Suarès cet inconnu

Le vingtième siècle geint encore de sa naissance douloureuse lorsqu’André Suarès se réfugie dans sa chère Bretagne. Il a déjà plus de 30 ans lorsqu’il constate, dépité, du haut du phare de Bénodet, que ses livres sont rejetés. Cela ne l’empêche pas de continuer à écrire et de profiter de son voyage en terre bigoudène pour noircir quelques feuillets qui donneront un livre admirable : Le livre de l’Emeraude. C’est un portrait de la Bretagne comme peu d’écrivains l’ont réalisé. Plus d’un siècle plus tard, cette immersion au cœur du Finistère garde intacte sa fraîcheur, sa justesse d’esquisse et l’authenticité de son témoignage. La Bretagne et ses Bretons ont trouvé là un hymne à leur grandeur, scandé par la prose sublime de Suarès.
« Dès l’aube, il bruine. Les brouillards lointains se condensent au-dessus de la baie, entre les rives, et s’éparpillent en poussière humide. Il fait doux, silencieux et triste. Le murmure de la mer, lui-même, est plus lent. Elle soupire avec fatigue et la vague meurt à demi voix. Le ciel blanchâtre est bas, sur la terre : il s’étend comme une étoffe de fumée, sans un pli ; et les arbres frileux y dérobent leurs têtes…
Les voiles noires pendent, lourdes d’eau, et luisent mouillées comme du cuir. Les maisons grises s’effacent dans la bruine ; et les tourelles rouges du château, sur le bord de la rivière, n’ont plus que la couleur éteinte des dernières roses…
Pas un pli dans le ciel gris. Il bruine. »

« Suarès mourut misérable et oublié, après avoir écrit sur Retz, sur Tolstoï, sur Napoléon, d’une manière incomparable, qui prouve une respiration égale à celle du génie. » Voilà comment Roger Nimier, dans son Eleve d’Aristote, parlait d’André Suarès, cet écrivain-poète en rupture avec l’esprit de son temps qui écrivait dans Voici l’homme : « La mode est la plus excellente des farces, celle où personne ne rit car tout le monde y joue. » Suarès a refusé ce jeu de dupes et le temps s’est chargé de l’ensevelir sous son œuvre immense que l’on ne réédite pas, à laquelle on ne s’intéresse pas, que l’on ne connaît pas. André Suarès est né en 1868 à Marseille et mort en 1948. Il aura « connu » les trois guerres. Gabriel Bounoure l’a défini comme « le grand témoin de la grande crise de sa génération, quand on ne pouvait même pas croire à la vie, sauf sous cette forme sublime qu’on appelle art. » L’art. Il y a voué toute sa vie. 80 ans et plus de cent œuvres. Pas un seul roman. Mais une œuvre hétéroclite faite de carnets de voyages, de poésies, de pamphlets prophétiques, d’essais…Chez lui tout est littérature, misère et volupté.
Son œuvre est imprégnée par un humanisme exigeant, servie par une intelligence foudroyante et livrée avec un style chatoyant, souvent emphatique, qui est l’expression naturelle du poète. Suarès est un amoureux immodéré du sublime, du beau, de l’art. Une certaine grandiloquence néanmoins maîtrisée ennoblit les récits de cet inflexible passionné, moins intransigeant qu’il ne supporte pas la moindre adhérence à la médiocrité. Son chef-d’œuvre, c’est le Voyage du Condottiere, écrit sur plus de trente ans et qui relate ses différents voyages en Italie entre 1893 et 1928. Cette œuvre est notamment marquée par l’incipit célèbre : « Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage… »
Dans ce livre unique, Suarès nous décrit aussi bien des villes, comme Venise, Florence, Sienne ou Gênes que des artistes, comme Giotto, Dante, Piero della Francesca, Léonard de Vinci, Botticelli, Michel-Ange, Monteverdi…A la fois précis de voyage et traité métaphysique, ce livre est pour l’auteur l’un des jalons de son accomplissement intérieur. S’il y plane l’ombre tutélaire de Stendhal, Le voyage du Condottière est tout à fait unique. Les villes y sont traitées comme des caractères. Ainsi de Rimini : « maussade comme un attentat réussi » ou de Gênes : « banale comme la pensée d’un boutiquier d’Amérique. » On ne peut affirmer connaître l’Italie qu’après avoir lu le Voyage du Condottière.

Remarqué par Anatole France après avoir reçu à seize ans le premier prix du Concours général de français, André Suarès deviendra, rue d’Ulm, le compagnon de turne et l’ami de Romain Rolland. Il sera reçu troisième à l’Ecole normale supérieure avant d’échouer trois ans plus tar à l’agrégation d’histoire. Suarès, à partir de 1912, deviendra l’un des quatre fondateurs de La Nouvelle Revue française (NRF) avec André Gide, Paul Valéry et Paul Claudel. Sa collaboration se découpe en deux périodes : de 1912 à 1914 puis de 1926 à 1940. Ecarté par Jacques Rivière, il retournera au giron NRF grâce à l’initiative de Jean Paulhan.
Suarès fut un ardent patriote, un visionnaire, un pamphlétaire lucide qui, dès 1915, écrivit « La nation contre la race », où il fustigeait la monomanie allemande sur la race. Dans Vues sur l’Europe, publié en 1934, Suarès tente de convaincre l’occident du danger nazi imminent. Dans cette époque turbulente où la crainte du conflit et de la guerre allait mener au pacifisme le plus dévastateur, Suarès fut ostracisé. C’était l’époque où le ministre des Affaires étrangères enjoignait la direction de la NRF à ne surtout pas publier d’articles hostiles à Hitler ou Mussolini. Bref, on se couchait. Déjà…Longtemps Suarès exhorta les démocraties européennes à faire la guerre pour écraser les barbares. Suarès savait déjà que la guerre ne pouvait être évitée, que le temps favorisait les régimes hitlérien et mussolinien. Lui qui pourfendait l’attitude des pacifistes – dont son ami Romain Rolland – et traitait les neutres de « chiens » ne fut pas entendu. Prophète, Suarès l’était aussi concernant le communisme. Trente ans avant que Gide ne doutasse de l’idéal soviétique, il en annonçait les désastres. Suarès, avec Bernanos plus tard, fut sans nul doute l’un des écrivains français les plus prophétiques. Ses jugements furent toujours tranchés et certains d’entre eux feraient aujourd’hui pousser des cris d’orfraie aux pâles élitaires de notre pays.
Lauréat du Grand prix de littérature de l’Académie française, cet esprit libre, cet inaltérable insurgé demeure un des écrivains les plus secrets de la littérature française. Reconnu en son temps par Péguy, Jouhandeau, Zweig ou Unamuno, il eut plus tard une influence certaine sur des écrivains comme Montherlant, Malraux, Richard Millet, Yves Bonnefoy ou Pierre Michon. Voici quelques éloges justement rendus à cet illustre écrivain oublié :
« Les dieux lui avaient octroyé à profusion le talent et l’intelligence. Ils lui avaient refusé cette affinité avec l’époque qui fait les trois quarts du succès.» (Henri Petit, Le parisien libéré du 25 octobre 1949.)
« Il est des génies aussi méconnus que Suarès, non plus inconnus. Il est des écrivains plus oubliés que Suarès, non plus séquestrés. Suarès a été l’artisan involontaire et la victime consciente d’une conspiration du silence sans précédent, devenue endémique depuis sa mort en 1948. Avec lui, on aura vu un très grand écrivain arriver à 70 ans, admiré, vénéré par toute l’Europe pensante, ayant écrit cent livres et voué sa vie à l’esprit, sans qu’on sache exactement où et quand il est né, où il vit et quel est son vrai patronyme. On n’a pas été plus lettré que lui et aussi ignoré des lettrés, ni aussi étouffé par les gens de lettres. Ce lauréat de quatre grands prix littéraires, qu’il n’a ni sollicités ni désirés, ce terrible pourfendeur de l’hitlérisme, dès ses débuts, est moins connu que les écrivains pro-allemands inquiétés ou fusillés à la Libération. » Marcel Dietschy
« Parmi les plus belles pages de ce demi-siècle, il faut compter celles que sa ferveur dédie aux plages et à la mer bretonnes, aux villes d’Italie traversées par le condottière, au ciel changeant d’Île-de-France, et à tous les génies fraternels. » Gabriel Picon
Deux citations, enfin, d’André Suarès, qui, à mon sens, révèlent le mieux l’homme et l’écrivain qu’il fut.
« Le vrai bonheur est une contemplation active. Il ne peut être que dans les idées pour l’élite. » A. Suarès
« Toute misère est à la mesure du rêve ou de l’ambition qu’elle trahit. »
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Comments
Le voyage du Condottière EST le plus beau livre tant du XIX que du XXe siècle, indépassable en beauté et en profondeur! Sublissime!
Une vilaine coquille s’est glissée dans votre texte, malheureusement, la voici: “d’échouer trois ans plus tar ” qui devrait être: trois ans plus tard.
Merci pour la signalisation de cette fameuse “coquille” mais nous la laisserons ainsi. N’épuisons pas son charme…
Le coeur y est!