Salinger, “l’anonymat de l’obscurité” ou le mystère d’un homme traqué
« En lisant les nouvelles ce matin, j’ai appris que JD Salinger, le type qui a écrit l’Attrape-cœur, était mort. Ça m’a scotché. » Holden ne doit toujours pas s’en remettre. C’est en tout cas tout à fait le genre de phrases à l’emporte-pièce qu’il aurait pu prononcer dans l’Attrape-cœur, roman dont il est le héros. L’Attrape cœur, vous ne connaissez pas ? Allons bon !
C’est avec ce livre que Jerôme David Salinger a bâti toute sa réputation. Publié en 1951, c’est à ce jour l’un des plus beaux succès d’édition de tous les temps ( il s’en est vendu chaque année 100 000 exemplaires de par le monde). L’idole des campus a donc fait rêver des générations d’étudiants avec ce livre, que l’ironie du ton, les descrptions du New York interlop, et surtout l’errance du jeune Holden Caulfield n’ont pas fini de rendre culte.Son succès le propulse très vite sous les feux de la rampe. Après New-York, sa ville de cœur, la pression étant ce qu’elle est, c’est dans le village de Cornish que l’écrivain trouve refuge, dans une maison située en haut d’une colline boisée, à l’abri des regards indiscrets. Le bernard-l’ermite de la littérature américaine n’en sortira plus. La raison de ce silence ? Il l’évoque à demi-mot dans l’une des rares interviews accordées durant cet exil : « Il y a une paix merveilleuse à ne pas publier. C’est paisible. Silencieux. Publier est une invasion terrible de ma vie privée. J’aime écrire. J’adore écrire. Mais je n’écris que pour moi-même et mon propre plaisir. »
Inconnu à cette adresse…
Holden se demande dans l’Attrape-cœur où vont les canards de Central Park quand le lac est gelé. Mais une autre question nous taraude. Qu’à fait Salinger pendant ces 57 ans ? S’est-il laissé vivre en vieillard, ou a-t-il continué à écrire, de temps à autre, pour son bon plaisir ? En tout cas, il a tenu bon. Sa dernière nouvelle, Hapworth 16, 1924, a été publiée dans le New Yorker du 19 juin 1965. Et depuis ? Plus rien, ou presque…
En 1970, il avait remboursé à son éditeur un à-valoir de 75 000 dollars, preuve qu’il n’envisageait plus la publication. Beaucoup ont bien sûr tenté de déloger le viel ours de sa retraite, pour percer à jour cette énigme vivante. Tous en ont été pour leurs frais: Salinger traînait ses biographes en justice.Aujourd’hui encore, bon nombre d’écrivains contemporains tentent de s’agripper à son mythe comme des bigorneaux à un rocher. Peu cependant peuvent prétendre ne serait-ce que lui arriver au petit doigt de pied. D’autres, pris d’un complexe d’Oedipe qui remonte sans doute à leurs débuts, tentent de se défaire d’une filiation trop lourde à porter. Le jour de sa mort, Bret Easton Ellis, l’écrivain new-yorkais, s’empresse de twitter ces mots : « Ouais !! Dieu merci il est enfin mort. J’attends ce jour depuis toujours putain. N’oubliez pas de faire la fête !!! » Le prolixe auteur américain a donc tué le père. Réjouissons-nous pour lui. Il ne peut ignorer cependant que son premier roman, Moins que zéro, -qui dépasse d’ailleurs rarement ce chiffre: personnages fantomatiques, intrigue inexistante, dialogues sans queue ni tête- est très loin d’être à la hauteur de son aîné l’Attrape-cœur.
Car il y a quelque chose de magique dans ce roman, d’unique, d’inimitable, presque de l’ordre du magnétisme, qui donne lieu à tous les fantasmes sur la vie de l’auteur. Les rumeurs les plus loufoques circulent sur son compte, véhiculées notamment par ses proches. Car Salinger est un homme trahi : doublement trahi. Par sa propre fille tout d’abord, qui le fait passer dans l’Atrappe-rêve, une biographie de son père, pour un illuminé qui s’abreuve de son urine, s’adonne à toutes sortes de cultes (bouddhisme, scientologie, etc), et prie dans des langues inconnues, puis par son amante, l’écrivaine Joyce Menard, qui a vendu leur correspondance au plus offrant. Son silence n’a fait qu’accroître ces racontars…
Un Chef-d’œuvre posthume ?
On le sait, l’écrivain continuait d’écrire. Il classait même ses documents dans des pochettes de couleur ; d’un côté les écrits destinés à être publiés en l’état, de l’autre ceux qui nécessitaient quelques retouches. L’histoire ne dit pas non plus s’il a pu préserver quelques manuscrits de ses coffres-forts dans l’incendie qui ravagea sa maison en 1995.Toujours est t-il que l’annonce de sa mort a ravivé les convoitises. Pour les éditeurs en premier lieu, et les requins de toutes eaux en second. Sans parler de la manne financière que cela représenterait pour le cinéma, qui lui a toujours fait les yeux doux, et qui réclame lui aussi sa part de la dépouille mortuaire. Car Salinger a toujours refusé de céder les droits de l’Attrape-cœur (fort de sa mauvaise expérience au début de sa carrière avec l’une de ses nouvelles, dénaturée en mélo grotesque, My foolish heart), et ce en dépit de multiples sollicitations. Mais il est resté ferme, fidèle à la mauvaise image qu’il avait d’Hollywood. « Pour moi les films c’est pire que la peste », fait t-il dire à Holden dans The catcher in the rye, le titre américain de l’Attrape-cœur. Un documentaire sur sa vie, annoncé comme événement aux Etats-Unis, sans doute dévoilé lors du prochain festival de Cannes, n’attendait plus que son décès pour sortir du bois (on y verra des personnalités ayant cotôyé Salinger, des « témoins de sa vie »). Comme quoi les vautours avaient déjà élus domicile à Cornish.
Salinger est donc mort à l’âge de 91 ans, mais cette fois c’est pour de bon. Et ça fait tout drôle.Il a choisi la pénitence suprême, celle qui ne se réclame pas. Son œuvre devrait lui survivre encore longtemps. Elle est indémodable, presque intouchable. La véritable question est: jusqu’à quand ?…
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