êtres comblés de tous les dons, capables d’excellence dans divers domaines. Romancier : Mademoiselle Anicet (publié en 1960, son premier roman), Le Cinquième empire (1967), essayiste subtil : La Mort de L-F Céline, L’Ecriture de Charles de Gaulle, pamphlétaire incisif : Immédiatement…Et puis journaliste, envoyé spécial qui parcourt le monde : Guinée, Angola, Mozambique et surtout le Portugal où il sera présent en avril 1974 au moment de la « Révolution des Œillets .» Il sera d’ailleurs le seul journaliste français présent à Lisbonne et l’un des rares étrangers à pouvoir approcher le général Spinola. (la relation qu’il entretient avec le Portugal est tout autant affective qu’intellectuelle) De Roux est fasciné par les grands hommes, par l’Histoire, toujours porté par une inextinguible soif d’absolu ; il est d’une curiosité sans bornes. Et « la curiosité, c’est la haine, une haine plus pure, plus désintéressée que toute science et qui presse les autres de plus de soins que l’amour – mais qui les détaille, les décompose » comme l’écrira son contemporain Jean-René Huguenin.(La côte sauvage)
Mais ce qui va compter et l’imposer définitivement sur la scène littéraire, c’est la création des « Cahiers de l’Herne », restés sans équivalent. Le premier volume est consacré à René-Guy Cadou, poète météorique dans le paysage littéraire français et auteur d’un unique roman : La Maison d’été. Viendront ensuite des monographies d’écrivains « à rebours », des réprouvés, des maudits, des très talentueux surtout…Il n’est pas aisé à l’époque (années 60) d’extirper des décombres un Céline, de révéler Gombrowicz (à qui il consacrera un livre d’entretiens), d’organiser la visite du poète américain Ezra Pound sur le territoire français. Comme dans tout ce qu’il entreprend, de Roux va ferrailler, déployer une énergie folle pour légitimer ses auteurs favoris. La littérature avant tout, et pour toujours. Aux infréquentables, il faut ajouter quelques poètes de la Beat Generation, Allen Ginsberg notamment, et des contemporains comme Julien Gracq ou Raymond Abellio qui ont toute leur place. « Les Cahiers de l’Herne » font aussi place aux collaborations les plus variées : du jeune Sollers au plus que controversé Rebatet. Par souci de provocation, Dominique de Roux écrira dans son essai, La Mort de L-F Céline (1966) : « Les écrivains doivent se perdre, la réussite tend à avilir. » Bien sûr la gauche intellectuelle trouvera là une raison de plus de le taxer de fascisme, bien sûr l’insulte sera martelée frénétiquement et sans nuances. La gauche intellectuelle on vous dit…

Orchestrée par la revue Tel Quel, (le Tel Quel d’après le renvoi de J-R Huguenin) la démolition visant Dominique de Roux trouvera sa plus habile et féroce résistance dans le pamphlet qui sera le chef-d’œuvre de l’auteur : Immédiatement. Ouvrage d’aphorismes et de fragments de journal intime, ce livre ne fera que confirmer le don certain de de Roux pour les formules percutantes, d’une fulgurance jubilatoire. Immédiatement est un livre qui permet de situer l’écrivain au cœur de son époque et de comprendre les mécanismes de cette dernière. C’est aussi pour le lecteur une occasion de saisir un peu de l’essence de l’auteur et de l’homme. « Pour un écrivain, l’aphorisme c’est la définition ultime de ce qui participe à sa propre définition.» écrira précisément de Roux dans son livre. A l’encontre, toujours, des idées dominantes de son temps, l’ouvrage fera scandale. Pour l’anecdote, la première commercialisation se fera sans la page 189, découpée au rasoir. L’auteur y égratignait Roland Barthes : « Un jour, avec Jean Genet, me dit Lapassade, nous parlions de Roland Barthes ; de la manière dont il a séparé sa vie en deux, le Barthes des bordels à garçons et le Barthes Talmudiste (c’est moi qui précise) ; je disais : Barthes, c’est un homme de salon, c’est une table, un fauteuil… Non, répliqua Genet : Barthes c’est une Bergère… » et Maurice Genevoix, défini ainsi : « écrivain pour mulots. » La mouvance intellectuelle de Tel Quel sera également conviée à une décapitation en règle : « Un ramassis de pédants encrassés, de cuistres, de valets de collège qui brandissent Artaud et Bataille, Lénine et Mao comme ces soldats Russes des réveille-matin et des montres. » L’émasculation savoureuse de Barthes et l’outrage à Georges Pompidou que réserve ce brûlot entraîneront le licenciement de de Roux des Presses de la Cité.

Travailleur acharné sous des dehors de dilettantisme, ce familier des aéroports et des gares sera sans cesse en quête d’engagements à la hauteur de son absolu, se référant toujours à « autre chose », à un « ailleurs.» Immédiatement s’ouvre d’ailleurs ainsi : « Si souvent j’ai pris congé. » Ce bâtisseur infatigable, moins provocateur qu’anticonformiste (son ami Jean-Edern Hallier suffira à endosser la panoplie du provocateur parfois exaspérant), s’inscrit dans la veine des représentants d’un nouveau romantisme tels qu’Ernst Jünger, René-Guy Cadou ou Jean-René Huguenin. Quelques phrases sur les femmes qui ont partagé son existence suffisent à nous en persuader : « Tu es la femme et l’enfant comme elle devait être au début du monde, respirant tout simplement et infinie tout simplement, qui ne meurt pas et qui fait qu’on ne doit jamais mourir. » (à Christiane Mallet) ou encore « Tu es le seul être qui me console du temps perdu. », « Toi seule as compris qu’en moi écrire c’est être fidèle à une certaine douleur. »
L’influence exercée par Dominique de Roux sur des écrivains contemporains est palpable : Eric Neuhoff lui rend hommage dans son dernier livre Les Insoumis (2009), Jean-Marc Parisis préface Immédiatement dans la collection La petite vermillon, Rémi Soulié rédige un essai sur l’auteur : Les châteaux de glace de Dominique de Roux et Gabriel Matzneff lui réserve cet hommage : « Dominique de Roux était le plus crépitant, le plus incandescent d’entre nous, il y avait beaucoup de divin en lui. » A la manière des marginaux qu’il s’est évertué à réhabiliter, des écrivains confirmés empêchent aujourd’hui que Dominique de Roux ne tombe, si ce n’est dans l’oubli, du moins dans une clandestinité trop mollassonne.
« Il n’y a pas de littérature sans la fascination de la chose unique, sans le vertige d’une seule attention. »
« La liberté, aujourd’hui, est dévastation». (L’ouverture de la chasse)
« Chacun de nous a son empire. Il doit l’étendre le plus possible et revenir à la maison. » (Le Cinquième empire)
« La femme est essentiellement pour moi inspiratrice. Je l’aime dans la brume lumineuse de Dante ou de Pétrarque. »
Dominique de Roux
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Comments
Bravo pour votre blog.
Y croiser certains (grands) noms, comme celui de Dominique de Roux, est un plaisir rafraîchissant.
Cordialement.
Merci beaucoup. Nous tâcherons de se faire côtoyer encore longtemps ces “grands noms de la littérature.”