Un chef-d’oeuvre vaut bien une messe

janvier 28 2010 par Alexandre Le Dinh
Catégorie: Nos maîtres 

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    « Un souvenir lumineux. » C’est par ces mots que Lucien Rebatet, par la voix de Régis Lanthelme, clôt son roman. Son roman ? Sa traversée intestine ! Son épopée jubilatoire ! Pas un de ces petits romans actuels…

  1951 : un manuscrit particulièrement volumineux sort d’une prison dans une semi-clandestinité. Très vite, sur les conseils, dit-on, de Camus, Gallimard décide de le publier. Il s’agit des Deux Etendards, premier roman de Lucien Rebatet. « Le chef d’œuvre secret de la littérature moderne » selon Georges Steiner. On est en 2002. Et avant ? Rien ou presque. Cinq livres (seulement) sur l’auteur. Quelques pages sur le web, quelques universitaires égarés et encore quelques étudiants audacieux. Et puis le vide, un vide hostile à une certaine littérature, aux grands écrivains réputés « sulfureux. » Au moralisme de l’époque, opposons donc la Littérature. Exhumons-là ! Et tant pis si elle est fasciste ! Tant mieux ?…

 

 On pourrait me croire fasciné par le mythe romantique de l’écrivain maudit. Il n’en est pas tout à fait rien…Disons brièvement que le silence assourdissant qui entoure ce chef-d’œuvre autant que son indéniable qualité littéraire ont contribué à éveiller ma curiosité avant de susciter mon admiration.

 Mais à qui avons-nous à faire ? Au pire des salauds, un type nazifié jusqu’à la moelle, un antisémite féroce, partisan du national-socialisme jusqu’à la dernière heure (s’engageant dans la Milice en 1944 !) et « de l’espèce la plus frénétique » selon ses propres termes. Bref, un infréquentable, un type à qui on ne serrerait même pas la main lors d’un dîner officiel ou au comptoir de chez Marcel quand Paulo paye sa tournée. Des écrivains « collaborateurs », il y en eu des dizaines. (Et souvent des plus talentueux…) Parmi les plus « illustres » d’entres-eux figurent Drieu la Rochelle, Brasillach et Rebatet. Si les deux premiers n’ont pas survécu à l’épuration résistantialiste, (Brasillach fusillé à Montrouge, De Gaulle ayant refusé sa demande de grâce, et Drieu se suicidant en 1945 après deux tentatives infructueuses) Rebatet, lui, est passé outre. D’abord condamné à mort puis gracié par Auriol avant que sa peine soit commuée en travaux forcés à perpétuité, pour être finalement libéré après quelques années de prison. (Il sera libéré le jour même de la publication de ses Deux Etendards…) De ces trois grands cochons, un seul sera finalement recouvert d’oubli : Lucien Rebatet, le survivant…

 

 

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 En 1942 paraissent Les Décombres, bijou de polémique outrancière, pamphlet étourdissant mais aussi partition naziphile porté par un discours visant à proscrire de manière radicale les Juifs. Ce véritable « best-seller » de l’occupation, sera, comme le disait son ami Brasillach, son « sombre soleil ». Lors de son procès, Lucien Rebatet confiera qu’il renierait volontiers Les Décombres pour cet immense livre, « purement littéraire » que seront Les Deux Etendards. Ecrit en grande partie en prison et commencé à Sigmaringen, (ville du gouvernement français en exil) ce roman doit être l’œuvre de sa vie, celui qui doit imposer à la postérité un autre visage que celui des Décombres.

 Celui pour qui « la prison est la mère de la littérature », celui qui se réclamera de la phrase de Dostoievski : « Je suis seul et ils sont tous », celui qui sera un critique de cinéma reconnu et qui influa le cinéma de « la nouvelle vague » (Truffaut lui portait une sincère affection), celui qui écrira Une histoire de la musique faisant encore autorité aujourd’hui, celui que l’illusion totalitaire confondra, cet auteur unanimement vilipendé pour ses Décombres, avait avant tout écrit une œuvre de génie.

 

  Mais de quoi peut-bien parler Les Deux Etendards ? Mais d’amour ! Toujours l’amour ! Il n’y aura jamais moins original comme il n’y aura jamais plus essentiel que l’amour. Le thème principal du livre se trouve magnifiquement exposé dans le roman lui-même lorsque Michel (l’un des deux héros masculins) découvre sa vocation de romancier : « L’amour, feu central, avait embrasé cette matière inerte du passé, du présent, de l’avenir, du réel, de l’imaginé, que Michel portait au fond de lui ; l’amour l’avait fondue, et grâce à lui seul elle prendrait forme. L’amour serait célébré dans tous ses délices et toutes ses infortunes. Mais le livre dirait aussi la quête de Dieu, les affres de l’artiste. La poésie, les secrets des vices, les monstres de la bêtise, la haine, la miséricorde, les bourgeois, les crépuscules, la rosée des matins de Pâques, les fleurs, les encens, les venins, toute l’horreur et tout l’amour de la vie seraient broyés ensemble dans la cuve. » (Page 181) Et le silence vainquit…

 Modestement mais non sans opiniâtreté, brisons ce silence. Silence qui trouve ses raisons dans la longueur du roman (plus de 1300pages), son prix, excessivement cher : 46euros ; les étudiants ne peuvent pas se l’acheter alors que c’est leur livre, sa complexité, avec notamment la place accordée à la question religieuse, mais « l’indiscutable vérité est que Les Deux Etendards continue à être ignoré à cause du black-out imposé pour des raisons politiques » selon Pascal Ifri. Avant de réhabiliter l’œuvre de l’auteur, il faudrait donc simplement l’habiliter.

 

  C’est un roman éprouvant, âpre, trop didactique. Mais retourner, chaque jour, dans cette fournaise ou tout vous écorche et vous enivre, retrouver Régis, Michel et Anne-Marie, vaut tous les efforts. Il faut mériter cette lecture. Roman d’initiation dans la lignée d’un Rouge et le Noir, il raconte la maturation, l’amitié profonde de deux jeunes gens de vingt ans dans la France de l’entre-deux guerres. Epris de la même jeune femme, qui, par sa plénitude psychologique et physique est comparable à la Natacha de Tolstoi, (selon Georges Steiner) ils nous offrent une véritable éducation sentimentale : Régis est l’amant mystique et Michel, l’amoureux éperdu. Régis, s’il demeure un être attachant, est ce type de personnage devant lequel on se dit : « il vaut mieux avoir tort avec un autre que raison avec lui. » Et cet autre avec qui on préfèrerait avoir tort, c’est bien sûr Michel : ressemblant évidemment à Rebatet, Michel c’est avant tout vous, moi, la jeunesse, une jeunesse comme on rêve de voir et de vivre. Garçon de vingt ans, ancien élève des Pères, ardent, intelligent mais pauvre, Michel débarque à Paris pour y terminer ses études. Il découvre la capitale, sa musique, ses peintures, ses théâtres et sa littérature. Mais Michel est aussi le moyen de ressusciter dans le récit romanesque les enthousiasmes artistiques de la jeunesse de l’auteur. Car l’intrigue du roman reste autobiographique : elle renvoie à la première jeunesse de Rebatet, une époque non politisée de sa vie. Enfin il y a Anne-Marie : aussi espiègle qu’intelligente, aussi pieuse que lesbienne, tour à tour divine enfant et maîtresse rêvée, elle sera l’objet de leur désir, à l’égal du Dieu que Michel et Régis recherchent.

 L’auteur parvient à loger au cœur du récit une analyse remarquable du sentiment amoureux (la lettre de rupture d’Anne-Marie est inoubliable) et l’évocation de la sensualité et de la musique classique comptent parmi les plus belles pages du roman. L’articulation de cette relation triangulaire est une véritable démonstration de génie de l’auteur, et lorsque nous lisons ses pages, impossible de ne pas désirer, à l’égal des personnages, leur « nuit de Brouilly » ou leur « vingt-huit Septembre »…

 

  Chronique réaliste, le roman ne s’en tient pas là. Pour Rebatet, ses personnages sont « trois mystiques qui se sont heurtés au catholicisme. » Ce qu’on peut appeler le refus nietzschéen du christianisme débouche sur un véritable mystère du salut qui est l’un des visages de la fureur totalitaire moderne. Loin du délire antisémite qui peut affluer dans Les Décombres, le roman n’est pas pour autant dépolitisé : antidémocratisme et antichristianisme font partie des ressorts de récit. Le roman évoque la foi et l’incroyance mais plus fondamentalement, et selon les termes de l’auteur : « le conflit entre l’amour et Dieu. L’homme devant l’amour. L’homme devant Dieu. » Ainsi un grand roman, « non de la démonstration d’une thèse : des êtres s’affrontent, non des allégories » pour reprendre Georges Laffly.

 « Si j’avais rencontré Lucien Rebatet en 1943, je lui aurais tiré dessus à coup de revolver. Mais il avait écrit dans sa cellule de condamné un des plus beaux romans du vingtième siècle : Les Deux Etendards que j’admirais avec fanatisme. » Voilà comment Jean Dutourd expose ce qui est fondamentalement le centre névralgique de la problématique : comment dissocier, en littérature, l’engagement politique de l’auteur de l’œuvre elle-même ? Pour citer Proust : « Un livre est le produit d’un autre que moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. » Les Deux Etendards ne sont pas une parabole nazie : ils ne fédèrent pas, en contre-champ au récit romanesque, une fidélité au national-socialisme. Ce n’est pas une œuvre politique, c’est une œuvre d’art.

 

  Et puis il y a le style, le seul argument qui vaille en littérature. A l’instar de beaucoup d’intellectuels et d’écrivains de droite de l’entre-deux-guerres, l’amour et la pratique de la belle langue étaient un dépassement, une façon de se transcender. Si Les Deux Etendards, pour un nombre croissant de jeunes lecteurs (bien qu’ultra-minoritaire) est une véritable révélation, c’est parce qu’en plus d’une histoire puissante et dans laquelle on peut se reconnaître, il faut ajouter la beauté et la vigueur du style. Rebatet a la beauté formelle de « l’art classique ».

 Bien sûr l’auteur ne fut pas un créateur de style tel que Proust ou Céline, mais il est à placer dans la lignée des grands romans classiques du XIXième siècle. Il écrivit d’ailleurs : « J’aurais aimé que l’on pût me faire honneur de quelques procédés nouveaux de narration. Mon roman n’était pas une forme singulière, imprévue, conçue a priori, et que je voulais remplir avec un thème et des personnages plus ou moins adéquats. C’était une histoire touffue, que je voulais raconter aussi complètement et clairement que possible. Mon esthétique, en littérature, a d’ailleurs toujours été hostile aux procédés qui ne sont pas commandés par une nécessité intérieure. (Lucien Rebatet, Mémoires d’un fasciste, tome II)

 Bon, il est quand même sévère avec lui-même le Rebatet, rien qu’au regard de la production contemporaine…Il réside bien dans son roman une originalité stylistique forte : elle se situe dans cette formidable alchimie du sublime et de la fange. Dans ses pages, l’écrivain use de tous les registres de la langue ; l’emploi de l’argot, par exemple, sert à merveille l’expression de la crudité et de la truculence, notamment dans les nombreux passages érotiques.

 Le style de Rebatet se traduit par une puissance lyrique, un déferlement du verbe et de l’image qui expriment toute sa jubilation, sa haine, son amertume, sa rage de convaincre et sa violence. Le classicisme d’ensemble s’accompagne donc d’un emploi de l’argot, signe de rupture et de défi, dénotant la volonté de l’auteur : dire vrai.

 

 Résolument hostile à la médiocrité de son époque et inadéquat à ce qu’elle pouvait enfanter, Rebatet, dans ses Décombres, s’est « vomi lui-même, mais sur les autres », commettant ainsi le seul pêché inexpiable : le crime contre l’esprit. Droiture et solitude symbolisèrent la pureté idéologique d’un homme, dont, finalement, la véritable trahison ne fut pas de choisir l’Allemagne hitlérienne mais de sacrifier à la politique la littérature. De son mépris pour ses dissemblables et derrière sa répulsion pour les résistants du 32 août (résistants de la dernière heure comme Sartre) subsiste cette idée que la littérature tient le sommet de la hiérarchie des valeurs. Ce classique méconnu que sont Les Deux Etendards gagne donc à devenir enfin cet immortel chef-d’œuvre qu’un ostracisme lamentable s’est empressé d’ensevelir sous des décombres…

 Puissions-nous avoir désormais assez de recul pour que ne se reproduisent pas les aberrations de l’immédiat après-guerre telles que l’exclusion de René Etiemble des Temps Modernes par Sartre himslelf au prétexte de la reconnaissance du génie littéraire de Rebatet. Derrière le monstre que l’on se plaît tant à voir, se cache un écrivain ruisselant d’intelligence et pourvu d’un talent prodigieux qui laissa son empreinte chez les Hussards (écrivains de droite des années 50 : Nimier, Laurent, Déon, Blondin) et les écrivains de « la Nouvelle Droite » (années 60) pour qui Les Deux Etendards trônèrent en première place dans leur panthéon.

 

  Les Deux Etendards nous éclairent donc sur cette crise de l’esprit qui ébranla le vingtième siècle. L’écriture romanesque est-elle la plus habile à la transcrire ? C’est bien possible. Et quand bien même voudrions-nous dévier de l’itinéraire historique que trace le roman, il restera toujours ce grand texte romanesque porté par une langue immarcescible : la langue française…

 Entre bohème et devoir moral, entre inertie mélancolique et exaltation des sentiments, plein de fougue et de haine, Les Deux Etendards font fulgurer devant nos yeux le Paris des années 20, un Lyon aussi envoûtant que le Londres de Dickens, avant de nous emporter en Italie puis en Turquie, sans que ne meurent jamais, ni la fureur ni la grâce. Alors, comme le disait Lautréamont : « Allez-y voir vous-mêmes, si vous ne voulez pas me croire. »

 Lisez, vous verrez. Vous jugerez. Et peut-être en garderez-vous un souvenir…lumineux…

          

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