Le café de la jeunesse perdue ou la déperdition littéraire
En voilà un que l’époque aime, respecte, salue. En voilà un qui abuse de cette nouvelle esthétique, trop largement répandue, de la perdition littéraire. Patrick Modiano revient avec un roman dont le titre, Dans le café de la jeunesse perdue, bien qu’un brin emphatique, peut légitimement se targuer d’être prometteur. Un titre qui accroche comme on dit d’une actrice qui, au cinéma, accroche la lumière. Café, jeunesse, perdue. Ca promettait. Ca décevra. Le titre résonne comme un appel, un reliquat de romantisme que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Mais les apparences sont trompeuses, éminemment trompeuses…
Celui à qui l’on prête la figure du vieux sage, sans doute plus par son âge vénérable et parce qu’il a tant de peine à trouver ses mots dès qu’il faut parler de ses livres, m’ennuie avant de m’indifférer. En exergue de son roman, une citation de Guy Debord : « A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue. » Vous avez-bien pris connaissance de la citation ? Oui ? Alors vous pouvez refermez le livre. Circulez y’a rien à voir. A prendre et à laisser. Véritable accident nocturne que ce dernier roman de Modiano.
D’un narrateur l’autre, (pardon Louis-Ferdinand…) l’auteur brosse le portrait de Louki, alias Jacqueline Delanque, épouse Choureau. Jeune femme fantomatique, en quête d’elle ne sait trop quoi, (mais nous en sommes tous là) disparue du domicile conjugal, le personnage erre dans le Paris des années 70, un Paris qui se voudrait vibrant alors qu’il n’est que compilation de noms, énumération de lieux, et draine derrière elle des souvenirs épars, hétéroclites : un compagnon bienveillant et discret, un des fameux clients de la Rive gauche, Le Condé, un mariage sans saveur et voué à l’échec avec un patron d’agence immobilière, une enfance triste et nébuleuse dans le quartier de Pigalle marquée par la fugue et la drogue.
Ce roman est donc construit par le récit de quatre narrateurs : un étudiant de l’Ecole supérieure des mines, un détective, l’héroïne elle-même, et un amant. Si le schéma narratif est relativement original, l’originalité n’est pas un gage de réussite. Cette partition à quatre voix lasse quand elle n’exaspère pas. Elle m’est illisible : pas que l’intrigue soit inextricable et qu’il faille la débrouiller des heures durant, mais illisible en ce sens ou lire ces phrases n’est pas lire de la littérature. Accumulation de phrases stéréotypées, du sujet-verbe-complément sans consistance, sans élan. Vitrine de clichés remâchés toutes les dix pages, insérés souvent à la fin d’un paragraphe « pour faire genre ». Infinie maigreur des descriptions. De personnages déjà furtifs, Modiano en a fait des esquisses d’êtres sans véritable épaisseur. Moi qui aime palper la chair des rues, vriller sous les lumières des néons, m’appesantir sous un ciel, je suis comme châtié, châtré, scalpé. Qu’on ne me parle pas de sobriété de style, d’économie de moyens, pire, de pureté ! Laissons ces qualificatifs lorsqu’ils sont employés à bon escient, chez un Gide par exemple. Foutaise que cette densité du non-dit. Savoir lire entre les lignes c’est bon pour la vie, pas pour un roman. Un roman ça s’écrit ! « Un bon roman doit savoir alterner les grandes pages et les pages neutres, afin que les premières ressortent dans toute leur splendeur » écrivait Jacques Laurent. On assiste ici à la frénésie du néant ; ce n’est même pas neutre, c’est plat. Ca fait pschit avant d’avoir gonflé.
D’une histoire émouvante, Modiano en a fait une désespérante chute, fade et insipide. Son énonciation est parfois aussi confuse que son élocution. Quand on fait dans la nostalgie il faut l’extirper, l’étrangler, la briser, la culbuter comme un soleil d’été qui se projette dans vos reins. A force de nimber le ciel de Paris d’une nuée de mystère illusoire, le récit ronronne et s’étiole. Ses personnages ne nous atteignent pas et ni leurs dérives ni leurs déambulations ne nous transportent. On dit que si l’on n’aime pas Modiano, on n’aime pas Paris. Mais encore faut-il que Paris soit décrit. Paris vaut bien une messe…Si l’on devine l’auteur entiché de certains lieux parisiens, on aurait aimé qu’il leur apporte plus de vie, de couleur, d’insurrection littéraire bon sang ! Bien au contraire, c’est le pâle visage de la mort qui est offert, une mort lente et pénible qui nous feraient brandir sans hésitation la pancarte : « Oui à l’euthanasie ! » Mais le malade n’est pas mourant. Et surtout, n’est pas considéré comme malade par le milieu littéraire.
Dans ce roman qui se veut imprégné de nostalgie, de mélancolie, de cette fameuse douce amertume, on espérait mieux : les thèmes suggérés dans le titre nous prédisposaient à le lire comme on s’exalte à l’idée de vivre une soirée inoubliable. Hélas, l’envie de s’enivrer et de refaire le monde, le désir d’arpenter ces « zones neutres » parisiennes, ces rues qui ne déboucheront jamais que sur des passerelles de métro, nous quittent bien vite. Le frisson de la lecture s’est fait la belle ; et pourtant, j’aurais aimé aimer cette Louki, parler littérature avec elle, déplorer ses absences, comprendre ses fuites, redouter ses retours, dégoupiller sur le zinc des cafés, m’enrouler sous les brumes de tabac, croire en ces complicités, ces intimités d’un soir qui s’hérissent pendant que l’ivresse guette, vivre l’extase de la détresse amoureuse, l’humidité glaçante des ruelles qui vous nargue sous la veste, mais rien. Certains seront sans doute gagnés par cette mélancolie qui se veut feutrée quand elle n’est qu’inféconde, certains y verront du mystère, un vague à l’âme touchant, une magie déployée sans escorte, une fuite des jours, un glissement imperceptible. Certains y verront la jeunesse. Mais la jeunesse de Modiano est une jeunesse sans allure et sans démarche, qui se promène devant vous sans que vous ayez le désir de l’arrêter. Allez, qu’elle passe ! Et vite ! Allez, du balai ! Oust ! Cette jeunesse qui ne se perd jamais et ne s’est jamais perdue, que de soi-disant tourments ont renversé contre le cuir des cafés, m’est indifférente, embastillée qu’elle est dans sa pathétique bohème de destins fragiles. « Quelle belle chose que la jeunesse, quel crime de la laisser gâcher par les jeunes… » (Georges Bernard Shaw)
En voilà donc un qui ne regagnera pas ma table de chevet. Modiano est, pour moi, et pour reprendre la formule de Gide : « un écrivain sans inquiétude, que l’on épuise du premier coup. »
Il existe bien des livres qui m’étourdissent, m’exaspèrent ou bien m’écoeurent ; et puis il y a ce genre de livres qui me sidèrent, tant j’ai du mal à croire qu’ils ont pu être écrits. Le succès de Modiano est scandaleux. Encore plus scandaleux sont ceux qui le couvrent de lauriers. Dévaluer la littérature à ce point n’est pas possible.
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