Morphée amputé

La littérature est avare de tuer. Comprenez « tu es ». Hormis Julien Green (qui connaît encore Julien Green ?) ou plus récemment (et déjà mort, suicidé) Edouard Levé, le tutoiement en littérature demeure rare. Et souvent, lorsqu’on dit « tu » en littérature, c’est pour mieux dire « je »…Un homme qui dort de Georges Perec est de cette race là. Sublime reliquat du tutoiement qui pense « je ».
Un homme qui dort est le troisième roman de Perec, publié en 1967, alors qu’il ne faisait pas encore partie de l’Oulipo. Né en 1936 (année faste pour la littérature française avec la naissance entre autre de Jean-René Huguenin, Jean-Edern Hallier, Philippe Sollers, Gabriel Matzneff), Perec sera couronné dès son premier livre, Les choses. Une histoire des années soixante, du prix Renaudot. Perec se plaisait à se considérer plus comme un écrivant que comme un écrivain : la page blanche ne subit pas d’inspiration divine mais requiert un travail d’artisan de la langue qui s’efforce de construire ou déconstruire les mots. Portrait d’une solitude urbaine autant inspiré par Kafka que par le Bartleby de Melville, Un homme qui dort acheva de classer son auteur parmi les inclassables.
« Tu as vingt-cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus. Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre. »
Voilà comment le narrateur s’adresse à lui-même pour nous raconter l’histoire d’un dépressif qui tente de se faire croire qu’il maîtrise sa dépression jusqu’au point d’en faire un art de vivre. Jeune étudiant en sociologie qui, las, décide un matin de rester au lit et s’abstient d’aller passer son examen. Cet étudiant choisit de « vivre au point mort », soit calfeutré dans sa chambre en y dormant tout le jour, soit en ne sortant que la nuit, déambulant dans un espace urbain qu’il tente d’épuiser. Seules sa chambre et la nuit le protègent. Il ne répond pas à l’appel de ses amis, s’imagine le vide qu’il laisse à l’endroit où il devrait être. Il mène une vie végétale dans son clapier ou tout est gris, sauf une « bassine de matière plastique rose », dont la couleur tranche sur le reste du roman. Cette vie repose sur des détails : les fissures du plafond, le miroir fêlé, cette goutte qui sans cesse tombe du lavabo de l’étage, et sur une routine qui confine au rituel : la lecture minutieuse du Monde à heures fixes, l’ingestion d’un repas chaque jour identique qui a pour but l’ablation du goût. Ainsi est révélée l’expérience à laquelle se livre le narrateur : celle de l’indifférence absolue. Perec précisera : « Un homme qui dort, c’est les lieux rhétoriques de l’indifférence, c’est tout ce que l’on peut dire à propos de l’indifférence. »
Le narrateur ne souffre donc pas de cet abîme entre son inertie expérimentale et l’activité fiévreuse des gens, de la ville. On peut dire qu’il poursuit sa vie en la neutralisant. Il espère ainsi devenir « libre comme une vache, comme une huître, comme un rat. » Il œuvre pour une vie « close, lisse comme un œuf. » Et la disposition du livre n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard : le personnage n’est jamais nommé et les chapitres n’étant pas inscrits, les changements de paragraphes correspondent aux blancs typographiques qui symbolisent la division de ces chapitres. Manière de calquer le fond sur la forme pour aboutir à l’abolition du sentiment, de la sensation nouvelle.
Dans cet univers de déshérence, de sommeil véritable ou on, surgit inéluctablement un horizon onirique où bien souvent le héros bascule. Souvent il ne suffit que d’un mouvement, que d’une réaction pour que tout s’enclenche ou au contraire s’évapore.
« Tu as tout à apprendre, tout ce qui ne s’apprend pas : la solitude, l’indifférence, la patience, le silence. Tu dois te déshabituer de tout : d’aller à la rencontre de ceux que si longtemps tu as côtoyés, de prendre tes repas, tes cafés à la place que chaque jour d’autres ont retenue pour toi, ont parfois défendue pour toi, de traîner dans la complicité fade des amitiés qui n’en finissent pas de survivre, dans la rancœur opportuniste et lâche des liaisons qui s’effilochent. »
Le titre a pour origine cette sentence de Proust : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. » C’est donc de cette quête désespérée qu’il s’agit : échapper au temps qui passe. C’est moins le thème de l’Absurde qui est abordée qu’une morale toute Pascalienne : la recherche absolue et exclusive de l’indifférence est finalement une forme comme une autre du divertissement. L’échec est alors inévitable :
« Tu n’as rien appris, sinon que la solitude n’apprend rien, que l’indifférence n’apprend rien: c’était un leurre, une illusion fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà tout et tu voulais te protéger: qu’entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. Mais tu es si peu de chose et le monde est un si grand mot: tu n’as jamais fait qu’errer dans une grande ville, que longer sur quelques kilomètres des façades, des devantures, des parcs et des quais.
L’indifférence est inutile. Tu peux vouloir ou ne pas vouloir, qu’importe! Faire ou ne pas faire une partie de billard électrique, quelqu’un, de toute façon, glissera une pièce de vingt centimes dans la fente de l’appareil. Tu peux croire qu’à manger chaque jour le même repas tu accomplis un geste décisif. Mais ton refus est inutile. Ta neutralité ne veut rien dire. Ton inertie est aussi vaine que ta colère. »
Le texte admirable de Perec a des qualités hypnotiques. Roman remarquable qui n’a rien d’une dérive monotone. C’est en fait l’histoire d’une résurrection. Les reprises syntaxiques et ce « tu » scandé et martelé servent l’envoutement aussi bien du lecteur que du narrateur dans son enfouissement volontaire. Il ne faut pas croire que ce roman soit répétitif ou figé, qu’il « ne se passe rien ». L’humour et la richesse des évocations en sont des preuves irréfutables. Comme cet exergue de Kafka inséré par l’auteur : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attend même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. »
A noter qu’une adaptation cinématographique de ce livre a été tournée en 1974, sous la direction de Bernard Queysanne et de Georges Perec. C’est un film à la fois original et déconcertant. A sa sortie, la critique fut dithyrambique. Il restera six mois à l’affiche de la seule salle qui le programme. Ce film conserve aujourd’hui encore son magnétisme et est devenu culte au fil des ans.
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