Le Colonel des Hussards: un pionnier nommé Fraigneau

Considéré comme un maître en écriture par les Hussards, André Fraigneau (1905-1989) fut un des auteurs les plus marquants du milieu du vingtième siècle. Par son œuvre, d’abord, puis par son existence, atypique, à la fois festive et solitaire. Ce dilettante bisexuel, volontiers misogyne et irrévérencieusement misanthrope était « un esthète, un véritable entraîneur. Sans lui, Blondin et moi n’aurions pas écrit. » (Michel Déon, Une longue amitié) Styliste éblouissant, on lui doit plusieurs livres majestueux : Les Voyageurs transfigurés (1933), Camp-Volant (1937), La Grâce humaine (1938) et puis L’Amour vagabond (1949) qui demeura un livre sacré pour les Hussards – L’humeur vagabonde de Blondin en est un écho direct et un hommage sincère.
Si les Hussards le portèrent au pinacle, ce fut aussi pour des raisons qui, stricto sensu, n’étaient pas exclusivement littéraires. L’exquis quinquagénaire fut de ces égarés que le congrès de Weimar accueillit à bras ouverts. Avec notamment Chardonne, Drieu la Rochelle et Brasillach il fit partie de ces « intellectuels collabos » qui se rendirent en Allemagne en 1941 à l’invitation de Goebbels. S’ensuivit alors, dès la Libération, son inscription sur la fameuse « liste noire » du Comité national des écrivains. Ostracisé, écrasé – comme tant d’autres – par la toute puissance existentialiste, il dut sa résurrection aux impudents Hussards qui pourfendaient l’engagement littéraire prôné par cette hydre à deux têtes existentialo-communiste : Sartre-Camus. Ainsi les Nimier, Laurent, Blondin et Déon, après avoir sortis de leur ornière Chardonne et Morand, s’escrimèrent à faire de même avec André Fraigneau. Chardonne, notamment, les y invita ; il écrivit à Roger Nimier en 1954 : « Fraigneau a la meilleure plume aujourd’hui dans le style sec et brillant, le style qui a de l’esprit et qui fait sourire de bonheur. »
(André Fraigneau, le deuxième en partant de la droite)
Incomparable enchanteur, portraitiste d’exception (ses descriptions de corps d’hommes et de femmes sont de vraies réussites), capable d’analyser les êtres et les œuvres à la manière d’un Stendhal ou d’un Barrès, (qu’il admirait) André Fraigneau a l’art de saisir l’air du temps. La plume ciselée de Fraigneau sait nous parler des toiles de maîtres, de la sculpture grecque, de la musique : c’est un esthète. Un esthète que la vie d’ermite n’effraie pas et qui détone dans les années 50. « Mon vice, c’est la solitude » confiera ce nihiliste moins marginal que porté par un vif mépris envers son époque. Ce solitaire jamais seul eut pour ami Cocteau : « le plus extraordinaire initiateur jamais rencontré », Morand : « de la race des timides qui cherchent leur salut dans le silence et la fuite », Nimier : « intelligent à ravir », Malraux, Drieu…André Fraigneau aimait particulièrement Radiguet sur lequel il écrivit ces phrases louangeuses et définitives : « Radiguet, à la suite de Rimbaud, est le dernier franc-tireur en date qui soit venu rappeler le style français à son devoir de droiture, de vitesse et d’efficacité. (…) Il faut aussi que les jeunes sachent que c’est avec Radiguet que le phénomène « jeunesse » a conquis ses premiers droits. » Le romancier britannique D.H Lawrence trouvera également grâce à ses yeux gourmands. A l’occasion de la traduction française de L’Amant de Lady Chatterley préfacée par Malraux, Fraigneau partit pour le Nouveau-Mexique pour y rencontrer les trois femmes qui ont partagé la vie du romancier. ( L’épouse, l’amie américaine, la disciple anglaise)
« Exemple d’un génie tout en nuances et qui se définit par ses nuances, gêné seulement ici par la difficulté de transposer dans le français classique la véritable sensibilité romantique, celle qui vient d’Allemagne, d’une certaine Rome ou d’une certaine Grèce et s’en va vers la mort. » C’est ainsi, qu’avec beaucoup de justesse, Robert Poulet décrit André Fraigneau. Fraigneau était de ceux qui aiment les voyages, qui en font, et qui savent les décrire. C’est entre autre cette passion pour les voyages qui le rapprocha de Michel Déon, qui admirait autant l’homme que l’écrivain. Longtemps ils durent parler avec exaltation de la Grèce qui fut pour eux plus qu’un refuge, une terre d’élection. Homme pudique et touchant, Fraigneau parvint à 17 ans à obtenir une entrevue avec Barrès. Le Prince de la jeunesse l’encouragea à franchir le Rhin. C’est ainsi que débuta pour Fraigneau une vie de voyages et de fêtes, dont l’œuvre, quoique demeurant clandestine, n’a jamais cessé d’être rééditée.

Fraigneau livra de nombreuses chroniques depuis 1938 : Arts, La Revue des Deux Mondes, les Cahiers des Saisons, la NRF…, fut conseiller littéraire chez Grasset (épisode savoureux avec Margueritte Yourcenar), Plon, à la Table Ronde. Ses livres continuent de marquer les générations et les esprits. On le découvre, d’une manière souterraine, presque secrètement, sur les conseils d’un ami avisé ; à son tour on le conseille à un proche et l’œuvre reste en vie. Cette fraîcheur, à notre époque, est réjouissante. Sans jamais appartenir à une école ou une mouvance, Fraigneau eut une influence considérable sur nombres d’écrivains : des hussards des années 50 aux écrivains contemporains tels que Vandromme, Frébourg, Dupré…
André Fraigneau appartient à cette race d’écrivains qui ont su construire leur style comme leur vie, sans jamais se dérober à sa quête, à la fois mystique et esthétique.
« En art, on est seul. L’Art est un jeu, une blague exquise. Mais l’âme s’y engage et y laisse sa trace.»
« La bataille du singulier contre le pluriel n’a pas été gagnée par ce dernier ».
« La littérature française est une longue suite de préciosités, souvent contradictoires, que coupe, à intervalles fixes, le cri le plus nu et le plus humain qui puisse être. C’est un cri de foi, de révolte, d’amour ou de mort. »
André Fraigneau
<
Comments