Paul Morand: l’homme pressé de vivre
Nuit d’été, nuit d’hiver, nuit catalane ou nuit romaine ; Paul Morand est l’écrivain de la nuit éternelle, instinctive. Celle qui ne finira jamais, ou qui n’a en fait jamais commencé. Celle où l’on va puiser au bout de soi-même jusqu’aux petites heures de l’aube. Morand est né en 1888, à Paris, sur l’emplacement du célèbre Bal Mabille. Cela explique peut-être cela. Au-delà de la simple anecdote, ce que ce mondain élégant aimait par-dessus tout, ce sont le jazz, les chevaux de sang, les voitures de courses qu’il collectionnait d’ailleurs en grand nombre; sans oublier son gout immodéré pour les femmes…qui le lui ont bien rendu. S’il se pliait de bonne grâce au jeu des mondanités, y trouvant même une certaine source d’amusement, l’homme s’y laissait cependant peu prendre. C’est en fait un homme timide, fuyant sa vie, qu’il qualifie d’ « accident », les attachements, les contraintes, toujours en dehors des choses, de la fête, plutôt là en témoin qu’en véritable acteur. Il s’est tout d’abord détaché de la poésie, puis de la politique, pour enfin se consacrer tout entier à son travail d’écrivain. De là lui vient sans doute ce goût du retranchement, de l’élévation. Paul Morand, décédé il y a de cela 33 ans, nous contemple toujours du haut de son planeur, par-delà la photosphère.
De brillantes études en sciences politiques et à Oxford l’amènent à passer le concours des ambassades. Il est reçu premier… Voilà qui vous situe un homme ! Premier toujours, premier partout : jamais dernier. Voilà ce qui caractérise Paul Morand : son refus de la défaite, sous toutes ses formes. En 1913, il prend son premier poste à Londres comme secrétaire d’ambassade. Il y développe le sens de la formule et le génie du style. De ses trop longues heures passées derrière son bureau d’ambassadeur, il en sortira un impressionnant témoignage de la première guerre mondiale, qu’il vécut aux premières loges du Quai d’Orsay, « Journal d’un attaché d’ambassade (1916-1948) ». Mais les ambassades, il aimait cela aussi.
Paul Morand écrivain, Paul Morand diplomate. Voici les deux facettes visibles de l’homme, à laquelle on pourrait rajouter une troisième corde à son arc : celle du voyageur infatigable. Paul Morand, c’est un peu les 24 fuseaux horaires à lui tout seul !Accumulateur de kilomètres, il a effeuillé le monde d’ouest en est et de part en part. Des vols longs courriers, il en a fait ! et nul ne doute qu’il aurait eu sa place dans le premier vol du concorde (l’avion le plus rapide du monde)… Peu assidu aux ambassades, il a écumé les villes d’Europe et du monde, en retirant à chaque fois le meilleur. De ses postes à Rome, Madrid, Bangkok, et surtout d’un tour du monde qu’il effectue pendant des vacances prolongées (tout à fait le genre du monsieur, de se prendre des vacances prolongées pour parcourir le monde), il ramène de remarquables textes sur les villes : New York, Londres, Bucarest, jusqu’à La route des Indes (1935).
« Il ne se lassait pas d’écrire ce qu’il avait vu: portraits de villes, récits de voyage (Londres, New-York, la Route des Indes, Rien que la terre) prennent, grâce à lui, un caractère neuf. Ce n’est plus le triste conférencier qui rentre d’Amérique, et dit, en soupirant, que les maisons sont bien hautes, c’est un admirable géographe des idées, des matériaux et des êtres. La géographie universelle sera le grand sujet de sa vie, parce qu’une jeune femme, chez lui, rencontrera toujours un fleuve, un océan sera là pour accueillir un drame; et parce qu’il y aura toujours une statistique pour contempler une passion », écrit Nimier dans Ars, saluant ainsi la mémoire de son oncle, qui fut avec Jacques Chardonne, le modèle et protecteur d’une nouvelle génération d’écrivains qu’on dénommera « Hussards », en fait toute la génération de 1950 (Nimier, Déon, Blondin, Laurent).Il débute dans la littérature avec un recueil de poèmes (La lampe à arc, 1919). Mais c’est Tendres stock, préfacé par son ami Marcel Proust (qu’il surnommait « Le maître du temps »), qui l’intronisera dans le milieu littéraire de l’époque, suivit peu de temps après par Ouvert la nuit (1922) et son pendant, Fermé la nuit (1923).
Un style rare, bref et serré
Cet écrivain authentique semblait doué de tous les dons. L’auteur de Voyage au bout de la nuit ne s’y est d’ailleurs pas trompé et ne tarit pas d’éloges sur sa personne, le reconnaissant même pour son maître: « Paul Morand est le premier de nos écrivains qui ait jazzé la langue française. Ce n’est pas un émotif comme moi, c’est un satané authentique orfèvre de la langue. Je le reconnais pour mon maître. » (Louis-Ferdinand Céline - Lettre à Milton Hindus, 2 décembre 1947) Oui, une certaine rigueur du style émanent des écrits de cet obsédé de la précision, de l’orfèvre, de la refonte des phrases jusqu’à l’épuration totale. Peu d’écrivains se sont attachés comme lui au style, qui prévalait sur tout le reste. Ce qui, loin d’être une tare, le différenciait de son époque.
Paul Morand était aussi un excellent nouvelliste. Il a fait de ce genre littéraire un art. Dans la préface d’Ouvert la nuit, il en fera même l’apologie :« Elle garde un public vrai, celui qui ne demande pas à un livre de lui servir d’aliment (un écrivain n’est pas un restaurant). Il n’y a pas de quoi se nourrir dans une nouvelle, c’est un os. » Ou encore : « La nouvelle opère à chaud, le roman à froid. La nouvelle est une nacelle trop exiguë pour embarquer l’Homme : un révolté oui, la Révolte, non. » Dans une lettre adressée à ses parents, il exprime le désir de voir s’évanouir l’image du poète dans « une écriture simple où l’art n’apparait pas à première vue ».Le goût de faire rare, bref et serré (comme l’exige, selon lui, l’accélération des temps modernes) lui tiendra lieu d’idéal littéraire durant toute sa vie.Dans L’homme pressé, il se fait d’ailleurs le témoin des évolutions de cette société de la vitesse, qui tend à rapprocher les hommes plus vite entre eux, au détriment des rapports humains.Quoiqu’il en soit, Paul Morand écrit toujours « avec les yeux de l’âme », et dans Milady, sans doute sa nouvelle la plus aboutie, il semble avoir atteint l’idéal de concision qu’il s’était fixé.
« Je n’ai jamais considéré comme une catastrophe de sombrer avec mon temps »
« Gaulle », l’ennemi juré
En dépit d’une forte résistance, Paul Morand a été élu à l’académie française en 1968. Des réticences en raison de son passé, notamment celles de Charles de Gaulle, protecteur de l’Académie, avaient retardé cette échéance. Une certaine inimitié était née entre les deux hommes au moment du rapprochement de Morand avec Pierre Laval et du gouvernement vichyssois. Morand le surnomme même avec mépris « Gaulle » dans une lettre adressée à son ami Jacques Chardonne. Morand passe alors du statut de dandy mondain, d’écrivain à succès, à celui de lépreux d’extrême droite, à éviter.A l’image d’un Drieu, on ne lui passera jamais ses accointances avec Vichy.
La patrie en danger
Alors que la seconde guerre mondiale a débuté et qu’il se trouve à Londres, il ressent le besoin de revenir en France : « La patrie est une expérience qui doit se vivre en commun, surtout à l’heure du péril », explique t-il à un ami. Pour lui la France est comme une seconde mère, et les « bons français », des fils. Bon patriote, Morand était éminemment préoccupé par le sort de son pays :« Un fils abandonne t-il sa mère à l’instant du danger ? ».Il est tout de même exhorté à faire valoir son droit à la retraite par le gouvernement de Vichy.C’est le retour de Pierre Laval au gouvernement en 1943 qui va le remettre en selle. En 1944, il est nommé ambassadeur par le gouvernement de Vichy en Roumanie, d’où son épouse est originaire.Sa carrière diplomatique prend fin à la Libération, alors qu’il est ambassadeur à Berne. Mais sa révocation puis son exil en Suisse ne le brisent pas pour autant. Son œuvre se fait juste un peu plus solennelle, profonde, émouvante. Durant cette période, il se découvre une passion pour l’Histoire et de nouvelles orientations, même s’il ne cache pas que l’exil lui pèse : « L’exil est un lourd sommeil qui ressemble à la mort », écrira t-il.
« Que de vies j’ai eues ! »
Cavaleur, misogyne, Paul Morand, malgré de nombreuses conquêtes, n’en restera pas moins fidèle (de cœur au moins) à la même femme, Hélène, à qui il dédiera l’Homme pressé… « Mais dédie-t-on un livre à qui l’on dédia sa vie ? » …Et aux cendres de laquelle il mêla les siennes.
Venises, une chronique de voyage, fut son dernier ouvrage. La Sérénissime sera le cadre des derniers coups de crayons d’un écrivain agité qui sembla toutefois, sur la toute fin, avoir trouvé le repos de l’âme par l’accomplissement de sa mission sur terre (nous offrir des livres). Il s’en est allé sur ce dernier aveu. Par discrétion européenne, sans doute.
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