La prison comme école du crime
Multi-césarisé, distinction hexagonale qui lui permet d’être enfin prophète en son pays, le dernier film de Jacques Audiard arrive après une série de films français dits « sociaux », ancrés dans le réel, à l’image des récents Welcome et A l’origine.
Sauf qu’Un prophète ne s’inscrit pas tout à fait dans cette lignée là. Véritable film bâtard, issu d’un cinéma de genre très mal desservi en France, jusque là chasse gardée du cinéma américain : le film de prison, Un Prophète apparaît comme une véritable curiosité dans le paysage hexagonal, y compris hors du milieu du cinéma.
Comme si pour une fois, le cinéma français avait laissé de côté ses complexes pour se hisser au niveau et « faire un film français à l’américaine ». Voilà en tout cas qui était le projet initial d’Abdel Raouf Dafri, le scénariste d’Un prophète. Egaler les ricains, et se rapprocher du mythe Scareface, qui l’a tant marqué.
Le réalisateur et le scénariste ont eu quelques divergences d’opinion, mais le cinéaste s’est prévalu de sa réputation pour quelque peu « franciser » le scénario, volonté affichée jusque dans les moindres détails de la vie carcérale. Dafri voulait par exemple voir les détenus manger autour de grandes tablées, plutôt que dans leur cellule, ce qui est pourtant le cas en prison. Une façon comme une autre de dire à la face du monde, puisque le prophète a été distribué dans tous les pays du globe, hormis Singapour et la Thaïlande : « La France a des quartiers elle aussi », ses « ghettos ».
Toujours l’obsession américaine, qui exhibe sa ghettoïsation, son parler verlan, comme apologie de la diversité.
Ce film de genre avec ses codes, ses passages obligés, imite donc le « grand frère » américain. Mais de là à réduire ce long-métrage au simple genre du film de prison à la sauce amerloque serait considérablement réducteur…
Le Prophète c’est d’abord un titre, usurpé. Malik, le personnage principal, n’a en effet rien de prophétique, excepté son don, qui lui permet de prévoir l’avenir et encore épisodiquement, dans des scènes où l’on touche presque au surnaturel.
C’est ensuite un acteur : Tahar Rahim, 29 printemps (pas si jeune premier que cela en fin de compte), qui incarne avec brio Malik El Djebena. Le choix d’Audiard de choisir un visage neuf pour incarner Malik n’est pas innocent. Il semble d’ailleurs que peu des choix du cinéaste le soient. « Il fallait que ce soit quelqu’un d’extrêmement polymorphique et qui corresponde parfaitement à la thématique de l’identité », explique t-il. Jeune, inconnu du grand public, reubeu, mais non tipé, tels semblaient être les critères de son casting idéal.
Une sorte d’être hybride, ne refusant pas de manger du porc, ignorant presque tout de ses origines, et dont les traits vont peu à peu s’affermir. L’apprentissage spartiate du devenir homme est d’ailleurs l’un des thèmes récurrent dans l’oeuvre d’Audiard.
Lorsqu’il entre en Central (« chez les grands »), Malik est une petite frappe de 19 ans sorti de nulle part, même pas caïd de cité, illettré et d’apparence quelconque. Mais toute l’intrigue du film est justement là, comment le jeune homme va gravir un à un les échelons de la réussite au milieu des clans, de la violence, du communautarisme, pour se faire sa place au soleil. Au début question de survie, sa trajectoire va pas à pas s’orienter vers le grand banditisme sans idéologie.
Pourtant, tout s’était plutôt mal engagé. Tombé sous la coupe des corses, et plus particulièrement de César Luciani dès le début du film, corvéable à merci, on ne donnait pas bien cher de sa peau. Parfait dans son rôle de parrain corse en fin de course, Niels Arestrup, alias César, cultive à merveille les multiples facettes de son personnage. Lui que l’on voit d’emblée comme un possible père spirituel pour Malik, ne prendra pourtant jamais le petit arabe sous son aile.
Tandis qu’il est l’homme de main des corses, qui lui confient des « missions », (comme tuer un détenu à l’aide d’une lame de rasoir dissimulée dans sa bouche après avoir monnayé ses faveurs, pour ne citer que la plus marquante), Malik apprend d’eux à leur contact, délaissant sa communauté « naturelle » d’origine, celle des « barbus », celle vers qui il eut été plus légitime de se tourner.
A ce titre, on pourrait presque parler d’«échangisme » racial. A force d’aller manger à tous les râteliers, par un tour de force qui a tout du grand écart, Malik devient le lien entre les deux, sans jamais réussir à s’intégrer à aucune d’elles.
« Tu parles avec les barbus…tu parles avec les corses…Tu fais le grand écart. C’est pas très bon pour les couilles ça tu sais… ».
Mais cette Centrale n’héberge pas seulement des corses ou des islamistes rigoristes : des bandes ethniques, aux modes de vie tribaux, s’y côtoient, illustrant ainsi le clivage français et sa société métissée : Latif l’Egyptien, les corses, les barbus, son pote le gitan, les africains de l’ouest. Véritable melting-pot carcéral que cette cour de centrale, où chacun vit dans sa tribu. Seul à bénéficier de passe-droits, Malik se sent glisser hors des frontières de sa « famille d’adoption », le gang des corses …
On pouvait s’en douter, tous les corses n’ont pas accueilli ce film avec le même enthousiasme que la critique, peu avare en louanges. Corsica Libera, de Jean-Guy Talamoni, a même déposé une motion devant l’Assemblée de Corse pour dénoncer le caractère raciste du film, qui selon eux stigmatiserait toute une population. Accusations absurdes à bien des égards. C’est un peu comme si l’on reprochait à Coppola d’avoir stigmatisé les Siciliens dans Le Parrain.
Le roman de formation, façon Audiard
En prison, Malik apprend tout d’abord à lire (ayant six ans à tirer, il se trouve une occupation presque par hasard), puis apprend quelques notions de corse, pour mieux esquiver les coups, « se faire accepter ». Il se piquera même un peu d’économie…
C’est que Malik apprend vite, très vite. Il écoute, observe, assimile.
Jusqu’à tomber définitivement dans la truanderie. A la fin du film, on le jurerait sorti d’une Business School.
Les scènes à l’extérieur de la prison sont elles souvent décisives dans l’intrigue. Elles permettent à la fois au spectateur de sortir de ce huis clos carcéral et de souffler un peu, sans jamais en sortir totalement. Comme si l’extérieur s’intégrait à la prison, en était la fenêtre.
Désormais en délicatesse avec la morale, il manipule sans vergogne ses adversaires pour les amener où il veut. Son plan se révèle payant jusqu’à la fin, malgré une foultitude de risques auxquels il n’avait semble t-il pas songé. Car le culot de ce garçon est sans limite, sans doute dû à sa juvénilité. C’est aussi un film de vengeance, que Malik se trouve en position de prendre sur la fin, désavouant César, qui passe brutalement d’Empereur à Rien, devant tous les autres détenus. Plus Edmond Dantès que Lucien Rubempré au final, même s’il a des deux.
La fin du film, comme ultime pied nez à la morale, illustre toute l’impossibilité de la réintégration. Ou comment grâce au crime, à la trahison, bénéficier d’une escorte de luxe à sa sortie de prison, et repartir sur les bases d’un joli petit magot…
Malgré ses contradictions, malgré sa volonté affichée de ne stigmatiser personne, de sortir de l’antienne sur l’identité, le film, un brin consensuel, élude la question des revendications communautaristes en prison, pourtant primordiale. Mais l’objectif d’Audiard n’est pas de faire un film reflétant le plus précisément possible la réalité, loin de là ! ce n’est pas un docu-fiction sur la prison non plus. Il n’empêche, on ne peut s’interdire d’y voir le miroir social d’un microcosme qui ressemble à s’y méprendre à la société française. Audiard peut bien botter en touche et parler de fiction, personne n’est dupe… On ressort de ce film comme d’un début de nuit au mitard, avec la certitude de pouvoir enfin passer une nuit tranquille…
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