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  Il était de ces êtres enfiévrés, fourbus d’exil, empoignant la littérature et la vie avec la même « déchirante sincérité. » Sa trajectoire flamboyante fut brisée le 29 mars 1977 par une crise cardiaque liée au syndrome de Marfan – syndrome qui avait déjà emporté ses deux frères. A 41 ans, Dominique de Roux mourrait du cœur. Forcément.

 De Roux, comme il le dira lui-même, était « de tous les excès. » Exalté et exultant, il vivait avec frénésie, déferlait sur l’époque avec fougue et subversion, ne laissant rien échapper, surtout pas ces années que la mort lui ôtera bien assez vite. Toujours son allure sera galopante. Le désastre à venir le guette. Alors ce rimbaldien va vite, « dans un dérèglement de tous les sens », écrit, édite, aime, fait la révolution, se fait « voyant. » « La vie ne mérite d’être vécue qu’en termes de conventions démentielles » écrira t’il dans Immédiatement – peut-être son chef d’œuvre. Sûr qu’il s’y est attelé à cette vie démente, débordée, incandescente.  Jean-Luc Barré, son biographe, le décrit comme « l’une des figures taboues de l’histoire littéraire contemporaine », comme un « exilé de l’intérieur. » Une « figure taboue », certainement. Il faut dire que le (jeune) homme goûte avec morgue à ce plaisir aristocratique de déplaire cher à Baudelaire. Il sent trop le souffre pour certains. Il est trop autodidacte pour d’autres. (Il interrompt ses études en Première !) Et puis ce familier de l’exil, ce bretteur a le style qui éperonne, qui ne se laisse pas embastiller par les cerbères moralistes. Et puis, et puis voyons…c’est un fasciste ! C’est en tout cas par cette accusation que ses adversaires – le plus souvent dépourvus d’arguments et, tare suprême en littérature, de talents – tenteront de l’ostraciser. Alors de Roux répond, cinglant, non sans ironie : « A force de me faire traiter de fasciste j’ai envie de me présenter ainsi : moi, Dominique de Roux, déjà pendu à Nuremberg. » (Immédiatement) Il faut rappeler combien ce qualificatif ô combien original est en vogue dans les années 70. Combien la droite littéraire est dépecée : du hussard Nimier à l’inclassable J-R Huguenin en passant par la tiédeur courtoise de Mauriac, tous ont disparu. Et puis, comment ne pas attaquer un écrivain pour qui « la métaphysique est de droite » ? Qui critique la déchéance de l’Occident ? Ajoutez à tout cela la filiation maurrassienne de Dominique de Roux (son grand-père a été un intime de Maurras, son avocat ainsi que celui de l’Action française) et le réflexe pavlovien des inquisiteurs ne tardera pas.

 

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  Malheureux les inquisiteurs ! Car s’il y a bien un homme qui acquiert très tôt une farouche indépendance, c’est bien Dominique de Roux. Il n’est pas affidé à un camp spécifique. Non, son indépendance est motivée par une volonté inébranlable : se consacrer à la littérature, s’y consumer : « Ecrire pour exprimer une vérité privée, pour arriver au cœur des choses, nous jeter dessus et le dévorer. Editer pour essayer de retrouver une autre forme de vérité, fomenter des médiations constituer une encyclopédie différente dans une époque prête à entrer dans son moyen-âge planétaire et qui vit sur les restes des deux guerres dans une atmosphère de suffrages ». confiait-il, à 34 ans, à Jean jacques Brochier du Magazine littéraire. Dominique de Roux échappe à toute servitude, rejette tout carcan : idéologique, familial…Les dogmes lui font horreur, les sentiers battus sont pour lui sans issues ; il n’est pas carriériste. « La droite n’est qu’un boy-scoutisme lamentable et la gauche un cléricalisme bien-pensant. » Qui dit mieux ? Ne lui parlez que de littérature. Ou ne lui parlez pas. De Roux le survolté était de ces êtres comblés de tous les dons, capables d’excellence dans divers domaines. Romancier : Mademoiselle Anicet (publié en 1960, son premier roman), Le Cinquième empire (1967), essayiste subtil : La Mort de L-F Céline, L’Ecriture de Charles de Gaulle, pamphlétaire incisif : Immédiatement…Et puis journaliste, envoyé spécial qui parcourt le monde : Guinée, Angola, Mozambique et surtout le Portugal où il sera présent en avril 1974 au moment de la « Révolution des Œillets .» Il sera d’ailleurs le seul journaliste français présent à Lisbonne et l’un des rares étrangers à pouvoir approcher le général Spinola. (la relation qu’il entretient avec le Portugal est tout autant affective qu’intellectuelle) De Roux est fasciné par les grands hommes, par l’Histoire, toujours porté par une inextinguible soif d’absolu ; il est d’une curiosité sans bornes. Et « la curiosité, c’est la haine, une haine plus pure, plus désintéressée que toute science et qui presse les autres de plus de soins que l’amour – mais qui les détaille, les décompose » comme l’écrira son contemporain Jean-René Huguenin.(La côte sauvage)

  Mais ce qui va compter et l’imposer définitivement sur la scène littéraire, c’est la création des « Cahiers de l’Herne », restés sans équivalent. Le premier volume est consacré à René-Guy Cadou, poète météorique dans le paysage littéraire français et auteur d’un unique roman : La Maison d’été. Viendront ensuite des monographies d’écrivains « à rebours », des réprouvés, des maudits, des très talentueux surtout…Il n’est pas aisé à l’époque (années 60) d’extirper des décombres un Céline, de révéler Gombrowicz (à qui il consacrera un livre d’entretiens), d’organiser la visite du poète américain Ezra Pound sur le territoire français. Comme dans tout ce qu’il entreprend, de Roux va ferrailler, déployer une énergie folle pour légitimer ses auteurs favoris. La littérature avant tout, et pour toujours.  Aux infréquentables, il faut ajouter quelques poètes de la Beat Generation, Allen Ginsberg notamment, et des contemporains comme Julien Gracq ou Raymond Abellio qui ont toute leur place. « Les Cahiers de l’Herne » font aussi place aux collaborations les plus variées : du jeune Sollers au plus que controversé Rebatet. Par souci de provocation, Dominique de Roux écrira dans son essai, La Mort de L-F Céline (1966) : « Les écrivains doivent se perdre, la réussite tend à avilir. » Bien sûr la gauche intellectuelle trouvera là une raison de plus de le taxer de fascisme, bien sûr l’insulte sera martelée frénétiquement et sans nuances. La gauche intellectuelle on vous dit…
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    Orchestrée par la revue Tel Quel, (le Tel Quel d’après le renvoi de J-R Huguenin) la démolition visant Dominique de Roux trouvera sa plus habile et féroce résistance dans le pamphlet qui sera le chef-d’œuvre de l’auteur : Immédiatement. Ouvrage d’aphorismes et de fragments de journal intime, ce livre ne fera que confirmer le don certain de de Roux pour les formules percutantes, d’une fulgurance jubilatoire. Immédiatement est un livre qui permet de situer l’écrivain au cœur de son époque et de comprendre les mécanismes de cette dernière. C’est aussi pour le lecteur une occasion de saisir un peu de l’essence de l’auteur et de l’homme. « Pour un écrivain, l’aphorisme c’est la définition ultime de ce qui participe à sa propre définition.» écrira précisément de Roux dans son livre. A l’encontre, toujours, des idées dominantes de son temps, l’ouvrage fera scandale. Pour l’anecdote, la première commercialisation se fera sans la page 189, découpée au rasoir. L’auteur y égratignait Roland Barthes : « Un jour, avec Jean Genet, me dit Lapassade, nous parlions de Roland Barthes ; de la manière dont il a séparé sa vie en deux, le Barthes des bordels à garçons et le Barthes Talmudiste (c’est moi qui précise) ; je disais : Barthes, c’est un homme de salon, c’est une table, un fauteuil… Non, répliqua Genet : Barthes c’est une Bergère… » et Maurice Genevoix, défini ainsi : « écrivain pour mulots. » La mouvance intellectuelle de Tel Quel sera également conviée à une décapitation en règle : « Un ramassis de pédants encrassés, de cuistres, de valets de collège qui brandissent Artaud et Bataille, Lénine et Mao comme ces soldats Russes des réveille-matin et des montres. » L’émasculation savoureuse de Barthes et l’outrage à Georges Pompidou que réserve ce brûlot entraîneront  le licenciement de de Roux des Presses de la Cité.
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 Travailleur acharné sous des dehors de dilettantisme, ce familier des aéroports et des gares sera sans cesse en quête d’engagements à la hauteur de son absolu, se référant toujours à « autre chose », à un « ailleurs.» Immédiatement s’ouvre d’ailleurs ainsi : « Si souvent j’ai pris congé. » Ce bâtisseur infatigable, moins provocateur qu’anticonformiste (son ami Jean-Edern Hallier suffira à endosser la panoplie du provocateur parfois exaspérant), s’inscrit dans la veine des représentants d’un nouveau romantisme tels qu’Ernst Jünger, René-Guy Cadou ou Jean-René Huguenin. Quelques phrases sur les femmes qui ont partagé son existence suffisent à nous en persuader : « Tu es la femme et l’enfant comme elle devait être au début du monde, respirant tout simplement et infinie tout simplement, qui ne meurt pas et qui fait qu’on ne doit jamais mourir. » (à Christiane Mallet) ou encore « Tu es le seul être qui me console du temps perdu. », « Toi seule as compris qu’en moi écrire c’est être fidèle à une certaine douleur. »
 L’influence exercée par Dominique de Roux sur des écrivains contemporains est palpable : Eric Neuhoff lui rend hommage dans son dernier livre Les Insoumis (2009), Jean-Marc Parisis préface Immédiatement dans la collection La petite vermillon, Rémi Soulié rédige un essai sur l’auteur : Les châteaux de glace de Dominique de Roux et Gabriel Matzneff lui réserve cet hommage : « Dominique de Roux était le plus crépitant, le plus incandescent d’entre nous, il y avait beaucoup de divin en lui. » A la manière des marginaux qu’il s’est évertué à réhabiliter, des écrivains confirmés empêchent aujourd’hui que Dominique de Roux ne tombe, si ce n’est dans l’oubli, du moins dans une clandestinité trop mollassonne.  
 
       « Il n’y a pas de littérature sans la fascination de la chose unique, sans le vertige d’une seule attention. »
 « La liberté, aujourd’hui, est dévastation». (L’ouverture de la chasse)
 « Chacun de nous a son empire. Il doit l’étendre le plus possible et revenir à la maison. » (Le Cinquième empire)
 « La femme est essentiellement pour moi inspiratrice. Je l’aime dans la brume lumineuse de Dante ou de Pétrarque. »
 
Dominique de Roux

 

 Alexandre

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 Considéré comme un maître en écriture par les Hussards, André Fraigneau (1905-1989) fut un des auteurs les plus marquants du milieu du vingtième siècle. Par son œuvre, d’abord, puis par son existence, atypique, à la fois festive et solitaire. Ce dilettante bisexuel, volontiers misogyne et irrévérencieusement misanthrope était « un esthète, un véritable entraîneur. Sans lui, Blondin et moi n’aurions pas écrit. » (Michel Déon, Une longue amitié) Styliste éblouissant, on lui doit plusieurs livres majestueux : Les Voyageurs transfigurés (1933), Camp-Volant (1937), La Grâce humaine (1938) et puis L’Amour vagabond (1949) qui demeura un livre sacré pour les Hussards – L’humeur vagabonde de Blondin en est un écho direct et un hommage sincère.
  Si les Hussards le portèrent au pinacle, ce fut aussi pour des raisons qui, stricto sensu, n’étaient pas exclusivement littéraires. L’exquis quinquagénaire fut de ces égarés que le congrès de Weimar accueillit à bras ouverts. Avec notamment Chardonne, Drieu la Rochelle et Brasillach il fit partie de ces « intellectuels collabos » qui se rendirent en Allemagne en 1941 à l’invitation de Goebbels. S’ensuivit alors, dès la Libération, son inscription sur la fameuse « liste noire » du Comité national des écrivains. Ostracisé, écrasé – comme tant d’autres – par la toute puissance existentialiste, il dut sa résurrection aux impudents Hussards qui pourfendaient l’engagement littéraire prôné par cette hydre à deux têtes existentialo-communiste : Sartre-Camus. Ainsi les Nimier, Laurent, Blondin et Déon, après avoir sortis de leur ornière Chardonne et Morand, s’escrimèrent à faire de même avec André Fraigneau. Chardonne, notamment, les y invita ; il écrivit à Roger Nimier en 1954 : « Fraigneau a la meilleure plume aujourd’hui dans le style sec et brillant, le style qui a de l’esprit et qui fait sourire de bonheur. »
fraigneauweimar-deuxieme-en-partant-de-la-droite (André Fraigneau, le deuxième en partant de la droite)
 
 Incomparable enchanteur, portraitiste d’exception (ses descriptions de corps d’hommes et de femmes sont de vraies réussites), capable d’analyser les êtres et les œuvres à la manière d’un Stendhal ou d’un Barrès, (qu’il admirait) André Fraigneau a l’art de saisir l’air du temps. La plume ciselée de Fraigneau sait nous parler des toiles de maîtres, de la sculpture grecque, de la musique : c’est un esthète. Un esthète que la vie d’ermite n’effraie pas et qui détone dans les années 50. « Mon vice, c’est la solitude » confiera ce nihiliste moins marginal que porté par un vif mépris envers son époque. Ce solitaire jamais seul eut pour ami Cocteau : « le plus extraordinaire initiateur jamais rencontré », Morand : « de la race des timides qui cherchent leur salut dans le silence et la fuite », Nimier : « intelligent à ravir », Malraux, Drieu…André Fraigneau aimait particulièrement Radiguet sur lequel il écrivit ces phrases louangeuses et définitives : « Radiguet, à la suite de Rimbaud, est le dernier franc-tireur en date qui soit venu rappeler le style français à son devoir de droiture, de vitesse et d’efficacité. (…) Il faut aussi que les jeunes sachent que c’est avec Radiguet que le phénomène « jeunesse » a conquis ses premiers droits. » Le romancier britannique D.H Lawrence trouvera également grâce à ses yeux gourmands. A l’occasion de la traduction française de L’Amant de Lady Chatterley préfacée par Malraux, Fraigneau partit pour le Nouveau-Mexique pour y rencontrer les trois femmes qui ont partagé la vie du romancier. ( L’épouse, l’amie américaine, la disciple anglaise)
 

« Exemple d’un génie tout en nuances et qui se définit par ses nuances, gêné seulement ici par la difficulté de transposer dans le français classique la véritable sensibilité romantique, celle qui vient d’Allemagne, d’une certaine Rome ou d’une certaine Grèce et s’en va vers la mort. » C’est ainsi, qu’avec beaucoup de justesse, Robert Poulet décrit André Fraigneau. Fraigneau était de ceux qui aiment les voyages, qui en font, et qui savent les décrire. C’est entre autre cette passion pour les voyages qui le rapprocha de Michel Déon, qui admirait autant l’homme que l’écrivain. Longtemps ils durent parler avec exaltation de la Grèce qui fut pour eux plus qu’un refuge, une terre d’élection. Homme pudique et touchant, Fraigneau parvint à 17 ans à obtenir une entrevue avec Barrès. Le Prince de la jeunesse l’encouragea à franchir le Rhin. C’est ainsi que débuta pour Fraigneau une vie de voyages et de fêtes, dont l’œuvre, quoique demeurant clandestine, n’a jamais cessé d’être rééditée.

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Fraigneau livra de nombreuses chroniques depuis 1938 : Arts, La Revue des Deux Mondes, les Cahiers des Saisons, la NRF…, fut conseiller littéraire chez Grasset (épisode savoureux avec Margueritte Yourcenar), Plon, à la Table Ronde. Ses livres continuent de marquer les générations et les esprits. On le découvre, d’une manière souterraine, presque secrètement, sur les conseils d’un ami avisé ; à son tour on le conseille à un proche et l’œuvre reste en vie. Cette fraîcheur, à notre époque, est réjouissante. Sans jamais appartenir à une école ou une mouvance, Fraigneau eut une influence considérable sur nombres d’écrivains : des hussards des années 50 aux écrivains contemporains tels que Vandromme, Frébourg, Dupré…

André Fraigneau appartient à cette race d’écrivains qui ont su construire leur style comme leur vie, sans jamais se dérober à sa quête, à la fois mystique et esthétique.
 

 « En art, on est seul. L’Art est un jeu, une blague exquise. Mais l’âme s’y engage et y laisse sa trace.»
 « La bataille du singulier contre le pluriel n’a pas été gagnée par ce dernier ».
 « La littérature française est une longue suite de préciosités, souvent contradictoires, que coupe, à intervalles fixes, le cri le plus nu et le plus humain qui puisse être. C’est un cri de foi, de révolte, d’amour ou de mort. »
André Fraigneau
 
Alexandre

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  Le vingtième siècle geint encore de sa naissance douloureuse lorsqu’André Suarès se réfugie dans sa chère Bretagne. Il a déjà plus de 30 ans lorsqu’il constate, dépité, du haut du phare de Bénodet, que ses livres sont rejetés. Cela ne l’empêche pas de continuer à écrire et de profiter de son voyage en terre bigoudène pour noircir quelques feuillets qui donneront un livre admirable : Le livre de l’Emeraude. C’est un portrait de la Bretagne comme peu d’écrivains l’ont réalisé. Plus d’un siècle plus tard, cette immersion au cœur du Finistère garde intacte sa fraîcheur, sa justesse d’esquisse et l’authenticité de son témoignage. La Bretagne et ses Bretons ont trouvé là un hymne à leur grandeur, scandé par la prose sublime de Suarès.
« Dès l’aube, il bruine. Les brouillards lointains se condensent au-dessus de la baie, entre les rives, et s’éparpillent en poussière humide. Il fait doux, silencieux et triste. Le murmure de la mer, lui-même, est plus lent. Elle soupire avec fatigue et la vague meurt à demi voix. Le ciel blanchâtre est bas, sur la terre : il s’étend comme une étoffe de fumée, sans un pli ; et les arbres frileux y dérobent leurs têtes…
Les voiles noires pendent, lourdes d’eau, et luisent mouillées comme du cuir. Les maisons grises s’effacent dans la bruine ; et les tourelles rouges du château, sur le bord de la rivière, n’ont plus que la couleur éteinte des dernières roses…
Pas un pli dans le ciel gris. Il bruine. »
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« Suarès mourut misérable et oublié, après avoir écrit sur Retz, sur Tolstoï, sur Napoléon, d’une manière incomparable, qui prouve une respiration égale à celle du génie. » Voilà comment Roger Nimier, dans son Eleve d’Aristote, parlait d’André Suarès, cet écrivain-poète en rupture avec l’esprit de son temps qui écrivait dans Voici l’homme : « La mode est la plus excellente des farces, celle où personne ne rit car tout le monde y joue. » Suarès a refusé ce jeu de dupes et le temps s’est chargé de l’ensevelir sous son œuvre immense que l’on ne réédite pas, à laquelle on ne s’intéresse pas, que l’on ne connaît pas. André Suarès est né en 1868 à Marseille et mort en 1948. Il aura « connu » les trois guerres. Gabriel Bounoure l’a défini comme « le grand témoin de la grande crise de sa génération, quand on ne pouvait même pas croire à la vie, sauf sous cette forme sublime qu’on appelle art. » L’art. Il y a voué toute sa vie. 80 ans et plus de cent œuvres. Pas un seul roman. Mais une œuvre hétéroclite faite de carnets de voyages, de poésies, de pamphlets prophétiques, d’essais…Chez lui tout est littérature, misère et volupté.

 

 Son œuvre est imprégnée par un humanisme exigeant, servie par une intelligence foudroyante et livrée avec un style chatoyant, souvent emphatique, qui est l’expression naturelle du poète. Suarès est un amoureux immodéré du sublime, du beau, de l’art. Une certaine grandiloquence néanmoins maîtrisée ennoblit les récits de cet inflexible passionné, moins intransigeant qu’il ne supporte pas la moindre adhérence à la médiocrité. Son chef-d’œuvre, c’est le Voyage du Condottiere, écrit sur plus de trente ans et qui relate ses différents voyages en Italie entre 1893 et 1928. Cette œuvre est notamment marquée par l’incipit célèbre : « Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage… »
 Dans ce livre unique, Suarès nous décrit aussi bien des villes, comme Venise, Florence, Sienne ou Gênes que des artistes, comme Giotto, Dante, Piero della Francesca, Léonard de Vinci, Botticelli, Michel-Ange, Monteverdi…A la fois précis de voyage et traité métaphysique, ce livre est pour l’auteur l’un des jalons de son accomplissement intérieur. S’il y plane l’ombre tutélaire de Stendhal, Le voyage du Condottière est tout à fait unique. Les villes y sont traitées comme des caractères. Ainsi de Rimini : « maussade comme un attentat réussi » ou de Gênes : « banale comme la pensée d’un boutiquier d’Amérique. » On ne peut affirmer connaître l’Italie qu’après avoir lu le Voyage du Condottière.

 

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  Remarqué par Anatole France après avoir reçu à seize ans le premier prix du Concours général de français, André Suarès deviendra, rue d’Ulm, le compagnon de turne et l’ami de Romain Rolland. Il sera reçu troisième à l’Ecole normale supérieure avant d’échouer trois ans plus tar à l’agrégation d’histoire. Suarès, à partir de 1912, deviendra l’un des quatre fondateurs de La Nouvelle Revue française (NRF) avec André Gide, Paul Valéry et Paul Claudel. Sa collaboration se découpe en deux périodes : de 1912 à 1914 puis de 1926 à 1940. Ecarté par Jacques Rivière, il retournera au giron NRF grâce à l’initiative de Jean Paulhan.
 
 Suarès fut un ardent patriote, un visionnaire, un pamphlétaire lucide qui, dès 1915, écrivit « La nation contre la race », où il fustigeait la monomanie allemande sur la race. Dans Vues sur l’Europe, publié en 1934, Suarès tente de convaincre l’occident du danger nazi imminent. Dans cette époque turbulente où la crainte du conflit et de la guerre allait mener au pacifisme le plus dévastateur, Suarès fut ostracisé. C’était l’époque où le ministre des Affaires étrangères enjoignait la direction de la NRF à ne surtout pas publier d’articles hostiles à Hitler ou Mussolini. Bref, on se couchait. Déjà…Longtemps Suarès exhorta les démocraties européennes à faire la guerre pour écraser les barbares. Suarès savait déjà que la guerre ne pouvait être évitée, que le temps favorisait les régimes hitlérien et mussolinien. Lui qui pourfendait l’attitude des pacifistes – dont son ami Romain Rolland – et traitait les neutres de « chiens » ne fut pas entendu. Prophète, Suarès l’était aussi concernant le communisme. Trente ans avant que Gide ne doutasse de l’idéal soviétique, il en annonçait les désastres. Suarès, avec Bernanos plus tard, fut sans nul doute l’un des écrivains français les plus prophétiques. Ses jugements furent toujours tranchés et certains d’entre eux feraient aujourd’hui pousser des cris d’orfraie aux pâles élitaires de notre pays.
Lauréat du Grand prix de littérature de l’Académie française, cet esprit libre, cet inaltérable insurgé demeure un des écrivains les plus secrets de la littérature française. Reconnu en son temps par Péguy, Jouhandeau, Zweig ou Unamuno, il eut plus tard une influence certaine sur des écrivains comme Montherlant, Malraux, Richard Millet, Yves Bonnefoy ou Pierre Michon. Voici quelques éloges justement rendus à cet illustre écrivain oublié :
« Les dieux lui avaient octroyé à profusion le talent et l’intelligence. Ils lui avaient refusé cette affinité avec l’époque qui fait les trois quarts du succès.» (Henri Petit, Le parisien libéré du 25 octobre 1949.)
« Il est des génies aussi méconnus que Suarès, non plus inconnus. Il est des écrivains plus oubliés que Suarès, non plus séquestrés. Suarès a été l’artisan involontaire et la victime consciente d’une conspiration du silence sans précédent, devenue endémique depuis sa mort en 1948. Avec lui, on aura vu un très grand écrivain arriver à 70 ans, admiré, vénéré par toute l’Europe pensante, ayant écrit cent livres et voué sa vie à l’esprit, sans qu’on sache exactement où et quand il est né, où il vit et quel est son vrai patronyme. On n’a pas été plus lettré que lui et aussi ignoré des lettrés, ni aussi étouffé par les gens de lettres. Ce lauréat de quatre grands prix littéraires, qu’il n’a ni sollicités ni désirés, ce terrible pourfendeur de l’hitlérisme, dès ses débuts, est moins connu que les écrivains pro-allemands inquiétés ou fusillés à la Libération. » Marcel Dietschy
« Parmi les plus belles pages de ce demi-siècle, il faut compter celles que sa ferveur dédie aux plages et à la mer bretonnes, aux villes d’Italie traversées par le condottière, au ciel changeant d’Île-de-France, et à tous les génies fraternels. » Gabriel Picon

 Deux citations, enfin, d’André Suarès, qui, à mon sens, révèlent le mieux l’homme et l’écrivain qu’il fut.

 « Le vrai bonheur est une contemplation active. Il ne peut être que dans les idées pour l’élite. » A. Suarès
« Toute misère est à la mesure du rêve ou de l’ambition qu’elle trahit. »

 Alexandre

                                                                                             

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Multi-césarisé, distinction hexagonale qui lui permet d’être enfin prophète en son pays, le dernier film de Jacques Audiard arrive après une série de films français dits « sociaux », ancrés dans le réel, à l’image des récents Welcome et A l’origine.

Sauf qu’Un prophète ne s’inscrit pas tout à fait dans cette lignée là. Véritable film bâtard, issu d’un cinéma de genre très mal desservi en France, jusque là chasse gardée du cinéma américain : le film de prison, Un Prophète apparaît comme une véritable curiosité dans le paysage hexagonal, y compris hors du milieu du cinéma.
Comme si pour une fois, le cinéma français avait laissé de côté ses complexes pour se hisser au niveau et « faire un film français à l’américaine ». Voilà en tout cas qui était le projet initial d’Abdel Raouf Dafri, le scénariste d’Un prophète. Egaler les ricains, et se rapprocher du mythe Scareface, qui l’a tant marqué.
 
Le réalisateur et le scénariste ont eu quelques divergences d’opinion, mais le cinéaste s’est prévalu de sa réputation pour quelque peu « franciser » le scénario, volonté affichée jusque dans les moindres détails de la vie carcérale. Dafri voulait par exemple voir les détenus manger autour de grandes tablées, plutôt que dans leur cellule, ce qui est pourtant le cas en prison. Une façon comme une autre de dire à la face du monde, puisque le prophète a été distribué dans tous les pays du globe, hormis Singapour et la Thaïlande : « La France a des quartiers elle aussi », ses « ghettos ».
 
Toujours l’obsession américaine, qui exhibe sa ghettoïsation, son parler verlan, comme apologie de la diversité.
Ce film de genre avec ses codes, ses passages obligés, imite donc le « grand frère » américain. Mais de là à réduire ce long-métrage au simple genre du film de prison à la sauce amerloque serait considérablement réducteur… 
 
Le Prophète c’est d’abord un titre, usurpé. Malik, le personnage principal, n’a en effet rien de prophétique, excepté son don, qui lui permet de prévoir l’avenir et encore épisodiquement, dans des scènes où l’on touche presque au surnaturel.
C’est ensuite un acteur : Tahar Rahim, 29 printemps (pas si jeune premier que cela en fin de compte), qui incarne avec brio Malik El Djebena. Le choix d’Audiard de choisir un visage neuf pour incarner Malik n’est pas innocent. Il semble d’ailleurs que peu des choix du cinéaste le soient. «  Il fallait que ce soit quelqu’un d’extrêmement polymorphique et qui corresponde parfaitement à la thématique de l’identité », explique t-il. Jeune, inconnu du grand public, reubeu, mais non tipé, tels semblaient être les critères de son casting idéal.
Une sorte d’être hybride, ne refusant pas de manger du porc, ignorant presque tout de ses origines, et dont les traits vont peu à peu s’affermir. L’apprentissage spartiate du devenir homme est d’ailleurs l’un des thèmes récurrent dans l’oeuvre d’Audiard.
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Lorsqu’il entre en Central (« chez les grands »), Malik est une petite frappe de 19 ans sorti de nulle part, même pas caïd de cité, illettré et d’apparence quelconque. Mais toute l’intrigue du film est justement là, comment le jeune homme va gravir un à un les échelons de la réussite au milieu des clans, de la violence, du communautarisme, pour se faire sa place au soleil. Au début question de survie, sa trajectoire va pas à pas s’orienter vers le grand banditisme sans idéologie.
 
Pourtant, tout s’était plutôt mal engagé. Tombé sous la coupe des corses, et plus particulièrement de César Luciani dès le début du film, corvéable à merci, on ne donnait pas bien cher de sa peau. Parfait dans son rôle de parrain corse en fin de course, Niels Arestrup, alias César, cultive à merveille les multiples facettes de son personnage. Lui que l’on voit d’emblée comme un possible père spirituel pour Malik, ne prendra pourtant jamais le petit arabe sous son aile.
 
Tandis qu’il est l’homme de main des corses, qui lui confient des « missions », (comme tuer un détenu à l’aide d’une lame de rasoir dissimulée dans sa bouche après avoir monnayé ses faveurs, pour ne citer que la plus marquante), Malik apprend d’eux à leur contact, délaissant sa communauté « naturelle » d’origine, celle des « barbus », celle vers qui il eut été plus légitime de se tourner.
A ce titre, on pourrait presque parler  d’«échangisme » racial. A force d’aller manger à tous les râteliers,  par un tour de force qui a tout du grand écart, Malik devient le lien entre les deux, sans jamais réussir à s’intégrer à aucune d’elles.
 
« Tu parles avec les barbus…tu parles avec les corses…Tu fais le grand écart. C’est pas très bon pour les couilles ça tu sais… ».
 
Mais cette Centrale n’héberge pas seulement des corses ou des islamistes rigoristes : des bandes ethniques, aux modes de vie tribaux, s’y côtoient, illustrant ainsi le clivage français et sa société métissée : Latif l’Egyptien, les corses, les barbus, son pote le gitan, les africains de l’ouest. Véritable melting-pot carcéral que cette cour de centrale, où chacun vit dans sa tribu. Seul à bénéficier de passe-droits, Malik se sent glisser hors des frontières de sa « famille d’adoption », le gang des corses …
 
On pouvait s’en douter, tous les corses n’ont pas accueilli ce film avec le même enthousiasme que la critique, peu avare en louanges. Corsica Libera, de Jean-Guy Talamoni, a même déposé une motion devant l’Assemblée de Corse pour dénoncer le caractère raciste du film, qui selon eux stigmatiserait toute une population. Accusations absurdes à bien des égards. C’est un peu comme si l’on reprochait à Coppola d’avoir stigmatisé les Siciliens dans Le Parrain.
 
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Le roman de formation, façon Audiard
 
En prison, Malik apprend tout d’abord à lire (ayant six ans à tirer, il se trouve une occupation presque par hasard), puis apprend quelques notions de corse, pour mieux esquiver les coups, « se faire accepter ». Il se piquera même un peu d’économie…
C’est que Malik apprend vite, très vite. Il écoute, observe, assimile.
Jusqu’à tomber définitivement dans la truanderie. A la fin du film, on le jurerait sorti d’une Business School.
Les scènes à l’extérieur de la prison sont elles souvent décisives dans l’intrigue. Elles permettent à la fois au spectateur de sortir de ce huis clos carcéral et de souffler un peu, sans jamais en sortir totalement. Comme si l’extérieur s’intégrait à la prison, en était la fenêtre.
 
Désormais en délicatesse avec la morale, il manipule sans vergogne ses adversaires pour les amener où il veut. Son plan se révèle payant jusqu’à la fin, malgré une foultitude de risques auxquels il n’avait semble t-il pas songé. Car le culot de ce garçon est sans limite, sans doute dû à sa juvénilité. C’est aussi un film de vengeance, que Malik se trouve en position de prendre sur la fin, désavouant César, qui passe brutalement d’Empereur à Rien, devant tous les autres détenus. Plus Edmond Dantès que Lucien Rubempré au final, même s’il a des deux.
 
La fin du film, comme ultime pied nez à la morale, illustre toute l’impossibilité de la réintégration.  Ou comment grâce au crime, à la trahison, bénéficier d’une escorte de luxe à sa sortie de prison, et repartir sur les bases d’un joli petit magot…  
 
Malgré ses contradictions, malgré sa volonté affichée de ne stigmatiser personne, de sortir de l’antienne sur l’identité, le film, un brin consensuel, élude la question des revendications communautaristes en prison, pourtant primordiale. Mais l’objectif d’Audiard n’est pas de faire un film reflétant le plus précisément possible la réalité, loin de là !  ce n’est pas un docu-fiction sur la prison non plus. Il n’empêche, on ne peut s’interdire d’y voir le miroir social d’un microcosme qui ressemble à s’y méprendre à la société française. Audiard peut bien botter en touche et parler de fiction, personne n’est dupe… On ressort de ce film comme d’un début de nuit au mitard,  avec la certitude de pouvoir enfin passer une nuit tranquille…

                                                                                       N.           

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Nuit d’été, nuit d’hiver, nuit catalane ou nuit romaine ; Paul Morand est l’écrivain de la nuit éternelle, instinctive. Celle qui ne finira jamais, ou qui n’a en fait jamais commencé. Celle où l’on va puiser au bout de soi-même jusqu’aux petites heures de l’aube. Morand est né en 1888, à Paris, sur l’emplacement du célèbre Bal Mabille. Cela explique peut-être cela. Au-delà de la simple anecdote, ce que ce mondain élégant aimait par-dessus tout, ce sont le jazz, les chevaux de sang, les voitures de courses qu’il collectionnait d’ailleurs en grand nombre; sans oublier son gout immodéré pour les femmes…qui le lui ont bien rendu. S’il se pliait de bonne grâce au jeu des mondanités, y trouvant même une certaine source d’amusement, l’homme s’y laissait cependant  peu prendre. C’est en fait un homme timide, fuyant sa vie, qu’il qualifie d’ « accident », les attachements, les contraintes, toujours en dehors des choses, de la fête, plutôt là en témoin qu’en véritable acteur. Il s’est tout d’abord détaché de la poésie, puis de la politique, pour enfin se consacrer tout entier à son travail d’écrivain. De là lui vient sans doute ce goût du retranchement, de l’élévation. Paul Morand, décédé il y a de cela 33 ans, nous contemple toujours du haut de son planeur, par-delà la photosphère.  

De brillantes études en sciences politiques et à Oxford l’amènent à passer le concours des ambassades. Il est reçu premier… Voilà qui vous situe un homme !                                                                                                                                                   Premier toujours, premier partout : jamais dernier. Voilà ce qui caractérise Paul Morand : son refus de la défaite, sous toutes ses formes. En 1913, il prend son premier poste à Londres comme secrétaire d’ambassade. Il y développe le sens de la formule et le génie du style. De ses trop longues heures passées derrière son bureau d’ambassadeur, il en sortira un impressionnant témoignage de la première guerre mondiale, qu’il vécut aux premières loges du Quai d’Orsay, « Journal d’un attaché d’ambassade (1916-1948) ». Mais les ambassades, il aimait cela aussi.                                                                                     

Paul Morand écrivain, Paul Morand diplomate. Voici les deux facettes visibles de l’homme, à laquelle on pourrait rajouter une troisième corde à son arc : celle du voyageur infatigable. Paul Morand, c’est un peu les 24 fuseaux horaires à lui tout seul !Accumulateur de kilomètres, il a effeuillé le monde d’ouest en est et de part en part. Des vols longs courriers, il en a fait ! et nul ne doute qu’il aurait eu sa place dans le premier vol du concorde (l’avion le plus rapide du monde)…  Peu assidu aux ambassades, il a écumé les villes d’Europe et du monde, en retirant à chaque fois le meilleur. De ses postes à Rome, Madrid, Bangkok, et surtout d’un tour du monde qu’il effectue pendant des vacances prolongées (tout à fait le genre du monsieur, de se prendre des vacances prolongées pour parcourir le monde), il ramène de remarquables textes sur les villes : New York, Londres, Bucarest,  jusqu’à La route des Indes (1935).                                                                                                             

« Il ne se lassait pas d’écrire ce qu’il avait vu: portraits de villes, récits de voyage (Londres, New-York, la Route des Indes, Rien que la terre) prennent, grâce à lui, un caractère neuf. Ce n’est plus le triste conférencier qui rentre d’Amérique, et dit, en soupirant, que les maisons sont bien hautes, c’est un admirable géographe des idées, des matériaux et des êtres. La géographie universelle sera le grand sujet de sa vie, parce qu’une jeune femme, chez lui, rencontrera toujours un fleuve, un océan sera là pour accueillir un drame; et parce qu’il y aura toujours une statistique pour contempler une passion », écrit Nimier dans Ars, saluant ainsi  la mémoire de son oncle, qui fut avec Jacques Chardonne, le modèle et protecteur d’une nouvelle génération d’écrivains qu’on dénommera « Hussards », en fait toute la génération de 1950 (Nimier, Déon, Blondin, Laurent).Il débute dans la littérature avec un recueil de poèmes (La lampe à arc, 1919). Mais c’est Tendres stock, préfacé par son ami Marcel Proust (qu’il surnommait « Le maître du temps »), qui l’intronisera dans le milieu littéraire de l’époque, suivit peu de temps après par Ouvert la nuit (1922) et son pendant, Fermé la nuit (1923).

Un style rare, bref et serré 

Cet écrivain authentique semblait doué de tous les dons. L’auteur de Voyage au bout de la nuit ne s’y est d’ailleurs pas trompé et ne tarit pas d’éloges sur sa personne, le reconnaissant même pour son maître: « Paul Morand est le premier de nos écrivains qui ait jazzé la langue française. Ce n’est pas un émotif comme moi, c’est un satané authentique orfèvre de la langue. Je le reconnais pour mon maître. » (Louis-Ferdinand Céline - Lettre à Milton Hindus, 2 décembre 1947)                                                                                                                                                                                                             Oui, une certaine rigueur du style émanent des écrits de cet obsédé de la précision, de l’orfèvre, de la refonte des phrases jusqu’à l’épuration totale. Peu d’écrivains se sont attachés comme lui au style, qui prévalait sur tout le reste. Ce qui, loin d’être une tare, le différenciait de son époque.

 Paul Morand était aussi un excellent nouvelliste. Il a fait de ce genre littéraire un art. Dans la préface d’Ouvert la nuit, il en fera même l’apologie :« Elle garde un public vrai, celui qui ne demande pas à un livre de lui servir d’aliment (un écrivain n’est pas un restaurant). Il n’y a pas de quoi se nourrir dans une nouvelle, c’est un os. »                                                                                Ou encore : « La nouvelle opère à chaud, le roman à froid. La nouvelle est une nacelle trop exiguë pour embarquer l’Homme : un révolté oui, la Révolte, non. »                                                                                                                                                                                Dans une lettre adressée à ses parents, il exprime le désir de voir s’évanouir l’image du poète dans « une écriture simple où l’art n’apparait pas à première vue ».Le goût de faire rare, bref et serré (comme l’exige, selon lui, l’accélération des temps modernes) lui tiendra lieu d’idéal littéraire durant toute sa vie.Dans L’homme pressé, il se fait d’ailleurs le témoin des évolutions de cette société de la vitesse, qui tend à rapprocher les hommes plus vite entre eux, au détriment des rapports humains.Quoiqu’il en soit, Paul Morand écrit toujours « avec les yeux de l’âme », et dans Milady,  sans doute sa nouvelle la plus aboutie, il semble avoir atteint l’idéal de concision qu’il s’était fixé. 

 «   Je n’ai jamais considéré comme une catastrophe de sombrer avec mon temps »

« Gaulle », l’ennemi juré

 En dépit d’une forte résistance, Paul Morand a été élu à l’académie française en 1968. Des réticences en raison de son passé, notamment celles de Charles de Gaulle, protecteur de l’Académie,  avaient retardé cette échéance. Une certaine inimitié était née entre les deux hommes au moment du rapprochement de Morand avec Pierre Laval et du gouvernement vichyssois. Morand le surnomme même avec mépris « Gaulle » dans une lettre adressée à son ami Jacques Chardonne. Morand  passe alors du statut de dandy mondain, d’écrivain à succès, à celui de lépreux d’extrême droite, à éviter.A l’image d’un Drieu, on ne lui passera jamais ses accointances avec Vichy.

La patrie en danger 

Alors que la seconde guerre mondiale a débuté et qu’il se trouve à Londres, il ressent le besoin de revenir en France : « La patrie est une expérience qui doit se vivre en commun, surtout à l’heure du péril », explique t-il à un ami. Pour lui la France est comme une seconde mère, et les « bons français », des fils. Bon patriote, Morand était éminemment préoccupé par le sort de son pays :« Un fils abandonne t-il sa mère à l’instant du danger ? ».Il est tout de même exhorté à faire valoir son droit à la retraite par le gouvernement de Vichy.C’est le retour de Pierre Laval au gouvernement en 1943 qui va le remettre en selle. En 1944, il est nommé ambassadeur par le gouvernement de Vichy en Roumanie, d’où son épouse est originaire.Sa carrière diplomatique prend fin à la Libération, alors qu’il est ambassadeur à Berne. Mais sa révocation puis son exil en Suisse ne le brisent pas pour autant. Son œuvre se fait juste un peu plus solennelle, profonde, émouvante. Durant cette période, il se découvre une passion pour l’Histoire et de nouvelles orientations, même s’il ne cache pas que l’exil lui pèse : « L’exil est un lourd sommeil qui ressemble à la mort », écrira t-il.

 « Que de vies j’ai eues ! »

 Cavaleur, misogyne, Paul Morand, malgré de nombreuses conquêtes, n’en restera pas moins fidèle (de cœur au moins)  à la même femme, Hélène, à qui il dédiera l’Homme pressé… « Mais dédie-t-on un livre à qui l’on dédia sa vie ? » …Et aux cendres de laquelle il mêla les siennes.

Venise, une chronique de voyage, fut son dernier ouvrage. La Sérénissime sera le cadre des derniers coups de crayons d’un écrivain agité qui sembla toutefois, sur la toute fin, avoir trouvé le repos de l’âme par l’accomplissement de sa mission sur terre (nous offrir des livres). Il s’en est allé sur ce dernier aveu. Par discrétion européenne, sans doute.

                                                                                                                                         Nicolas

                                                                                                                                                                                                                                                                                               Niklaus         

 
 
 
 

 

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    « Un souvenir lumineux. » C’est par ces mots que Lucien Rebatet, par la voix de Régis Lanthelme, clôt son roman. Son roman ? Sa traversée intestine ! Son épopée jubilatoire ! Pas un de ces petits romans actuels…

  1951 : un manuscrit particulièrement volumineux sort d’une prison dans une semi-clandestinité. Très vite, sur les conseils, dit-on, de Camus, Gallimard décide de le publier. Il s’agit des Deux Etendards, premier roman de Lucien Rebatet. « Le chef d’œuvre secret de la littérature moderne » selon Georges Steiner. On est en 2002. Et avant ? Rien ou presque. Cinq livres (seulement) sur l’auteur. Quelques pages sur le web, quelques universitaires égarés et encore quelques étudiants audacieux. Et puis le vide, un vide hostile à une certaine littérature, aux grands écrivains réputés « sulfureux. » Au moralisme de l’époque, opposons donc la Littérature. Exhumons-là ! Et tant pis si elle est fasciste ! Tant mieux ?…

 

 On pourrait me croire fasciné par le mythe romantique de l’écrivain maudit. Il n’en est pas tout à fait rien…Disons brièvement que le silence assourdissant qui entoure ce chef-d’œuvre autant que son indéniable qualité littéraire ont contribué à éveiller ma curiosité avant de susciter mon admiration.

 Mais à qui avons-nous à faire ? Au pire des salauds, un type nazifié jusqu’à la moelle, un antisémite féroce, partisan du national-socialisme jusqu’à la dernière heure (s’engageant dans la Milice en 1944 !) et « de l’espèce la plus frénétique » selon ses propres termes. Bref, un infréquentable, un type à qui on ne serrerait même pas la main lors d’un dîner officiel ou au comptoir de chez Marcel quand Paulo paye sa tournée. Des écrivains « collaborateurs », il y en eu des dizaines. (Et souvent des plus talentueux…) Parmi les plus « illustres » d’entres-eux figurent Drieu la Rochelle, Brasillach et Rebatet. Si les deux premiers n’ont pas survécu à l’épuration résistantialiste, (Brasillach fusillé à Montrouge, De Gaulle ayant refusé sa demande de grâce, et Drieu se suicidant en 1945 après deux tentatives infructueuses) Rebatet, lui, est passé outre. D’abord condamné à mort puis gracié par Auriol avant que sa peine soit commuée en travaux forcés à perpétuité, pour être finalement libéré après quelques années de prison. (Il sera libéré le jour même de la publication de ses Deux Etendards…) De ces trois grands cochons, un seul sera finalement recouvert d’oubli : Lucien Rebatet, le survivant…

 

 

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En 1942 paraissent Les Décombres, bijou de polémique outrancière, pamphlet étourdissant mais aussi partition naziphile porté par un discours visant à proscrire de manière radicale les Juifs. Ce véritable « best-seller » de l’occupation, sera, comme le disait son ami Brasillach, son « sombre soleil ». Lors de son procès, Lucien Rebatet confiera qu’il renierait volontiers Les Décombres pour cet immense livre, « purement littéraire » que seront Les Deux Etendards. Ecrit en grande partie en prison et commencé à Sigmaringen, (ville du gouvernement français en exil) ce roman doit être l’œuvre de sa vie, celui qui doit imposer à la postérité un autre visage que celui des Décombres.

 Celui pour qui « la prison est la mère de la littérature », celui qui se réclamera de la phrase de Dostoievski : « Je suis seul et ils sont tous », celui qui sera un critique de cinéma reconnu et qui influa le cinéma de « la nouvelle vague » (Truffaut lui portait une sincère affection), celui qui écrira Une histoire de la musique faisant encore autorité aujourd’hui, celui que l’illusion totalitaire confondra, cet auteur unanimement vilipendé pour ses Décombres, avait avant tout écrit une œuvre de génie.

 

  Mais de quoi peut-bien parler Les Deux Etendards ? Mais d’amour ! Toujours l’amour ! Il n’y aura jamais moins original comme il n’y aura jamais plus essentiel que l’amour. Le thème principal du livre se trouve magnifiquement exposé dans le roman lui-même lorsque Michel (l’un des deux héros masculins) découvre sa vocation de romancier : « L’amour, feu central, avait embrasé cette matière inerte du passé, du présent, de l’avenir, du réel, de l’imaginé, que Michel portait au fond de lui ; l’amour l’avait fondue, et grâce à lui seul elle prendrait forme. L’amour serait célébré dans tous ses délices et toutes ses infortunes. Mais le livre dirait aussi la quête de Dieu, les affres de l’artiste. La poésie, les secrets des vices, les monstres de la bêtise, la haine, la miséricorde, les bourgeois, les crépuscules, la rosée des matins de Pâques, les fleurs, les encens, les venins, toute l’horreur et tout l’amour de la vie seraient broyés ensemble dans la cuve. » (Page 181) Et le silence vainquit…

 Modestement mais non sans opiniâtreté, brisons ce silence. Silence qui trouve ses raisons dans la longueur du roman (plus de 1300pages), son prix, excessivement cher : 46euros ; les étudiants ne peuvent pas se l’acheter alors que c’est leur livre, sa complexité, avec notamment la place accordée à la question religieuse, mais « l’indiscutable vérité est que Les Deux Etendards continue à être ignoré à cause du black-out imposé pour des raisons politiques » selon Pascal Ifri. Avant de réhabiliter l’œuvre de l’auteur, il faudrait donc simplement l’habiliter.

 

  C’est un roman éprouvant, âpre, trop didactique. Mais retourner, chaque jour, dans cette fournaise ou tout vous écorche et vous enivre, retrouver Régis, Michel et Anne-Marie, vaut tous les efforts. Il faut mériter cette lecture. Roman d’initiation dans la lignée d’un Rouge et le Noir, il raconte la maturation, l’amitié profonde de deux jeunes gens de vingt ans dans la France de l’entre-deux guerres. Epris de la même jeune femme, qui, par sa plénitude psychologique et physique est comparable à la Natacha de Tolstoi, (selon Georges Steiner) ils nous offrent une véritable éducation sentimentale : Régis est l’amant mystique et Michel, l’amoureux éperdu. Régis, s’il demeure un être attachant, est ce type de personnage devant lequel on se dit : « il vaut mieux avoir tort avec un autre que raison avec lui. » Et cet autre avec qui on préfèrerait avoir tort, c’est bien sûr Michel : ressemblant évidemment à Rebatet, Michel c’est avant tout vous, moi, la jeunesse, une jeunesse comme on rêve de voir et de vivre. Garçon de vingt ans, ancien élève des Pères, ardent, intelligent mais pauvre, Michel débarque à Paris pour y terminer ses études. Il découvre la capitale, sa musique, ses peintures, ses théâtres et sa littérature. Mais Michel est aussi le moyen de ressusciter dans le récit romanesque les enthousiasmes artistiques de la jeunesse de l’auteur. Car l’intrigue du roman reste autobiographique : elle renvoie à la première jeunesse de Rebatet, une époque non politisée de sa vie. Enfin il y a Anne-Marie : aussi espiègle qu’intelligente, aussi pieuse que lesbienne, tour à tour divine enfant et maîtresse rêvée, elle sera l’objet de leur désir, à l’égal du Dieu que Michel et Régis recherchent.

 L’auteur parvient à loger au cœur du récit une analyse remarquable du sentiment amoureux (la lettre de rupture d’Anne-Marie est inoubliable) et l’évocation de la sensualité et de la musique classique comptent parmi les plus belles pages du roman. L’articulation de cette relation triangulaire est une véritable démonstration de génie de l’auteur, et lorsque nous lisons ses pages, impossible de ne pas désirer, à l’égal des personnages, leur « nuit de Brouilly » ou leur « vingt-huit Septembre »…

 

  Chronique réaliste, le roman ne s’en tient pas là. Pour Rebatet, ses personnages sont « trois mystiques qui se sont heurtés au catholicisme. » Ce qu’on peut appeler le refus nietzschéen du christianisme débouche sur un véritable mystère du salut qui est l’un des visages de la fureur totalitaire moderne. Loin du délire antisémite qui peut affluer dans Les Décombres, le roman n’est pas pour autant dépolitisé : antidémocratisme et antichristianisme font partie des ressorts de récit. Le roman évoque la foi et l’incroyance mais plus fondamentalement, et selon les termes de l’auteur : « le conflit entre l’amour et Dieu. L’homme devant l’amour. L’homme devant Dieu. » Ainsi un grand roman, « non de la démonstration d’une thèse : des êtres s’affrontent, non des allégories » pour reprendre Georges Laffly.

 « Si j’avais rencontré Lucien Rebatet en 1943, je lui aurais tiré dessus à coup de revolver. Mais il avait écrit dans sa cellule de condamné un des plus beaux romans du vingtième siècle : Les Deux Etendards que j’admirais avec fanatisme. » Voilà comment Jean Dutourd expose ce qui est fondamentalement le centre névralgique de la problématique : comment dissocier, en littérature, l’engagement politique de l’auteur de l’œuvre elle-même ? Pour citer Proust : « Un livre est le produit d’un autre que moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. » Les Deux Etendards ne sont pas une parabole nazie : ils ne fédèrent pas, en contre-champ au récit romanesque, une fidélité au national-socialisme. Ce n’est pas une œuvre politique, c’est une œuvre d’art.

 

  Et puis il y a le style, le seul argument qui vaille en littérature. A l’instar de beaucoup d’intellectuels et d’écrivains de droite de l’entre-deux-guerres, l’amour et la pratique de la belle langue étaient un dépassement, une façon de se transcender. Si Les Deux Etendards, pour un nombre croissant de jeunes lecteurs (bien qu’ultra-minoritaire) est une véritable révélation, c’est parce qu’en plus d’une histoire puissante et dans laquelle on peut se reconnaître, il faut ajouter la beauté et la vigueur du style. Rebatet a la beauté formelle de « l’art classique ».

 Bien sûr l’auteur ne fut pas un créateur de style tel que Proust ou Céline, mais il est à placer dans la lignée des grands romans classiques du XIXième siècle. Il écrivit d’ailleurs : « J’aurais aimé que l’on pût me faire honneur de quelques procédés nouveaux de narration. Mon roman n’était pas une forme singulière, imprévue, conçue a priori, et que je voulais remplir avec un thème et des personnages plus ou moins adéquats. C’était une histoire touffue, que je voulais raconter aussi complètement et clairement que possible. Mon esthétique, en littérature, a d’ailleurs toujours été hostile aux procédés qui ne sont pas commandés par une nécessité intérieure. (Lucien Rebatet, Mémoires d’un fasciste, tome II)

 Bon, il est quand même sévère avec lui-même le Rebatet, rien qu’au regard de la production contemporaine…Il réside bien dans son roman une originalité stylistique forte : elle se situe dans cette formidable alchimie du sublime et de la fange. Dans ses pages, l’écrivain use de tous les registres de la langue ; l’emploi de l’argot, par exemple, sert à merveille l’expression de la crudité et de la truculence, notamment dans les nombreux passages érotiques.

 Le style de Rebatet se traduit par une puissance lyrique, un déferlement du verbe et de l’image qui expriment toute sa jubilation, sa haine, son amertume, sa rage de convaincre et sa violence. Le classicisme d’ensemble s’accompagne donc d’un emploi de l’argot, signe de rupture et de défi, dénotant la volonté de l’auteur : dire vrai.

 

 Résolument hostile à la médiocrité de son époque et inadéquat à ce qu’elle pouvait enfanter, Rebatet, dans ses Décombres, s’est « vomi lui-même, mais sur les autres », commettant ainsi le seul pêché inexpiable : le crime contre l’esprit. Droiture et solitude symbolisèrent la pureté idéologique d’un homme, dont, finalement, la véritable trahison ne fut pas de choisir l’Allemagne hitlérienne mais de sacrifier à la politique la littérature. De son mépris pour ses dissemblables et derrière sa répulsion pour les résistants du 32 août (résistants de la dernière heure comme Sartre) subsiste cette idée que la littérature tient le sommet de la hiérarchie des valeurs. Ce classique méconnu que sont Les Deux Etendards gagne donc à devenir enfin cet immortel chef-d’œuvre qu’un ostracisme lamentable s’est empressé d’ensevelir sous des décombres…

 Puissions-nous avoir désormais assez de recul pour que ne se reproduisent pas les aberrations de l’immédiat après-guerre telles que l’exclusion de René Etiemble des Temps Modernes par Sartre himslelf au prétexte de la reconnaissance du génie littéraire de Rebatet. Derrière le monstre que l’on se plaît tant à voir, se cache un écrivain ruisselant d’intelligence et pourvu d’un talent prodigieux qui laissa son empreinte chez les Hussards (écrivains de droite des années 50 : Nimier, Laurent, Déon, Blondin) et les écrivains de « la Nouvelle Droite » (années 60) pour qui Les Deux Etendards trônèrent en première place dans leur panthéon.

 

  Les Deux Etendards nous éclairent donc sur cette crise de l’esprit qui ébranla le vingtième siècle. L’écriture romanesque est-elle la plus habile à la transcrire ? C’est bien possible. Et quand bien même voudrions-nous dévier de l’itinéraire historique que trace le roman, il restera toujours ce grand texte romanesque porté par une langue immarcescible : la langue française…

 Entre bohème et devoir moral, entre inertie mélancolique et exaltation des sentiments, plein de fougue et de haine, Les Deux Etendards font fulgurer devant nos yeux le Paris des années 20, un Lyon aussi envoûtant que le Londres de Dickens, avant de nous emporter en Italie puis en Turquie, sans que ne meurent jamais, ni la fureur ni la grâce. Alors, comme le disait Lautréamont : « Allez-y voir vous-mêmes, si vous ne voulez pas me croire. »

 Lisez, vous verrez. Vous jugerez. Et peut-être en garderez-vous un souvenir…lumineux…

 

 

            Alexandre

 

 

 

 

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  En voilà un que l’époque aime, respecte, salue. En voilà un qui abuse de cette nouvelle esthétique, trop largement répandue, de la perdition littéraire. Patrick Modiano revient avec un roman dont le titre, Dans le café de la jeunesse perdue, bien qu’un brin emphatique, peut légitimement se targuer d’être prometteur. Un titre qui accroche comme on dit d’une actrice qui, au cinéma, accroche la lumière. Café, jeunesse, perdue. Ca promettait. Ca décevra. Le titre résonne comme un appel, un reliquat de romantisme que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Mais les apparences sont trompeuses, éminemment trompeuses…
 
 Celui à qui l’on prête la figure du vieux sage, sans doute plus par son âge vénérable et parce qu’il a tant de peine à trouver ses mots dès qu’il faut parler de ses livres, m’ennuie avant de m’indifférer. En exergue de son roman, une citation de Guy Debord : « A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue. » Vous avez-bien pris connaissance de la citation ? Oui ? Alors vous pouvez refermez le livre. Circulez y’a rien à voir. A prendre et à laisser. Véritable accident nocturne que ce dernier roman de Modiano.
 D’un narrateur l’autre, (pardon Louis-Ferdinand…) l’auteur brosse le portrait de Louki, alias Jacqueline Delanque, épouse Choureau. Jeune femme fantomatique, en quête d’elle ne sait trop quoi, (mais nous en sommes tous là) disparue du domicile conjugal, le personnage erre dans le Paris des années 70, un Paris qui se voudrait vibrant alors qu’il n’est que compilation de noms, énumération de lieux, et draine derrière elle des souvenirs épars, hétéroclites : un compagnon bienveillant et discret, un des fameux clients de la Rive gauche, Le Condé, un mariage sans saveur et voué à l’échec avec un patron d’agence immobilière, une enfance triste et nébuleuse dans le quartier de Pigalle marquée par la fugue et la drogue.
 Ce roman est donc construit par le récit de quatre narrateurs : un étudiant de l’Ecole supérieure des mines, un détective, l’héroïne elle-même, et un amant. Si le schéma narratif est relativement original, l’originalité n’est pas un gage de réussite. Cette partition à quatre voix lasse quand elle n’exaspère pas. Elle m’est illisible : pas que l’intrigue soit inextricable et qu’il faille la débrouiller des heures durant, mais illisible en ce sens ou lire ces phrases n’est pas lire de la littérature. Accumulation de phrases stéréotypées, du sujet-verbe-complément sans consistance, sans élan. Vitrine de clichés remâchés toutes les dix pages, insérés souvent à la fin d’un paragraphe « pour faire genre ». Infinie maigreur des descriptions. De personnages déjà furtifs, Modiano en a fait des esquisses d’êtres sans véritable épaisseur. Moi qui aime palper la chair des rues, vriller sous les lumières des néons, m’appesantir sous un ciel, je suis comme châtié, châtré, scalpé. Qu’on ne me parle pas de sobriété de style, d’économie de moyens, pire, de pureté ! Laissons ces qualificatifs lorsqu’ils sont employés à bon escient, chez un Gide par exemple. Foutaise que cette densité du non-dit. Savoir lire entre les lignes c’est bon pour la vie, pas pour un roman. Un roman ça s’écrit ! « Un bon roman doit savoir alterner les grandes pages et les pages neutres, afin que les premières ressortent dans toute leur splendeur » écrivait Jacques Laurent. On assiste ici à la frénésie du néant ; ce n’est même pas neutre, c’est plat. Ca fait pschit avant d’avoir gonflé.
 
 D’une histoire émouvante, Modiano en a fait une désespérante chute, fade et insipide. Son énonciation est parfois aussi confuse que son élocution. Quand on fait dans la nostalgie il faut l’extirper, l’étrangler, la briser, la culbuter comme un soleil d’été qui se projette dans vos reins. A force de nimber le ciel de Paris d’une nuée de mystère illusoire, le récit ronronne et s’étiole. Ses personnages ne nous atteignent pas et ni leurs dérives ni leurs déambulations ne nous transportent. On dit que si l’on n’aime pas Modiano, on n’aime pas Paris. Mais encore faut-il que Paris soit décrit. Paris vaut bien une messe…Si l’on devine l’auteur entiché de certains lieux parisiens, on aurait aimé qu’il leur apporte plus de vie, de couleur, d’insurrection littéraire bon sang ! Bien au contraire, c’est le pâle visage de la mort qui est offert, une mort lente et pénible qui nous feraient brandir sans hésitation la pancarte : « Oui à l’euthanasie ! » Mais le malade n’est pas mourant. Et surtout, n’est pas considéré comme malade par le milieu littéraire.
 Dans ce roman qui se veut imprégné de nostalgie, de mélancolie, de cette fameuse douce amertume, on espérait mieux : les thèmes suggérés dans le titre nous prédisposaient à le lire comme on s’exalte à l’idée de vivre une soirée inoubliable. Hélas, l’envie de s’enivrer et de refaire le monde, le désir d’arpenter ces « zones neutres » parisiennes, ces rues qui ne déboucheront jamais que sur des passerelles de métro, nous quittent bien vite. Le frisson de la lecture s’est fait la belle ; et pourtant, j’aurais aimé aimer cette Louki, parler littérature avec elle, déplorer ses absences, comprendre ses fuites, redouter ses retours, dégoupiller sur le zinc des cafés, m’enrouler sous les brumes de tabac, croire en ces complicités, ces intimités d’un soir qui s’hérissent pendant que l’ivresse guette, vivre l’extase de la détresse amoureuse, l’humidité glaçante des ruelles qui vous nargue sous la veste, mais rien. Certains seront sans doute gagnés par cette mélancolie qui se veut feutrée quand elle n’est qu’inféconde, certains y verront du mystère, un vague à l’âme touchant, une magie déployée sans escorte, une fuite des jours, un glissement imperceptible. Certains y verront la jeunesse. Mais la jeunesse de Modiano est une jeunesse sans allure et sans démarche, qui se promène devant vous sans que vous ayez le désir de l’arrêter. Allez, qu’elle passe ! Et vite ! Allez, du balai ! Oust ! Cette jeunesse qui ne se perd jamais et ne s’est jamais perdue, que de soi-disant tourments ont renversé contre le cuir des cafés, m’est indifférente, embastillée qu’elle est dans sa pathétique bohème de destins fragiles. « Quelle belle chose que la jeunesse, quel crime de la laisser gâcher par les jeunes… » (Georges Bernard Shaw)
 
 En voilà donc un qui ne regagnera pas ma table de chevet. Modiano est, pour moi, et pour reprendre la formule de Gide : « un écrivain sans inquiétude, que l’on épuise du premier coup. »
 Il existe bien des livres qui m’étourdissent, m’exaspèrent ou bien m’écoeurent ; et puis il y a ce genre de livres qui me sidèrent, tant j’ai du mal à croire qu’ils ont pu être écrits. Le succès de Modiano est scandaleux. Encore plus scandaleux sont ceux qui le couvrent de lauriers. Dévaluer la littérature à ce point n’est pas possible.
 
 
Alexandre

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Le nouveau Nabe
envoyé par HamilcarGuimir. - Futurs lauréats du Sundance.

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Il aura fallu attendre sa mort pour que l’écrivain daigne enfin nous donner de ses nouvelles. JD Salinger vivait depuis 50 ans reclus chez lui, en ascète, dans sa maison du New Hampshire. S’il avait cessé de publier, il n’a jamais fait mystère de la continuation de son activité d’écrivain. Des éditeurs peu scrupuleux de ses volontés dernières se frottent déjà les mains. Ses tiroirs sont-ils bien scellés ?                                                                       

«  En lisant les nouvelles ce matin,  j’ai appris que JD Salinger, le type qui a écrit l’Attrape-cœur, était mort. Ça m’a scotché. » Holden ne doit toujours pas s’en remettre. C’est en tout cas tout à fait le genre de phrases à l’emporte-pièce qu’il aurait pu prononcer dans l’Attrape-cœur, roman dont il est le héros. L’Attrape cœur, vous ne connaissez pas ? Allons bon !

C’est avec ce livre que Jerôme David Salinger a bâti toute sa réputation. Publié en 1951, c’est à ce jour l’un des plus beaux succès d’édition de tous les temps ( il s’en est vendu chaque année 100 000 exemplaires de par le monde). L’idole des campus a donc fait rêver des générations d’étudiants avec ce livre, que l’ironie du ton, les descrptions du New York interlop, et surtout l’errance du jeune Holden Caulfield n’ont pas fini de rendre culte.Son succès le propulse très vite sous les feux de la rampe. Après New-York, sa ville de cœur, la pression étant ce qu’elle est, c’est dans le village de Cornish que l’écrivain trouve refuge, dans une maison située en haut d’une colline boisée, à l’abri des regards indiscrets. Le bernard-l’ermite de la littérature américaine n’en sortira plus. La raison de ce silence ? Il l’évoque à demi-mot dans l’une des rares interviews accordées durant cet exil : « Il y a une paix merveilleuse à ne pas publier. C’est paisible. Silencieux. Publier est une invasion terrible de ma vie privée. J’aime écrire. J’adore écrire. Mais je n’écris que pour moi-même et mon propre plaisir. » 

Inconnu à cette adresse…                                             

Holden se demande dans l’Attrape-cœur où vont les canards de Central Park quand le lac est gelé. Mais une autre question nous taraude. Qu’à fait Salinger pendant ces 57 ans ? S’est-il laissé vivre en vieillard, ou a-t-il continué à écrire, de temps à autre, pour son bon plaisir ? En tout cas, il a tenu bon. Sa dernière nouvelle, Hapworth 16, 1924, a été publiée dans le New Yorker du 19 juin 1965. Et depuis ? Plus rien, ou presque…  

En 1970, il avait remboursé à son éditeur un à-valoir de 75 000 dollars, preuve qu’il n’envisageait plus la publication. Beaucoup ont bien sûr tenté de déloger le viel ours de sa retraite, pour percer à jour cette énigme vivante. Tous en ont été pour leurs frais: Salinger traînait ses biographes en justice.Aujourd’hui encore, bon nombre d’écrivains contemporains tentent de s’agripper à son mythe comme des bigorneaux à un rocher. Peu cependant peuvent prétendre ne serait-ce que lui arriver au petit doigt de pied. D’autres, pris d’un complexe d’Oedipe qui remonte sans doute à leurs débuts, tentent de se défaire d’une filiation trop lourde à porter. Le jour de sa mort, Bret Easton Ellis, l’écrivain new-yorkais, s’empresse de twitter ces mots : « Ouais !! Dieu merci il est enfin mort. J’attends ce jour depuis toujours putain. N’oubliez pas de faire la fête !!! » Le prolixe auteur américain a donc tué le père. Réjouissons-nous pour lui. Il ne peut ignorer cependant que son premier roman, Moins que zéro, -qui dépasse d’ailleurs rarement ce chiffre: personnages fantomatiques, intrigue inexistante, dialogues sans queue ni tête- est très loin d’être à la hauteur de son aîné l’Attrape-cœur.

Car il y a quelque chose de magique dans ce roman, d’unique, d’inimitable, presque de l’ordre du magnétisme, qui donne lieu à tous les fantasmes sur la vie de l’auteur. Les rumeurs les plus loufoques circulent sur son compte, véhiculées notamment par ses proches. Car Salinger est un homme trahi : doublement trahi. Par sa propre fille tout d’abord, qui le fait passer dans l’Atrappe-rêve, une biographie de son père, pour un illuminé qui s’abreuve de son urine, s’adonne à toutes sortes de cultes (bouddhisme, scientologie, etc), et prie dans des langues inconnues, puis par son amante, l’écrivaine Joyce Menard, qui a vendu leur correspondance au plus offrant. Son silence n’a fait qu’accroître ces racontars… 

Un chef-d’œuvre posthume ?

On le sait, l’écrivain continuait d’écrire. Il classait même ses documents dans des pochettes de couleur ; d’un côté les écrits destinés à être publiés en l’état, de l’autre ceux qui nécessitaient quelques retouches.                                                                                                                                                                                                                           L’histoire ne dit pas non plus s’il a pu préserver quelques manuscrits de ses coffres-forts dans l’incendie qui ravagea sa maison en 1995.Toujours est t-il que l’annonce de sa mort a ravivé les convoitises. Pour les éditeurs en premier lieu, et les requins de toutes eaux en second. Sans parler de la manne financière que cela représenterait pour le cinéma, qui lui a toujours fait les yeux doux, et qui réclame lui aussi sa part de la dépouille mortuaire. Car Salinger a toujours refusé de céder les droits de l’Attrape-cœur (fort de sa mauvaise expérience au début de sa carrière avec l’une de ses nouvelles, dénaturée en mélo grotesque, My foolish heart), et ce en dépit de multiples sollicitations. Mais il est resté ferme, fidèle à la mauvaise image qu’il avait d’Hollywood.                                                                                                                                                                                                    « Pour moi les films c’est pire que la peste », fait t-il dire à Holden dans The catcher in the rye, le titre américain de l’Attrape-cœur. Un documentaire sur sa vie, annoncé comme événement aux Etats-Unis, sans doute dévoilé lors du prochain festival de Cannes, n’attendait plus que son décès pour sortir du bois (on y verra des personnalités ayant cotôyé Salinger, des « témoins de sa vie »). Comme quoi les vautours avaient déjà élus domicile à Cornish.                                                                        

Salinger est donc mort à l’âge de 91 ans, mais cette fois c’est pour de bon. Et ça fait tout drôle.Il a choisi la pénitence suprême, celle qui ne se réclame pas. Son œuvre devrait lui survivre encore longtemps. Elle est indémodable, presque intouchable. La véritable question est: jusqu’à quand ?…

Crédit photo : (”Rare photographie de J.D. Salinger prise le 20 novembre 1952 par Anthony di Gesu”, San Diego Historical society/ Getty images/ Hulton Archive Collection) 

                                                                                                      Nicolas                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

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  La littérature est avare de tuer. Comprenez « tu es ». Hormis Julien Green (qui connaît encore Julien Green ?) ou plus récemment (et déjà mort, suicidé) Edouard Levé, le tutoiement en littérature demeure rare. Et souvent, lorsqu’on dit « tu » en littérature, c’est pour mieux dire « je »…Un homme qui dort de Georges Perec est de cette race là. Sublime reliquat du tutoiement qui pense « je ».
 Un homme qui dort est le troisième roman de Perec, publié en 1967, alors qu’il ne faisait pas encore partie de l’Oulipo. Né en 1936 (année faste pour la littérature française avec la naissance entre autre de Jean-René Huguenin, Jean-Edern Hallier, Philippe Sollers, Gabriel Matzneff), Perec sera couronné dès son premier livre, Les choses. Une histoire des années soixante, du prix Renaudot. Perec se plaisait à se considérer plus comme un écrivant que comme un écrivain : la page blanche ne subit pas d’inspiration divine mais requiert un travail d’artisan de la langue qui s’efforce de construire ou déconstruire les mots. Portrait d’une solitude urbaine autant inspiré par Kafka que par le Bartleby de Melville, Un homme qui dort acheva de classer son auteur parmi les inclassables.
 
 « Tu as vingt-cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus. Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre. »
 Voilà comment le narrateur s’adresse à lui-même pour nous raconter l’histoire d’un dépressif qui tente de se faire croire qu’il maîtrise sa dépression jusqu’au point d’en faire un art de vivre. Jeune étudiant en sociologie qui, las, décide un matin de rester au lit et s’abstient d’aller passer son examen. Cet étudiant choisit de « vivre au point mort », soit calfeutré dans sa chambre en y dormant tout le jour, soit en ne sortant que la nuit, déambulant dans un espace urbain qu’il tente d’épuiser. Seules sa chambre et la nuit le protègent. Il ne répond pas à l’appel de ses amis, s’imagine le vide qu’il laisse à l’endroit où il devrait être. Il mène une vie végétale dans son clapier ou tout est gris, sauf une « bassine de matière plastique rose », dont la couleur tranche sur le reste du roman. Cette vie repose sur des détails : les fissures du plafond, le miroir fêlé, cette goutte qui sans cesse tombe du lavabo de l’étage, et sur une routine qui confine au rituel : la lecture minutieuse du Monde à heures fixes, l’ingestion d’un repas chaque jour identique qui a pour but l’ablation du goût. Ainsi est révélée l’expérience à laquelle se livre le narrateur : celle de l’indifférence absolue. Perec précisera : « Un homme qui dort, c’est les lieux rhétoriques de l’indifférence, c’est tout ce que l’on peut dire à propos de l’indifférence. »
 
 Le narrateur ne souffre donc pas de cet abîme entre son inertie expérimentale et l’activité fiévreuse des gens, de la ville. On peut dire qu’il poursuit sa vie en la neutralisant. Il espère ainsi devenir « libre comme une vache, comme une huître, comme un rat. » Il œuvre pour une vie « close, lisse comme un œuf. » Et la disposition du livre n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard : le personnage n’est jamais nommé et les chapitres n’étant pas inscrits, les changements de paragraphes correspondent aux blancs typographiques qui symbolisent la division de ces chapitres. Manière de calquer le fond sur la forme pour aboutir à l’abolition du sentiment, de la sensation nouvelle.
 Dans cet univers de déshérence, de sommeil véritable ou on, surgit inéluctablement un horizon onirique où bien souvent le héros bascule. Souvent il ne suffit que d’un mouvement, que d’une réaction pour que tout s’enclenche ou au contraire s’évapore.
 « Tu as tout à apprendre, tout ce qui ne s’apprend pas : la solitude, l’indifférence, la patience, le silence. Tu dois te déshabituer de tout : d’aller à la rencontre de ceux que si longtemps tu as côtoyés, de prendre tes repas, tes cafés à la place que chaque jour d’autres ont retenue pour toi, ont parfois défendue pour toi, de traîner dans la complicité fade des amitiés qui n’en finissent pas de survivre, dans la rancœur opportuniste et lâche des liaisons qui s’effilochent. »
 
 Le titre a pour origine cette sentence de Proust : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. » C’est donc de cette quête désespérée qu’il s’agit : échapper au temps qui passe. C’est moins le thème de l’Absurde qui est abordée qu’une morale toute Pascalienne : la recherche absolue et exclusive de l’indifférence est finalement une forme comme une autre du divertissement. L’échec est alors inévitable :
 « Tu n’as rien appris, sinon que la solitude n’apprend rien, que l’indifférence n’apprend rien: c’était un leurre, une illusion fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà tout et tu voulais te protéger: qu’entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. Mais tu es si peu de chose et le monde est un si grand mot: tu n’as jamais fait qu’errer dans une grande ville, que longer sur quelques kilomètres des façades, des devantures, des parcs et des quais.
 L’indifférence est inutile. Tu peux vouloir ou ne pas vouloir, qu’importe! Faire ou ne pas faire une partie de billard électrique, quelqu’un, de toute façon, glissera une pièce de vingt centimes dans la fente de l’appareil. Tu peux croire qu’à manger chaque jour le même repas tu accomplis un geste décisif. Mais ton refus est inutile. Ta neutralité ne veut rien dire. Ton inertie est aussi vaine que ta colère. »
 
 Le texte admirable de Perec a des qualités hypnotiques. Roman remarquable qui n’a rien d’une dérive monotone. C’est en fait l’histoire d’une résurrection. Les reprises syntaxiques et ce « tu » scandé et martelé servent l’envoutement aussi bien du lecteur que du narrateur dans son enfouissement volontaire. Il ne faut pas croire que ce roman soit répétitif ou figé, qu’il « ne se passe rien ». L’humour et la richesse des évocations en sont des preuves irréfutables. Comme cet exergue de Kafka inséré par l’auteur : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attend même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. »
 
 
 A noter qu’une adaptation cinématographique de ce livre a été tournée en 1974, sous la direction de Bernard Queysanne et de Georges Perec. C’est un film à la fois original et déconcertant. A sa sortie, la critique fut dithyrambique. Il restera six mois à l’affiche de la seule salle qui le programme. Ce film conserve aujourd’hui encore son magnétisme et est devenu culte au fil des ans.
 
 
Alexandre

 

 

 

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On connait Franz-Olivier Giesbert comme patron du Point, présentateur TV, éventuellement comme biographe. Ses yeux légèrement désynchronisés, « dont l’un envoie l’autre paître », nous sont désormais familiers. Aussi, lorsque l’on ouvre Un très grand amour, son dernier roman commencé il y a cinq ans à la suite d’une rupture, ne s’attend-on pas à retrouver l’auteur de « La Souille » sur ce terrain là…
 
Car c’est bien d’amour que se propose de nous parler le folâtre Franz-Olivier. On en est même averti dès le début : « Ceci est un roman et il ne faut pas le lire autrement. Tous les personnages de ce livre sont purement imaginaires, sauf l’amour, le cancer et moi-même. »
 
« L’amour, le cancer ». En apparence deux thèmes antagonistes et pourtant… Pourtant l’amour est bel et bien un cancer, à la différence que celui-ci ne se soigne pas.
Pour Antoine, le narrateur, c’est sans rémission. Quand on a aimé, on aime pour toujours, surtout lorsque cet amour est porté au 4ème degré de l’amour violent, théorie établie par un prieur du XIIème siècle.
 
Mais malgré cette savante accroche,-déchéance d’un couple, promesse d’un suicide au sac plastique, cancer de la prostate- dès le début du livre, notre attention chute. On sent que l’auteur a quelque chose à nous dire, une grande douleur à expulser, mais elle reste hors de portée du lecteur, de par la pauvreté de ses intonations.
 
Car FOG, l’acronyme le plus célèbre du PAF, évolue en eaux troubles, sous couvert d’un faux anonymat. Il enfume le lecteur, si bien que le ton intime qu’il donne dès le début de son récit vire très vite au minimalisme. Des dialogues du genre :
« - Je suis heureuse Antoine.
-Moi aussi. », parachèvent ce tableau. Une impression de « fausse vie », d’artificilité des sentiments s’en dégage. Est-ce à dire que la banalité des sentiments rend le récit crédible, cela n’est pas impossible non plus…
 
Quant au style, et cela n’est pas sans importance, FOG ne cherche pas à faire de « chichis ».
C’est du rugueux. Du viril. Phrases qui sonnent comme des points d’exclamation, brutalité du ton et écriture dopée à la testostérone. Ames hypersensibles s’abstenir. Car pour se fondre dans cette atmosphère ombrageuse, il vous faudra au premier chef vous accommoder d’expressions du type : « Guignol à l’air égaré », « porc lubrique », commençant à « sentir le vieux », « ce mélange d’urine fermentée et de citron pourri » … Giesbert excelle  dans l’auto-flagellation. Sans concession avec lui-même, il ne se donne presque jamais le beau rôle.
 
« Je me considérais comme mort avant l’heure »
 
A partir du moment où Antoine apprend qu’il a un cancer (qui correspond aussi au début de sa rupture avec Isabella), il cesse toute activité conservatrice, jusqu’à annuler ses visites chez le dentiste en dépit d’une dent cassée. A quoi bon ? se demande t-il. « Je me considérais comme mort avant l’heure »
L’auteur traite ce sujet sans jamais tomber dans le pathos, ni verser dans le sentimentalisme le plus abject. Peut-être l’aspect le plus réussi du livre. Il s’en fout, devient complètement neurasthénique et passe ses journées à rêvasser ses obsèques, allant jusqu’à dresser la liste des musiques de sa cérémonie funèbre. « Du pathos, des clins d’œil, du second degré, il y en avait pour tout le monde.»
 
L’anti-macho
 
Son personnage est un homme d’une soixantaine d’années, typiquement de son temps (7 enfants issus de 3 divorces successifs), avec tout de même sous ses excès de sentimentalisme fleur-bleue, quelques résidus d’homme paléontologique. Il fait beaucoup de mal sans jamais le vouloir, s’excuse en permanence, ne contrôle pas ce qu’il fait. Victime de l’amour (il dort avec le tee-shirt de son aimée et en exhume les senteurs après sa rupture), il se voit soumettre à l’impétuosité de ses désirs et à la violence de l’amour lâche.
 
Ainsi Antoine, alias FOG, a de plus en plus de mal à écrire à mesure qu’il perd son grand amour, Isabella, « une fille aux cheveux or ». Paralysé par la peur, de mourir, de vivre ou les deux à la fois, il écrit plusieurs romans en même temps, aux titres bien dans l’air du temps tels que « les hommes de ma femme ». Un écrivain à succès donc, dont le lecteur a vraiment du mal à saisir les personnages, tant les descriptions sont bâclées.
Et celles qui concernent la gente féminine plus particulièrement. Prenez par exemple cette description : « Isabella était elle, l’harmonie incarnée. Ses hanches ne manquaient de rien, avec leurs courbures généreuses. Cela tombait bien : ce que j’ai toujours préféré chez la femme, c’est le bassin. Avec l’épaule qui, en l’espèce, était galbée. »
Ou cette autre encore d’une infirmière, dont l’auteur s’entiche après sa rupture : « C’était une jeune fille comme je les aime. Une bouche à baisers, des yeux gourmands et des bras de fermière. Avec ça, des reflets d’or dans ses cheveux châtains, comme Isabella ».
 « Cheveux », « reflets », « or », s’il croit nous éblouir avec ça !
 
Au final, Un très grand amour est un bien beau titre pour un roman qui n’en est pas vraiment digne. On en ressort un peu groggy, peut-être même déçu, avec un goût légèrement amer dans la bouche, comme du sang caillé.
Reconnaissons lui tout de même une chose : son courage (mais n’est-ce pas plutôt de l’inconscience ?), pour avoir publié ce livre, qui risquait de changer le regard du spectateur lambda assis devant « Vous aurez le dernier mot ».
Mais l’ensemble tel qu’en lui-même donne trop la sensation d’un grand fourre-tout, dans lequel l’auteur en profite pour exorciser ses vieux démons; n’en déplaise au lecteur, qui reste bel et bien sur sa faim.
 
« Je me suis enfin trouvé, alors qu’il est presque trop tard: c’est juste quand on a appris à vivre qu’arrivent à maturité les arbres qui feront nos cercueils. »
 

                                                                                                      Nicolas               

 

 

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   Ne blessez pas celui que vous ne pouvez tuer. C’est en substance la maxime que l’on pourrait tirer au sortir de ces 694 pages bouillonnantes de fureur, de ferveur, de génie. Lassé et déçu des « éditeurs blasés et des libraires boycotteurs », Marc-Edouard Nabe, 51ans, l’écrivain le plus sulfureux de la littérature moderne, a donc décidé d’auto-éditer, d’anti-éditer plutôt, son dernier livre et de le vendre exclusivement sur son site www.marcedouardnabe.com.

  Culte. Occulte. Marc-Edouard Nabe, c’est le plus grand écrivain français vivant. C’est la turbulence du talent à l’état brut. L’artiste pur. Et son dernier livre, L’homme qui arrêta d’écrire, un pur bonheur.

 Avec quel enthousiasme ne me suis-je pas précipité sur ce livre ! Un enthousiasme d’enfant à l’approche du trésor qu’il convoite si ardemment. « Ca a débuté comme ça » : j’ai presque arraché LE paquet que me tendait le livreur et j’ai filé le déballer dans ma chambre, les rideaux encore tirés, à l’abri de tout évènement qui aurait pu ralentir ou ajourner ma découverte. Je ne voulais pas qu’on m’épie en train de déflorer la chair de ce livre. Encore cette histoire de trésor…Après une âpre bagarre avec les couches d’adhésifs pour extraire, intacte, l’œuvre noire, je m’assois, reprend une respiration qu’une groupie de groupe de rock n’aurait pas à m’envier, et scrute consciencieusement l’objet-livre. Près de 6cm d’épaisseur, une couverture étoilée de lettres roses pour le titre et jaunes pour le nom de l’auteur. Rien en quatrième de couverture, si ce n’est ce numéro rose fluo : 28. 28euros, vingt-huitième livre. Un rapide coup d’œil pour assouvir un peu de ma fébrile excitation : pas d’exergue ni d’incipit à proprement parler, pas de table des matières, pas de chapitres ! Ou plutôt un seul. Véritable monolithe. Impossible de ne pas picorer une ou deux phrases. Ce jeu de hasard ne me convainc pas. Je ne tombe que sur des dialogues. Et puis un dérapage bien malheureux sur les dernières pages : Emma. Qui est Emma ?

   Une turlute littéraire qui dure 694 pages. Je me suis fais littéralement engloutir, broyer, pomper par ce roman. Roman d’une incroyable fertilité, d’une incroyable vitalité. Tout commence par une lettre de rupture. Celle de son contrat avec son éditeur. Raison de plus pour le narrateur-auteur de ne plus écrire. Dans ce voyage au bout de Paris, il faut se faire au décalage horaire littéraire. Le jet lag dans la gueule vous ahuri de joie. Pérégrination d’une semaine. Le Dieu Nabe crée son roman-monde en sept jours et n’en prend pas un pour se reposer. Pour Eve, il faudra attendre quelques centaines de pages. Qu’importe, en attendant, c’est déjà le pied.

 

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  Nabe, Nabe, Nabe, rire avec Nabe ! Paradis, purgatoire et enfer. Nabe, c’est toujours les trois à la fois. Nabe assume, transcende, sublime. Il ne fait jamais de compromis. Ce serait déjà se compromettre. Il n’a jamais épargné quiconque. Et ne commencera jamais. « Mieux vaut jamais que trop tard » a-t-il écrit. Nabe n’a rien perdu de ses saillies célino-rebatesques, n’a jamais renié son style Brasillach : nœud de pap et lunettes rondes. Toujours à provoquer les cerbères de la bien-pensance. Et tout ça lui va si bien.

  Nabe sacrifie tout au style. Parfois, c’est indigeste. Sans doute trop de néologismes, d’onomatopées. Il faut s’y reprendre pour s’en délecter. Sans doute trop enfant capricieux. Et gâté aussi. Gâté d’un immense talent. Il faut (re)découvrir son premier livre : Au régal des vermines, achevé à 21ans ! Comme « le régal » disait beaucoup des années 80, L’homme qui arrêta d’écrire dit beaucoup des années 2000. C’est d’abord le désenchantement hilare, l’allégresse irrésistible. Il est d’une férocité jubilatoire pour autopsier les temps modernes. Contemplateur à la fois médusé et enjoué de la modernité triomphante où tout est tourné en dérision, où Meetic est la nouvelle alcôve de la séduction, où les vrais artistes sont laminés pendant que les faux sont glorifiés. Sans amertume, le narrateur brosse le portrait d’une jeunesse qui ne lit plus et se contente de surfer, pour qui l’art se confond avec la sous-culture médiatique. Nabe ne leur impute d’ailleurs pas la responsabilité de leur déchéance mais attaque leurs aînés, ces soixante-huitards qui ont tout aplanit, qui ont crié « fasciste ! » à ceux qui avaient la vertu de la hiérarchisation artistique et culturelle.

  A travers cette odyssée urbaine, on ne résiste pas à l’humour décapant et aux formules assassines et lumineuses de l’auteur : « Il est tellement pédé qu’on en oublie qu’il est noir », « Pascale Clark, quand on la voit, ça donne raison à tous les programmateurs qui ont préféré n’utiliser que sa voix. » Mais ce mordant sert surtout à une critique radicale, sans ambages, de l’époque, de cet univers dévitalisé et virtualisé, où « les choses fausses existent en vrai. » Nabe éructait déjà chez Pivot, dans son célèbre « Apostrophes », que nous vivions dans un « grand Larousse en désordre. » Il affirmait le gouffre qu’il y avait entre un Céline et un Modiano. C’était son crime, ça l’ait resté : prétendre qu’il existe des différences, une hiérarchie. Ca passe mal dans un monde échoué sur les rives de la démocratie libérale ou tout se vaut. A force d’être tolérant sur tout, on est exigeant sur rien. Démocratiser la culture fait figure de nouvelle panacée universelle. Cette société rongée de maux a fini par abdiquer les mots. « Vous ne vous apercevez même pas que le principe démocratique, qu’il ne vous viendrait pas à l’idée de remettre en question, n’a qu’un but, c’est d’annuler l’individu. Aujourd’hui il faut être Monsieur Toutlemonde et madame Personne. Vous avez remarqué que l’égo n’est autorisé que s’il est social ? C’est le « nous » démocratique contre le « je » anar. En démocratie, « je » ne doit pas être un autre. »   Taddéï expliquait, du temps ou il travaillait à Canal, que cette génération aurait à porter la honte de célébrer Alexandre Jardin pendant qu’elle ignorait Marc-Edouard Nabe.

  Nabe a du talent. Et le talent excuse tout. Au moins en littérature. Qu’importe ces prises de positions « politiques » controversées, franchement limites, ou même carrément à l’ouest. Témoin privilégié de son temps et de son microcosme parisien, Nabe nous emporte dans sa féérie, dans sa fantasmagorie. Contempteur des Lettres et des arts parisiens, Nabe, en plus d’être devenu incontournable littérairement, l’est aussi, par ce livre peut-être plus que par tous ses précédents, sociologiquement. A ceux qui le disent amer, on aimerait qu’ils lisent ce court extrait où, justement, une brave libraire, après avoir ferraillée avec l’auteur, l’interpelle :

« Vous êtes amer. 

 Pas plus que Gorki.

 Pardon ?

 Rien. »

  A défaut de chapitre, ce sont les épisodes, des tranches de vie plutôt, qui jalonnent le roman. L’auteur assassine l’art moderne au Palais de Tokyo, retourne au Baron après des années d’exil et y déplore ce « faux élitisme », s’immisce dans la conférence de rentrée de la chaîne Canal+, y relève la « laideur médiévale » de Jean-Michel Apathie, se retrouve par hasard au Train Bleu où il tombe dans l’enfer d’un cocktail littéraire (cet épisode est un vrai bijou), croise des trentenaires « revenus de rien » à l’hôtel Amour, accompagne, dans une boîte à touze : le « No Comment », de récents amis et quelques « peoples » parmi lesquels on trouve Ardisson, Benchetrit et Emmanuelle Seignier et conclut : « Le voilà le véritable échangisme, c’est pas de baiser la voisine, c’est de participer à l’amour des autres… » Plus tard, on le retrouve s’éveillant au jardin Marigny (le seul jardin de Paris qui reste ouvert la nuit), suivant l’allée Marcel Proust et déclarant : « Proust…Moi, c’est surtout sur ses plates-bandes que j’ai marché trop longtemps : la mémoire, le sauvetage d’une époque, le temps, la mort des êtres, leur vieillissement. » L’auteur rencontrera aussi un fanatique partisan du complot du onze Septembre, se retrouvera au milieu d’une manifestation de yourtes, aura une mémorable entrevue avec un Delon qu’il admire profondément et qui échappe d’ailleurs à la lapidation générale, déclamera son amour des prostituées…Bref, on croise une galerie de personnages connus ou pas, fictifs ou non, mais qui sonnent tous terriblement vrai.

 De nombreuses autres situations romanesques, plus jubilatoires les unes que les autres, constituent ce roman. Personne n’avait romancé les années 2000. C’est chose faite. Pour finir en beauté, quelques aphorismes cinglants du cher Nabe :

« J’ai bien peur que ce jeu permanent avec le feu virtuel marque la disparition de toute fiction réelle au profit d’une virtualité antipoétique… »

« Il y a plus de vie dans la jeunesse qui a tort que dans la vieillesse qui a raison. »

« L’humour n’est jamais loin de l’horreur en ce début de siècle. »

« Le chez-soi immobile est remplacé par le dehors ambulant. »

« Ce n’est pas que rien n’est plus comme avant, c’est que rien n’est comme tout de suite. Même les gamins de quinze ans ont l’impression que la vie passe vite. »

  Dans ces 700 pages bien tassées où l’on ne voit pas le temps passer, l’auteur nous offre un roman à la fois viril, touchant, revigorant, jubilatoire et féérique. En juge conquis, j’offre la dernière parole à l’accusé génial : « J’ai dit tout ce que j’avais à dire, comme toujours. Je suis la preuve qu’on peut tout dire ! » (Nabe, Vous aurez le dernier mot, le vendredi 5 février 2010)

 ALEXANDRE

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Nicolas Rey s’est fait discret depuis quatre ans. On le pensait séquestré par Pascale Clark, dans les studios de France Inter. En fait il n’allait « pas très bien ». Mais il nous a fait mieux qu’un mot d’excuse pour justifier ce silence. Il a tenté un témoignage émouvant. Un carnet de santé à la qualité sinusoïdale…

 
«  Je m’appelle Nicolas Rey. J’ai connu un léger passage à vide entre onze et trente-cinq ans. Je suis en train d’écrire un nouveau livre parce que -niveau fin de mois- j’ai la corde au cou. »
Tout est dit, ou presque, dans cette auto-présentation plus que sommaire de l’auteur, digne d’une introduction dans un cercle d’alcooliques anonymes. A ceci près :
«  Je suis à trois grammes de cocaïne par jour. Je bois dès le réveil. Je m’enfile douze Xanax 50 milligrammes et sept Stillnox toutes les 24 heures. Je vous fais grâce des digestifs et de la codéine. Tout va presque bien. »
De sa rupture avec sa compagne, au fiasco de ses débuts de père, en passant par son séjour dans un centre médical, dont on ne sait s’il est de désintox ou non, Nicolas Rey a connu bien des déboires. Absent des étals des libraires durant près de 4 ans, il ressortira de toutes ces épreuves grand aumônier de la litote. Et ses meilleurs aphorismes sont réunis dans « Un léger passage à vide », le dernier livre commis par Nicolas Rey.
Car ce qu’il appelle « passage à vide » est en fait un gouffre, un marasme, qui n’a en rien relevé de la promenade de santé qu’il veut bien nous laisser entendre. Un beau cocktail ? Pensez-vous !
Il ne suffit pas toujours d’avoir un sujet percutant pour faire un bon livre. Et Nicolas Rey en est la preuve « vivante ».
 
Bon, d’accord. On connait tous, à un moment ou un autre, un « léger passage à vide ». Seulement on n’écrit pas tous un livre pour clamer son impuissance à reprendre le dessus.
C’est pourtant ce que s’est précipité de faire Nicolas Rey, sortant ainsi de son abstinence, sans un remords.
Un passage à vide qui va de la page 1 à 181 très exactement. Car le patient Rey tient à jour un véritable carnet de santé, et le diagnostic est sans appel : overdose de lieux communs.
 
Mais pour bien comprendre Nicolas Rey, et ainsi pénétrer de plain-pied dans ce « roman », il faut que soit porté à votre connaissance son milieu, l’univers dans lequel il évolue.
C’est dans un microcosme de trentenaires parisiens dépassés, interchangeables, que l’auteur a trouvé refuge. Un monde de drogues joyeuses qu’on s’échange dans des apparts branchés. Non contents d’être dépassés, ces « faces d’agoniques », comme dirait Céline, qui semblent toujours se débattre dans un suicide, se reproduisent, et Paris, cette ville peuplée de poussettes, de biberons et de pères célibataires, est le cadre de leurs pérégrinations nocturnes.
Il n’est pas étonnant alors que ce genre d’univers, où tout n’est qu’interface, irréalité, s’en ressente sur l’écriture de Nicolas Rey.
C’est tout à fait le genre de roman in, dans le vent, très dépression contemporaine qui se veut à la pointe de l’avant-garde en matière d’écriture.
La structure même du livre est déroutante; elle tient à la fois du carnet de santé et de la chronique, du billet d’humeur si vous préférez, avec quelques passages drôles, d’autres beaucoup moins réussis.
Le tout ne fait certainement pas un roman, tout juste un livre…
Pourtant la critique est dithyrambique. Il n’y a pas une mauvaise page sur le chroniqueur le plus faussement respecté, adulé, de sa génération.
 
Nicolas Rey, 36 ans, s’inscrit dans la lignée de ceux que l’on appelle « Dandys modernes », de la race des Beigbeder et consorts. Bref, des faux dandys. De bons bougres en la circonstance, sans doute forts sympathiques, mais qui n’ont proprement rien à voir avec les dandys du XIXème siècle. Je parle là des vrais dandys, érudits et racés. Alors arrêtez d’appeler ces mecs dandys, une bonne fois pour toutes ! Appelez-les plutôt épaves, ce sera plus juste.
 
Comment expliquer cette pente ascendante, pour continuer dans les euphémismes ? 
Ses lecteurs doivent bien lui ressembler un peu. En la personne de Nicolas Rey, ils ont trouvé un chef de file.
Cela les rassure de voir que Nicolas Rey, qui flatte leurs bas instincts, assume sa « borderline attitude ». Mais qu’on s’entende bien. Je ne lui reproche pas, après tout pourquoi pas, de creuser ce filon, de surfer sur cette vague à l’écume lessivielle comme tant d’autres marchent sur les plates-bandes du nouveau roman. Seulement que l’on ne vienne pas après me parler d’économie de moyens, d’épuration, de petite musique ! Appellations injustement employées pour vanter ses qualités d’écrivain. Car quelle épuration, quelle petite musique ? « La véritable musique est le silence, les notes ne font que l’encadrer », disait Miles Davis.
Là, ça s’apparente plus à une partition à l’envers, écrite sur le pouce, ou sur un coin de table, sans efforts et donc sans véritable ligne directrice, chez un pakistanais du XVème arrondissement.
 
Un soir, son producteur, « sa moitié sud » comme il le désigne, l‘appelle en catastrophe pour un article :           
« Nicolas, mon Nicolas, pour la clinique, je ne vais pas te dire que je garde le secret pour moi puisque tout Paris est au courant, en ce qui concerne l’article, autant que tu reprennes avec un truc débile comme les filles de l’été, moins de pression que si tu devais écrire du Rick Moody, bon, j’ai une famille, une plage, une résidence secondaire, je dois y aller, envoie-moi le texte pour neuf heures du matin, je ne te propose pas de te rendre visite, je déteste ce genre de lieux pour les faibles. Salut. »
On n’a aucun mal à imaginer la scène. Nicolas Rey, fébrile, tremblant pour finir sa pauvre chronique sur les filles de l’été… Voilà,  j’ai fait tomber le masque, semble nous dire Nicolas Rey à ce moment, qui joue le jeu de la « confession intime » jusqu’au bout et nous fait découvrir l’envers du décor.
 
Enfin, le roman se termine par la larme fatale, sa sortie à Eurodisney avec son fils, pour qui, dit-il, il a voulu s’en sortir.
Oui, touchant… il arrive à porter la compassion jusque-là ! Il nous devient même extrêmement sympathique. On aurait presque envie d’aller le tirer de l’abstinence à laquelle il s’est contraint, car ce passage permet tout de même de le quitter sur une bonne note.
 
Une question maintenant s’impose à moi. Comment me sortir de cet article sans y laisser trop de plumes ? Car oui, parler de mauvais romans épuise, dévie, astreint. Je finirai donc par une pirouette, une pirouette pyrotechnique, en vous invitant chaleureusement à sortir un peu du rayon meilleures ventes de la fnac…                                                                
 
Nicolas

                                                                                                            

                                                                                                                                                                                                                                                                                                      

                                                                                                                                                                                                                                         

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 Un conte. Moral pour les uns, immoral pour les autres, amoral pour moi. Le FN est, selon l’expression utilisée, redevenue une force nationale. C’est incontestable. Et c’était prévisible.

 Plus que le débat récent sur l’identité nationale, plus que les problèmes d’actualités récents tels que la burqa, le vote suisse sur les minarets, plus que cette parole soi-disant libérée – si elle avait été vraiment libre on aurait assisté à des charges bien plus virulentes que ces petites phrases étouffées dans un glaire de mécontentement – c’est un réel changement de la population française, une non fantasmée mise à mal du mode de vie français, de ses « us et coutumes » qui permettent cette résurrection frontiste. Sarkozy s’est glorifié de l’avoir tué. Sarkozy aurait du lire Joseph de Maistre : « On n’a rien fait contre les idées tant qu’on ne s’est pas attaqué aux hommes. » Mais on savait déjà que le président était le reflet de la décadence française. De son appauvrissement culturel et tutti quanti.

 Bien sûr le score du front national pour ces régionales est inférieur à celui réalisé lors de 2004. Bien sûr depuis sa création le Front National est déjà monté plus haut. Oui mais. Ses scores à un chiffre des dernières législatives et européennes viennent d’êtres supplantés. 11.7 pour cent à l’échelle national, ça s’appelle un retour fracassant. Et je suis tenté de penser que si l’on n’avait pas subi depuis plusieurs années maintenant l’intégrisme écologique, par certains aspects plus fascisants que le parti d’extrême droite, la remontée du FN eut été bien plus spectaculaire.

  La guerre à trois aura bien lieu. Le PS et l’UMP auront à en découdre avec un combattant ragaillardi. Qui vient de retrouver sa dignité. Et des raisons d’espérer. L’honneur et l’espérance, ça fait un beau cocktail pour s’engager dans la bataille. Capable de se maintenir dans douze régions (plus de dix pour cent au premier tour), soit plus de la moitié des régions métropolitaines, des scores « avrilesques 2002 » à l’honneur dans deux régions : le PACA à plus de vingt pour cent et plus de 19 pour cent dans le Nord-Pas de Calais. Et ces réussites ne reposent pas uniquement sur le nom de marque Le Pen. Respectivement Jean-Marie et Marine. Ces régions sont devenues des territoires où la peur, fondée ou pas, réelle ou fantasmée, de l’Islam, d’un trop grand bouleversement du paysage français, pour resté parfaitement et lâchement politiquement correct, est un sentiment trop vivace qui a trouvé son expression la plus manifeste lors de cette élection.

 En totale rémission ce bon vieux FN ! L’extrême droite en France, voilà au moins une tradition française qui ne se perd pas ! Trêve de plaisanteries. L’heure est grave. Enfin pas si grave selon moi. Le péril fasciste n’est pas. Et n’a jamais été. Pour la simple et bonne raison que le Front National n’a jamais été fasciste. Xénophobe certainement, antisémite à coup sûr, raciste on peut discuter, mais fasciste non. Ce parti s’inscrit dans le processus démocratique et républicain depuis le début. Il n’y a pas de raisons que ça change. Des questions s’imposent néanmoins. Est-ce un dernier sursaut avant l’ultime soupir ? On sait combien les partis politiques sont longs à mourir. Faudra-t-il compter avec lui, sur lui (sic !) pour 2012 ? Déchantera-t-il d’ici la présidentielle ? Ces questions sont légitimes, vont charrier pendant les deux prochaines années leur lot d’interprétations foireuses, d’hypothèses pertinentes, de craintes pour les uns, d’espoirs pour les autres. Et si dans cette abstention historique se cachait des électeurs que l’on ne saurait voir ? Et si la décennie 2000 n’avait pas enfanté un électorat qui par peur de franchir le pas FN, préfère s’abstenir ? Et si le FN n’était pas devenu une alternative crédible pour de nouveaux citoyens ? Et si, enfin, le vieux lion se décidait à rempiler pour un dernier baroud d’honneur ? Lui, si reverdi, si rasséréné, qui vient d’enquiller de si bons résultats, ne pense-t-il pas, matois et grisé, à 2012 ? Et si ? Et si c’était la bonne ? Pour lui…

Alexandre

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  parisis

 

   Les couloirs de la Sorbonne, un examen fraudé ; ils ont vingt ans quand ils se rencontrent, un de plus lorsqu’ils s’embrassent pour la première fois.

 Un jeune homme ambitieux mais égaré, presque médiocre. Une jeune femme insaisissable et entière, trop exigeante. Ce qui les réunit ? Le désir d’absolu et une certaine inaptitude à la vie.

  Il y a un côté « enfants terribles » de Cocteau dans ce court roman de 100pages. Récit intime et lumineux, « Les aimants » de Parisis irradient, nous magnétisent. Leur rencontre est une rencontre qui dure, qui oscille entre l’amour et l’amitié, dans une même fraternité d’âme, dans une complicité gémellaire.

 La brièveté narrative nous emporte sur vingt ans. Le couple se construira par les mots : les leurs et ceux des écrivains qu’ils ressassent. Les livres, les films, les cafés, les cigarettes, les ballades dans Paris : l’insouciance des années estudiantines. Ces deux « poèmes vivants » vivent pour écrire et écrivent pour vivre. Le narrateur aiguise son talent pour Libération avant de tout plaquer pour écrire un livre. Ava l’encourage. Ava est cette femme qui « l’a grandi. »

 Raconter Ava, c’est réécrire la Nadja de Breton. Une Nadja sans la folie, mais qui en aura la « liberté altière, radicale. » Comme elle, Ava croit en « l’informulable, garant d’une réalité. » Et puis Ava aura ses Pas perdus. Disparue, envolée, silence total. Et la mort qui s’ensuit. Le récit passe alors de la douceur à la douleur pour laisser place à l’absence, l’oppressante absence. « Ces souvenirs n’ont plus rien de doux, ils sont plutôt une grêle de couteaux plantés dans le crâne, des tortures posthumes. Des résurrections par défaut. »

 La résurrection, c’est aussi celle des années 80. Comme le narrateur, son héroïne et la mort, l’époque est le grand personnage du livre. Lucide sur ces fameuses « années fric, ces années Tapie », le narrateur, aujourd’hui, les regarde malgré tout avec attendrissement. Le Quartier Latin et ses mondanités parisiennes en arrière plan dessinent les contours d’un bonheur que l’on ne retrouvera plus. « Comment se fait-il qu’il pût y avoir quelque chose puis plus rien ? »

 Mais ce roman, c’est aussi un style. Un style que l’on retrouve rarement dans les romans contemporains. On pouvait sentir dans les précédents romans de Jean-Marc Parisis une prose encore tâtonnante, inégale, qui se déployait là, ployait ici. Il semble que dans ses aimants, l’auteur soit parvenu à la maîtriser parfaitement.

 Raffiné, sensible, absolument pas sophistiqué ni ampoulé, le style est indéniablement la réussite du livre. L’auteur nous montre combien la langue « classique » peut être fraîche, vivante, et vitale ! Les reliefs, les nuances de cette langue sont domptés. Les fulgurances abondent : « Elle m’a grandi », « Nos égoïsmes se respectaient. » L’humour est présent, comme chez tous les vrais écrivains : « De Nerval, nous étions passés à Baudelaire, et de Baudelaire à l’essentiel. »

 Bref, un style qui fait parler la littérature !

  « L’amour est élitaire » nous dit Parisis. Il y a peu de romans d’amour comme ça. Il y a peu d’héroïne comme Ava, cette femme inclassable, intransigeante : « Tout, toujours. Ou rien, jamais. » Et « l’intransigeance, n’est-ce pas la marque à laquelle on reconnaît les êtres purs ? » (Paul Gadenne) Il exhale de ce livre un parfum âcre et doux, une tristesse charmante, qui pénètre et infuse une sensibilité profonde. On peut en souligner des passages, on peut en corner des pages dans ce livre. On peut définitivement hisser  Jean-Marc Parisis au rang des grands écrivains contemporains.

 

  « A moins d’être un génie, on n’est jamais seul à penser ce qu’on pense, on invente rien, on attrape une idée qui flotte dans l’air. C’est affaire de télépathie, de souplesse. Pour le style, c’est différent. Le style est donné en propre, en grâce, à celui qui le reçoit. Le style est absolument original, non reproductible. Et non sexué. Le style, c’est plus que l’homme ou que la femme. Le style, c’est l’âme, il recouvre le corps, le supplante. Ava avait un style. Ava avait une âme. » Jean-Marc Parisis, Les aimants.

 

Alexandre

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En poussant la porte à tambour de la brasserie, on est tout de suite saisi par cette ambiance délicieusement surannée qui rôde autour de soi. Les tables sont au coude à coude, l’ambiance feutrée. Les gens chuchotent pour se parler. Que se racontent-ils ? Sourires entendus, sans doute refont-ils le monde, parlent littérature ou cinéma, où bien peut-être discutent-ils simplement de la qualité de ce Bordeaux posé devant eux ? Bercé par les notes du piano-bar et le léger cliquetis des shakers que remuent impassiblement les serveurs, je cherche une table. Un serveur, très avenant, le fameux gilet de la Closerie sur le dos, se sent en devoir de me mettre en garde: « Certaines sont piégées… » Une plaque de cuivre m’indique que je suis à la table de Paul Eluard. Je tente d’en être digne. La décoration classe et épurée dévie mon regard, qui, au milieu des jéroboams et du bar en acajou cubain, louvoie déjà. Je pose Fitzgerald sur les banquettes en moleskine rouge, mon gin-fizz à la main. Je n’ai pas de porte cigarette. De toute manière, légende ou pas, le 171, boulevard du Montparnasse n’est pas au-dessus des lois: interdiction de fumer. Je me regarde dans la glace : est-ce la même qu’Alfred Jarry brisa d’un coup de pistolet pour attirer l’attention d’une jolie fille qui l’ignorait, se fendant d’un : « Mademoiselle, maintenant que la glace est rompue, causons ! » ?

Si les murs pouvaient parler…

Cadre d’étonnantes frasques, c’est ici que Francis Scott Fitzgerald fit découvrir pour la première fois le manuscrit de Gatsby le magnifique à un jeune écrivain prometteur, Ernest Hemingway, qui écrivit quasiment tout Le soleil se lève aussi à la Closerie.
Paul Verlaine et Paul Fort y déclamaient des vers. Ici, le mouvement dada vécu ses dernières heures. Une violente dispute entre Tristan Tzara et André Breton marqua la fin du mouvement. On a même pu y entendre un « A bas la France ! » en pleine guerre du Rif  à l’époque des surréalistes…
Enfin, c’est ici qu’Aragon fit connaissance avec Elsa Triolet, qui deviendra sa femme et pour qui il composera les yeux d’Elsa…
 
Mais suffit avec ces légendes ! En regardant autour de moi, je m’interroge… « La Close », pour les intimes, ne s’est-elle pas sérieusement embourgeoisée?
Un homme qui lit son journal avec austérité semble pour la première fois de sa journée se détendre un peu : « Parfait ! » répond-il au serveur qui lui demande s’il a assez de glace dans son bourbon, quasiment sans quitter son journal des yeux.
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Entre le moment où je commande et celui où je règle ma note, j’ai l’impression que rien ne s’est passé, comme si le temps, vraiment, s’était immobilisé. Je m’acquitte de mon gin-fizz, il m’en coûtera 13,5 euros. Le prix du rêve, sans doute…
En sortant j’interroge le vestiaire, qui en a vu d’autres, des curieux. Excitant ma curiosité à mesure que je l’interroge, j’évoque des noms, des histoires. Elle ne se sent pas de taille à me renseigner, et me refile le numéro de l’attachée de presse.
 
Aucune trace d’Hem dans les couloirs, aucune non plus de Scott Fitzgerald. De la Closerie ne reste que les éclats de verre et les additions salées, des serveurs nonchalants, des mondains et des amoureux. Oublieux du temps, je m’en retourne chez moi. Cet endroit est vraiment magique, intemporel: il m’a fait oublié les affres de cette journée pluvieuse, ou bien est-ce les premiers effets de l’alcool ? Je retourne à la vie commune, titubant légèrement de grâce.
 
Et si vous ne me croyez pas, faites-en l’expérience. Peut-être ressentirez-vous ce léger frémissement mondain, cet inventaire discret des célébrités, ce spectre toujours présent dans ce bar, placé sous la protection tutélaire de ses illustres pensionnaires, dont les confidences et les éclats de rire hantent toujours les lieux.
 
                                                                                                         Nicolas
 
 
 
 
 

 

 

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  Lermontov, le grand écrivain russe, « le poète du Caucase » comme on le surnommait, avait son Piétchorine. J’ai mon Eric Zemmour.
 
 Jeudi 25mars, peu après 17H00, devant le Figaro, une centaine de « manifestants » vinrent apporter leur soutien au journaliste. A l’essayiste. Au romancier. Au parangon de la libre pensée. De la libre parole. Accueil triomphant et un brin ridicule, mais avec beaucoup d’humour, d’autodérision et d’ironie, et surtout, avec beaucoup de lucidité. Le jeu ne tua pas l’enjeu. Car d’un enjeu il était question. L’enjeu, bien sûr, de la liberté d’expression, mais plus encore un enjeu vital : celui de la résistance à l’épuration des « politiquement incorrects. » Pour schématiser. Et schématiser grossièrement quand on sait que tout est bien plus compliqué et qu’il faut nuancer.
 
 
 « Touche pas à mon Zemmour ! », « Faites Zemmour, pas la guerre ! », « 1è, 2è, 3è génération : nous sommes tous des enfants de Zemmour ! » exhortèrent les dissidents de la bien-pensance. Certaines femmes s’étaient même affublées d’une pancarte « Zemmour m’a libéré du féminisme ! » Quel succès, cher Eric ! Si ce cher Monsieur Mougeotte a finalement renoncé à virer la nouvelle proie des maccarthystes fascisants, c’est incontestablement du en grande partie au nombre de ses soutiens, qu’ils soient allés manifester ou qu’ils se soient impliqués dans l’Affaire en envoyant des mails de menace de désabonnement au quotidien si Zemmour se faisait limoger.
 
 Dans cette désormais triste et fameuse affaire, (qui n’est sans doute pas achevée tant la lapidation médiatique contre Eric Zemmour par les différentes associations est virulente : cavalcade de plaintes au grand galop !) le scandale n’est assurément pas LA phrase de Zemmour. (plus ou moins piégé et manipulé par un Ardisson coutumier du fait) Non, le scandale, c’est de trouver ses propos scandaleux ! Bien sûr il n’existe pas de statistiques ethniques, bien sûr on ne peut pas savoir officiellement si « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes », mais enfin. Faut voir la gueule des prisons, faut voir la gueule des tribunaux. Faut surtout entendre les quelques voix courageuses qui émergent chez les magistrats, faut surtout lire les rapports de police. On se tait car il ne faudrait pas déclencher une guerre civile. Mais la guerre civile, elle est déjà lancée. Depuis une dizaine d’années. Dans une minorité croissante de territoires, la loi de la République est supplantée par la loi divine, et sans parler de religions, le contrôle de certains espaces par des bandes est une réalité.
 
 Ni Zemmour himself, ni sa phrase ne présentent de caractères racistes. Et c’est toujours sidérant et inquiétant de voir combien ça écorche la gueule à toutes ces ligues de vertu de parler de racisme anti blanc et anti français. Mais passons. Par ailleurs, Zemmour, dans une lettre brillante (et non d’excuse comme cela a été propagé) au président de la LICRA, s’explique sur sa phrase, les conditions dans laquelle elle fut prononcée, et surtout, explique bien qu’il sait que les premières victimes de ces trafiquants sont les français « noirs et arabes ».
 
 
 Ah cet antiracisme dogmatique ! Ils adulent la liberté de penser à condition qu’on pense comme eux et glorifient la sacro-sainte diversité à condition qu’ils la définissent eux-mêmes. LICRA, MRAP, SOS RACISME, fédération pour la mixité française, vous qui voulez porter plainte contre Eric Zemmour, une des dernières voix audibles dont les propos sont souvent appuyés et vérifiés par le bon peuple que vous croyez défendre, messieurs les jurés, messieurs les Torquemada inquisitionnaristes, fanatiques à vos trop répétées heures perdues, poursuivez votre acharnement tout de couardise vêtue, continuez avec assiduité votre guerre de pacifistes moralisateurs si ça vous fait jouir. Après tout vous avez raison : quand y’a de la gêne, y’a plus de plaisir !
 
 Exemple ultime de cette Gestapo de la parole, de cette Ges-Tapette fôlatre, le journaliste Zemouri, lui aussi au Figaro et pour qui Eric Zemmour est « raciste et homophobe. » Zemouri voit sans doute dans ce déferlement médiatique une occasion de frapper un homme à terre et d’achever un adversaire qu’il sait sans doute être bien supérieur à lui. Ce Zemouri est étrange : prêt à bâillonner Zemmour mais prompt à soutenir un certain Tariq Ramadan…
 
 Bref, tout ça, c’est l’indignation permanente. Que vont-elles dire nos petites ligues de vertu quand elles apprendront les menaces de mort à l’encontre d’Eric Zemmour ? En effet, sa séance de dédicace pour son dernier livre : Mélancolie française (récompensé du prix du livre incorrect 2010) qui devait avoir lieu à Strasbourg le 13 avril prochain à la librairie Kléber est annulée. Justice dirons certains. Vengeance plutôt.
 
 Enfin, une question pour dépasser le strict cadre de la polémique. Comment expliquer avec quelle promptitude se sont élancées les différentes associations si ce n’est par volonté d’étouffer la vérité ? Si vraiment les propos de Zemmour étaient grotesques, absurdes, complètement déconnectés, il n’y aurait pas à réagir, le bon sens tomberait comme un couperet. Mais à voir leur pseudo vigilance exacerbée, on peut en déduire qu’ils ne font que valider la certitude zemmourienne : « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. »
 
 D’ailleurs le film Le prophète, ou La journée de la jupe, unanimement célébrés, et à raison, par la presse de gauche, décrivent-ils autre chose que ce que Zemmour a pointé du doigt ? Evidemment non. Mais après tout, je n’en sais rien, peut-être que ces mêmes associations se sont empressées de porter plainte ou on tout simplement vivement protestées à la vue de ces films…
 
 Monsieur Zemmour, ne lâchez rien. Messieurs les maitres censeurs, à la prochaine…
 
                                                                                                                         ALEXANDRE
 

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 Après avoir ouvert son compteur avec un chef d’œuvre foisonnant : Les Corps tranquilles, Jacques Laurent, au début de l’année 1954, publie un texte court : l’intimiste Petit canard et répond ainsi à ses détracteurs qui le jugeaient incapable de réussir un court récit.
 
 Antoine est jeune. Pas encore dix-huit ans. La France, la terminale, 1939. Il rêve d’être un homme accompli, prestigieux. La « drôle de guerre » peut être un tremplin pour cet ambitieux rongé de doutes et un peu pommé. A l’image des héros du 19ième siècle, tel un Julien Sorel, Antoine oscille sans cesse entre des choix extrêmes : s’engager ou se faire réformer. « La gloire, en gros, le tourmentait. » Un autre tourment agite l’adolescent : celui du cœur. Ce tourment porte un nom : Sophie, son premier amour. Encore une décision extrême qu’il ne sait pas prendre : se déclarer ou rester en retrait. Mais la jeune femme est engageante et l’idylle, alors, naissante. Le couple se cherche, se déprend, se retrouve. Antoine n’ose déflorer Sophie : « Il considérait que la femme déchoit quand elle se donne. Disons qu’il avait un peu trop lu Montherlant. » En plein exode, Sophie lui avoue qu’elle a déjà couché avec un homme alors qu’ils étaient déjà ensemble : un soldat polonais, ami du couple. Dès lors, Antoine s’engage dans la LVF (Légion des volontaires français auprès des Allemands) et part pour le front de l’Est.
 
 Le petit canard souligne qu’une histoire d’amour a toujours plus de poids qu’un engagement idéologique. C’est principalement de hasard qu’il s’agit ici. D’un basculement d’un destin sur un presque rien, un épisode malheureux, un épisode qui a finalement sur une vie, une incidence définitive. Jacques Laurent se refuse à vouloir colorer son livre d’une quelconque démonstration. Il ne veut pas livrer de réponse qui serait la vérité. A peine une certitude. « Un auteur n’a pas plus à commenter qu’un peintre à adjoindre une notice à son tableau. » Bref, l’anti-Sartre.
 
 Le récit s’achève sur un monologue d’un père à son fils. Comme une lettre qui vient toujours un peu trop tard, comme une lettre que seuls savent écrire les pères à leurs fils. Car ils ne savent pas faire autrement. Ils ne savent pas faire avant. Quand le fils est encore vivant. Le père d’Antoine retrace la vie de son fils, exécuté en 1945, lors de l’épuration sauvage. Il ne le juge pas. Il n’y a plus que l’amour, la magnanimité d’un père pour son enfant.
 
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 C’est donc une vision romanesque de l’occupation proposée ici, le moyen à travers ce champ romanesque, d’une investigation historique. Ce Petit canard, c’est en partie Jacques Laurent. Un jeune homme nourri des idées de l’Action française, qui se retrouve à Vichy avec son ami François Mitterrand, et qui sera interné à la Libération. C’est l’envoyé spécial en Algérie, l’engagé aux côtés de l’OAS, celui qui s’adonne au pamphlet : Mauriac sous de Gaulle, où il s’en prend à l’écrivain pour son idolâtrie quelque peu grotesque pour le président. La critique, à l’époque, est partagée. Un de ses compagnons hussards, Michel Déon, salue « le dépouillement d’un univers où la grâce attire la cruauté. » Robert Poulet, le trop oublié écrivain belge, est moins enthousiaste. Pour lui ce Petit canard « boîte un peu. » On discute sur le caractère elliptique de la fin du récit : le roman ne décrit rien du parcours d’Antoine en tant qu’engagé volontaire. On passe directement de sa décision prise dans l’immédiateté de la désillusion amoureuse au monologue de son père. Les reproches les plus vifs sont, comme souvent, étrangers à la prose même. On lui impute la « faute » de critiquer les tribunaux d’exception au sortir de la guerre. Et puis, surtout, à l’image des personnages de Nimier, on a du mal à admettre qu’un héros de roman puisse être membre de la LVF. Tout ça était osé, insolent, sulfureux. Tout ça, c’était hussard…On le traitera de fasciste. Un classique. Il ne réagira pas. Jacques Laurent se contentera de déplaire, ce plaisir aristocratique cher à Baudelaire. « Un écrivain a tout intérêt à s’opposer à son époque » nous avertira Laurent.
 
 Jacques Laurent est mort en 2000. Le pauvre, il aura connu l’horreur de ce début de siècle. Il ne méritait pas ça. A sa mort, c’est un peu une partie de la France qui s’est éteinte, tant son esprit, son talent, son élégance reflétait l’âme française. Il faut lire le Petit canard, pour ce qu’il dit et ce qu’il laisse à penser. Pour son ambivalence, pour son style évidemment, pour cette beauté « classique » de sa prose, de sa prose barrésienne.
 
 « Rien de rare que les écrivains dont on voit le fond. Ce sont les plus grands. » (Vigny)
 
                                                                                                                    
   
      ALEXANDRE                         
 

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 agression

 
Maurice Barrès écrivait voilà un siècle un livre au titre prophétique : Sous l’œil des barbares. Les faits, depuis une dizaine d’années, tendent à prouver combien ce titre est dépassé. L’œil torve et injecté de haine des barbares trouve son prolongement dans les coups qu’ils assènent, dans les lynchages qu’ils répètent.
 
Grenoble vendredi soir dernier, l’école maternelle des Clayes-sous-Bois (Yvelines) ce week end, Toulouse en début de semaine et l’on se rappelle un précédent qui fit sensation : l’agression d’un jeune étudiant dans le Noctilien il y a un an et ses « Sales français ! » tonitruants. Vidéo à l’appui. Le rapport entre toutes ces affaires ? Ce que la société peine encore à nommer : le racisme anti-blanc, le racisme anti-français.
 
 Ou sont-elles les organisations antiracistes ? Ne se lassent-elles pas d’étouffer tout ce qui touche aux agressions contre les blancs ? Lynché le jeune homme de 23ans à Grenoble par une quinzaine « d’individus », poignardé ce paisible géographe – poumon perforé qui laissera des séquelles neurologiques. La victime fut rouée de coups par des « voyous » qui venaient de se faire expulser d’un tramway par des contrôleurs. Incendiée l’école maternelle des Clayes-sous-Bois. Agressé le jeune homme à Toulouse pendant que son amie se faisait violer par deux des quatre individus. Les suspects sont de « jeunes garçons ». Ben voyons. De « jeunes garçons » qui frappaient un homme à terre pendant que leurs deux compagnons empoignaient la jeune femme dans le couloir d’un hall d’immeuble plongé dans l’obscurité. Et la violait à deux reprises avant de prendre la fuite.
 
 Mrap, Sos Racisme, la Licra, le Cran, la Halde, vous êtes d’une malhonnêteté criminelle. Vous n’avez que du noir dans vos yeux, vous n’avez que du Maghreb dans vos yeux, vous n’avez que du juif dans vos yeux. Alors forcément vous ne voyez plus rien. Vous voulez surtout ne rien voir. Vous n’êtes bon qu’à seriner votre petit discours moral, à vous vautrer dans l’indignation permanente dès qu’il s’agit de pointer les agressions contre les gens « de couleur », dès qu’il s’agit de culpabiliser le français blanc, la France, la société d’accueil. Vous n’avez jamais une seule réaction pour dénoncer les actes de rejet contre cette société, contre ces français, contre la France. La honte de la France, c’est vous.
 Vous croupissez dans votre déni de la haine raciale exercée à l’encontre des blancs et des français. Vous vous honorez de dénoncer les discriminations « classiques ». Vous vous déshonorez de nier le racisme anti-français. Jusqu’à quand pourra-t-on faire jaillir sa détestation de la France, de sa culture, de la République, de son éducation aussi impunément ? Le temps est venu de vous demander des comptes. Faut-il vous rappelez que vous êtes généreusement subventionnés par l’argent public ?
 
 Pareils actes « d’hostilité » (sic !) connaissent incontestablement un essor depuis plusieurs années. Si on regarde un peu les commentaires sur internet concernant toutes ces affaires, on constate le témoignage alarmant de nombre de personnes ne se sentant plus en sécurité, qui disent combien leurs rues sont devenues dangereuses. Il ne fait pas bon sortir le soir, il ne fait pas bon être en couple, il ne fait pas bon ne sortir qu’à 3 ou 4, il ne fait pas bon être blanc. Aux infos, sur BFM TV, on pouvait même entendre que l’agression de Grenoble s’était déclenchée après un « différend sur une cigarette » !!! Hallucinant. Inutile de dire que la cigarette on pouvait se la carrer dans le fion si la victime avait été noire, arabe ou juive. Mais si c’est un blanc, on se contente de trouver un prétexte foireux. Surtout ne pas crier à l’agression raciste ! Et si, finalement, la vraie communauté stigmatisée ces dernières années en France n’était pas la communauté blanche ?…
 
                                                                                                                                      ALEXANDRE
 

 

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  "Tout près de lui, ses cheveux, son odeur-cette odeur tiède et légèrement salée-un corps, un souffle, rien de plus. Peut être chacun de nous invente-il sa façon d’aimer, un amour qui n’a nullement les intentions que l’on prête à l’amour, et qui paraitrait monstrueux s’il n’en avait les apparences. Vanité d’un cœur qui s’épuise à inventer ce qu’il ressent, à se donner des désirs et qui apporte tant de triste zèle à s’imaginer souffrir ! J’ai du tout inventer seul, je me suis toujours voulu ; j’ai régné sur moi chaque jour. Qui suis-je ? Qui étais-je ? Je ne trouverai jamais ma nuit. C’est moi que je prie, c’est moi qui m’exauce. Dieu dans sa haine nous a tous laissés libres. Mais il nous a donné la soif pour que nous l’aimions. Je ne puis lui pardonner la soif. Mon cœur est vierge, rien de ce que je conquiers ne me possède ! On ne connaitra jamais de moi-même que ma délirante soif de connaitre. Je ne suis que curieux. Je scrute. La curiosité c’est la haine. Une haine plus pure, plus désintéressée que toute science et qui presse les autres de plus de soins que l’amour-mais qui les détaille, les décompose. Me suis-je donc tant appliqué à te connaitre, Anne, ai-je passé tant de nuits à te rêver, placé tant d’espoirs à percer ton secret indéchiffrable, et poussé jusqu’à cette nuit tant de soupirs, subi tant de peines pour découvrir que mon étrange amour n’était qu’une façon d’approcher la mort? » Jean-René Huguenin, La côte sauvage, page 146-147
 

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« Il est certainement dans l’ensemble de son œuvre le plus grand artiste que l’Italie moderne ait possédé, et l’un des plus grands qui aient jamais existé » écrivit Marguerite Yourcenar à propos de Gabriele d’Annunzio, grand écrivain italien qui marqua la fin du 19ième siècle et la première moitié du vingtième par son génie enfiévré, son égotisme célébré et sa sensualité exacerbée.
 
 
 D’Annunzio, c’est d’abord l’écrivain qui rendit sa dignité et son prestige à la littérature italienne. La publication de L’innocent en 1891 fait de lui un enfant prodige de la littérature avant que Le feu, publié en 1900, ne consacre définitivement le poète.
 Le feu fait parti des romans phares de la littérature italienne. Il narre l’histoire tourmentée entre Stelio, poète et dramaturge, chantre de la nouvelle Italie, et sa maîtresse la Foscarina, tragédienne incomparable mais plus âgée que lui. C’est moins une histoire d’amour que l’histoire d’un sacrifice : celui d’une femme qui, voyant inéluctablement sa beauté se faner, préfère renoncer à ses derniers lambeaux de bonheur pour laisser son jeune amant courir vers la gloire et traquer toutes les formes d’absolu que la vie peut offrir.
 
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 La composition de ce roman fut lente, laborieuse, entrelardée de pauses mais sa publication marqua la pleine maturité de l’auteur. Son intention était de renouveler le genre romanesque, c’est-à-dire de rompre audacieusement avec le récit réaliste et naturaliste alors en vigueur. On trouve donc dans ce livre une richesse symbolique indéniable, comme par exemple l’allégorie de l’automne ou la volonté de mêler au récit une certaine vision de l’Histoire.
 
 Ce livre est également une célébration emphatique de Venise, ville souveraine, ville de plaisirs, ville artistique et luxurieuse. En vantant la majesté de cette ville, l’auteur cherche à restituer le faste et la grandeur de l’empire romain.
 Mais c’est surtout l’histoire de deux personnages aux destins diamétralement opposés mais qui s’entrelacent, encore un temps. Le personnage féminin, la Foscarina, qui « sent l’automne en elle » craint son déclin physique, un déclin automnale…Les prémices de sa vieillesse s’opposent à la fougue et au talent insolent de son jeune amant. C’est la rencontre d’une résignation et d’un destin. D’une vie qui commence à regarder par-dessus son épaule et d’une autre pour qui le champ des possibles s’ouvre sans bornes, déjà tournée vers une épopée triomphante baignée de poésie. La femme s’échine à combattre son déclin physique par le feu de ses sentiments – des sentiments dont elle ne cesse dans un premier temps de quêter la réciprocité. La racine de son prénom renvoie d’ailleurs à l’ombre, et son amant, dans l’intimité, l’appelle « perdita » (perdue). C’est une histoire qui n’a plus le moindre avenir, qui n’est que passion. C’est un soleil d’automne, une survivance dans la rousseur mélancolique d’octobre. D’autre part, la Foscarina est une personnification de Venise : ville d’une gloire passée qui scintille encore de cette gloire à laquelle elle ne veut pas renoncer. Si la Foscarina brille encore comme Venise, c’est uniquement grâce à son amant qui ne cesse de célébrer ses deux richesses. On y voit « l’aspiration à dépasser l’étroitesse de la vie vulgaire et à recueillir les dons de l’éternelle poésie éparse sur les pierres et sur les eaux. »
 
 Cette héroïne désenchantée est donc l’incarnation du déclin dont s’abreuve Stelio – cet amant pour qui l’art, c’est la vie – pour s’envoler déjà vers une nouvelle saison, vers la vie nouvelle, la Vita Nuova chère à son illustre prédécesseur : Dante. Leur passion est d’ailleurs gémellaire à celle qui unît le poète à sa Béatrice.
 
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 L’idéal. C’est sans doute ce mot qui guida la vie de l’auteur. Sa vie d’artiste (en plus d’être un grand écrivain et un poète, il fut peintre) comme sa vie politique. D’Annunzio voulait faire de sa vie une « œuvre d’art totale. » Quelle réussite…Sa vie ressemble à un grand roman d’aventures et d’amour. D’Annunzio s’est imposé par son génie littéraire, dans une constante recherche du plaisir et du succès, immodérément couvert de dettes et de femmes, à l’image d’un Drieu la Rochelle, pour incarner jusqu’au paroxysme le culte du moi.
 
 Cet idéal, il le quêta d’abord dans un dandysme mondain que son engagement volontaire à la Grande Guerre rompit définitivement. D’Annunzio y obtint de nombreuses décorations, y perdit un œil et dirigea même un raid aérien sur Vienne. La légende du poète-soldat était née. Dans sa poursuite d’un héroïsme idéal et byronesque, d’Annunzio s’attaqua à la politique. Son entrée en politique fit d’ailleurs scandale : élu de droite, il préféra siéger dans les rangs de la gauche, éructant : « Je vais vers la vie ! » Vous avez dit lyrique ? Ce lyrisme, justement, s’inscrit chez d’Annunzio comme une nécessité intérieure, une nécessité si impérieuse qu’elle le poussera à marquer définitivement l’Histoire.
 
 
 Au sortir de la première guerre mondiale, en 1919, et à l’initiative de d’Annunzio, se produisit un fait unique dans l’Histoire : la fondation d’un état utopique doté d’une constitution littéraire et dirigé par des artistes, des esthètes, des anarchistes, des nationalistes, des syndicalistes, des aventuriers, des nihilistes. Une sacrée « diversité » comme on dirait si souvent et si mal aujourd’hui. La « Charte Canaro » rédigée par l’écrivain avait tout de la constitution lyrique farfelue mais supplantait, contrairement aux nombreux manifestes de l’époque, le strict cadre de la déclaration de principes. Cet Etat était voulu comme une « œuvre d’art politique » pensée par un homme à la culture si vaste qu’elle en devenait un frein, et aux références politiques multiples et peu concrètes telles que Dante, Nietzsche, Médicis…Bref, l’imagination au pouvoir n’était pas qu’un slogan. 
 
 Cet îlot utopiste s’effondra. Il ne fut plus que tourbe malveillante, refuge de crapules, dispensaire à drogués – foisonnants dans les années 20. Des marginaux avaient remplacé d’autres marginaux. Gabriele d’Annunzio avait tous les génies excepté celui de la politique. En 1921, il fuit la ville bombardée et laisse à la postérité cet acte unique que fut cette constitution poétique et avant-gardiste.
 
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 Comme souvent, la fin est triste pour ce genre d’hommes. Il n’a pu véritablement rencontrer son destin historique, sa légende romantique ne fut jamais l’égale de celle d’un Byron et son soutien à Mussolini le précipita dans l’oubli hors des frontières italiennes. Le dandy en bout de course nous a laissé une œuvre protéiforme et abondante, célébrant la communion avec la nature, la femme, et dont l’influence sur les écrivains français de la première moitié du vingtième siècle fut incontestable.
 
 "Vertu du feu! Ah! pouvoir donner à la vie des créatures qui m’aiment les formes de la perfection à laquelle j’aspire! Pouvoir fondre toutes les faiblesses dans la plus haute ferveur, et faire d’elles une matière obéissante où j’imprimerais les commandements de ma volonté héroïque et les images de ma poésie pure! (…) J’ai cru que véritablement vous pourriez me donner plus que l’amour. Les choses que l’amour peut et celles qu’il ne peut pas, il faut les pouvoir toutes et toujours, pour égaler ma nature insatiable." Gabriele d’Annunzio, Le feu
 
 
 
 Alexandre
                                                                                                                                 
 
 

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« L’absence a des effets singuliers. J’en fis l’épreuve pendant cette première année d’éloignement qui me sépara de M.Dominique, sans qu’aucun souvenir direct parût nous rappeler l’un à l’autre. L’absence unit et désunit, elle rapproche aussi bien qu’elle divise, elle fait se souvenir, elle fait oublier ; elle relâche certains liens très solides, elle les tend et les éprouve au point de les briser ; il y a des liaisons soi-disant indestructibles dans lesquelles elle fait d’irrémédiables avaries ; elle accumule des mondes d’indifférence sur des promesses de souvenirs éternels. Et puis, d’un germe imperceptible, d’un lien inaperçu, d’un adieu, qui ne devait pas voir de lendemain, elle compose, avec des riens, en les tissant je ne sais comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés viriles peuvent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos sentiments, par cette mystérieuse ouvrière, sont comme un insaisissable rayon qui va de l’un à l’autre, et ne craignent plus rien, ni des distances ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les prolonger indéfiniment sans les rompre. Le regret n’est, en pareil cas, que le mouvement un peu rude de ces fils invisibles attachés dans les profondeurs du cœur et de l’esprit, et dont l’extrême tension fait souffrir. Une année se passe. On s’est quitté sans se dire au revoir ; on se retrouve, et pendant ce temps l’amitié a fait en nous de tels progrès que toutes les barrières sont tombées, toutes les précautions ont disparu. Ce long intervalle de douze mois, grand espace de vie et d’oubli, n’a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze mois de silence vous ont donné tout à coup le besoin mutuel des confidences, avec le droit plus surprenant encore de vous confier. »

Dominique, Eugène Fromentin, début du chapitre II.

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Il en était un qui passait pour fou, dangereux, incontrôlable. Il en était un qui, par ses coups d’éclats permanents (Mitterrand aurait appelé ça le coup d’Etat permanent) a fait trembler la République. Pourtant archétype du type imbuvable, vantard, diffamateur notoire, il a su imposer un ton, « une griffe », un style inimitable dans le paysage des lettres de l’époque.

 On se souvient aussi de son émission le Jean-Edern club, qu’on aurait pu aisément rebaptiser « le Jean-Edern show », tant la mise en scène y était recherchée.

C’est que, devant l’ennui et les bâillements irrépressibles que déclenchent certaines émissions culturelles et politiques, souvent convenues, où l’on invite des lycéens au premier rang du public pour faire joli dans le décor, on regretterait presque les lancers de bouquins (sport olympique s’il en est), les pugilats, et autres démonstrations furieuses mais non moins éloquentes du triste sire…

Lorsqu’il jetait avec force conviction « les dernières vacuités », comme d’un bras d’honneur lancé à tous les imposteurs, il rendait, quoiqu’en dise ses détracteurs, un fier service à la littérature…
 
Mais à trop faire son show le vieux boxeur a perdu ses réflexes. Mohamed Ali défraîchi, il s’en est allé faire le guignol là ou l’on voulait encore de lui.
Persona non grata dans le milieu des lettres, traitre impénitent dans le milieu politique de l’époque, mais qui aimait Jean-Edern Hallier ? 
Voilà donc un auteur recouvert d’oubli, un de plus !
Nous n’entendons plus parler de lui. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir tout fait pour … Fomenter son propre enlèvement, commettre un mini attentat contre l’académie Goncourt pour dénoncer les magouilles des prix littéraires ( en fin de compte la seule victime sera le paillasson d’un des jurés ), ou encore commenter sa propre mort en direct du Panthéon: «Pour en finir enfin avec Jean-Edern Hallier, foutons-le dans l’endroit le plus sinistre de France : le Panthéon… », Jean-Edern Hallier n’aura pas ménagé ses efforts.
Mais ce « blacklistage» tiens sans doute à d’autres raisons que celles liées à son talent, car s’il est une mémoire où il ait subsisté, c’est celle de ses lecteurs.
Fin de siècle, Le premier qui dort réveille l’autre , Chaque matin qui se lève est une leçon de courage…Et bien sûr l’Evangile du fou, l’incroyable saga coloniale de Charles de Foucault, portée par un souffle épique placé sous la protection d’un autre breton qu’Hallier admirait beaucoup : François-René de Chateaubriand.
 
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Dans les décombres de sa bibliothèque incendiée, la matrice de son livre, on croise ceux que Jean-Edern nomme ses « Immortels ». Ceux qui vont l’aider à achever le récit de sa mère morte et l’histoire défunte de nos familles. « Ma bibliothèque brûlée aura été la matrice de mon livre, la caverne de Platon où les esclaves enchaînés depuis l’enfance par les jambes et le cou contemplent les ombres. »
 
Parmi ceux-là : Mystère Magoo,  Rabbin des bois, Laurence d’Arabie, le conte des Fées… tous membres de l’armée des rêves dont enfant il se faisait le chef d’état-major. Ou encore le Petit Prince de Saint-Ex, l’ami de sa mère, détesté par le fils, qui se serait inspiré des récits du petit Jean-Edern alors qu’il jouait sur son tas de sable en Tunisie pour créer son personnage à la chevelure dorée.
 
« Alors en un jamboree nocturne de la mémoire s’élevèrent les voix de Don Quichotte cabrant sa rossinante, du Petit Prince, du dernier des Mohicant, tirant sa flèche se plaquant en clé de sol sur les lignes téléphoniques, d’Hec Cetera, de tous mes immortels rassemblés sous la nuit tunisienne, et celle des secrets indicibles qui se dissipent à l’aube et s’évanouissent dans le bruit des vaguelettes sur le sable blanc de la plage. »
  
Son Immortel parmi les immortels, c’est le père Charles de Foucault. Cet ancien lieutenant de cavalerie parti s’exiler dans le désert avec Dieu et avec les touaregs après une vie de débauche. Celui que le cardinal Yves Congar considérait, avec sainte Thérèse de Lisieux, comme « l’un des deux phares qui ont illuminé le XXe siècle » (Béatifié en 2005 par Benoît XVI après près d’un siècle d’opposition de l’Eglise en raison de sa prétendue homosexualité).
 
Derrière cette obsession pour « la sainteté, la vraie », comme dirait Bernanos, qui s’incarne parfaitement en Charles de Foucault, il y a cette injonction de sa mère : « arrête de faire ton Foucault », autrement dit, arrête de faire ton intéressant.
La suite est tout droit sortie de l’imagination pléthorique de l’auteur.
                                                                                                                                    
 26capju2mvcajulfkucagzfzztcaap3pbjca7xid2ccaht0n8fcaswt1jbca5hh1kzca1h93d0cac7qfa2ca3ii4v2caba1rfyca94fbitcajfm5l5cabjqti0ca72d9wxcalnapdbcaztgbew7  « C’est un journal en avance sur la presse de demain et en retard sur la presse d’aujourd’hui, une espèce de drapeau, mon oiseau de liberté aux plumes les plus talentueuses ».
 
 
Mais son chef d’œuvre, sa créature, son Sancho Panza, c’est bien sûr l’Idiot international.
Ce journal créé en 1971 avec une bande de fous à lier eux aussi, véritables idiots internationaux, que Simone de Beauvoir n’hésita pas à soutenir.
Début des années 90, en pleine guerre du Golfe, l’hebdomadaire est à son acmé.
Patrick Besson, Philippe Sollers, Jacques Laurent, Michel Déon, Marc-Edouard Nabe, Frédéric Taddeï ou encore Gabriel Matzneff, pour ne citer qu’eux, y apportent leur contribution.
 
Ce qui caractérise l’Idiot c’est une liberté de ton incroyable, jamais dans la demi-mesure : toujours dans l’excès.
Jean-Edern se sert alors de son journal comme d’un bouclier pour mener toutes ses campagnes, comme devant l’ambassade d’Iran où il distribue dans l’Idiot une version des Versets Sataniques de Salman Rushdie (qu’aucun éditeur ne veut prendre le risque de publier) :
 « J’ai eu recours à ma vieille technique, celle qui est toujours revenue lorsque j’étais en difficulté : L’Idiot International. C’est mon journal à l’ancienne, et moderne à la fois. Un journal du XIXème et du XXème siècle en même temps. »
La ligne éditoriale se veut volontiers provocatrice, ce qui en a fait un journal très attaqué. Car l’idiot c’était la démesure, la folie ; pour Jean-Edern Hallier, ce qu’il perdait de crédit à l’oral se matérialisait soudain avec une justesse inouïe sur le papier.
Combien de condamnations, -et souvent à juste titre-, le journal n’a-t-il pas essuyé ?
Ce qui fut moins justifié, c’est la violence des contre-attaques, la sévérité des sanctions financières pour diffamation qui lui ont été administrées, qui marquent une réelle volonté d’étrangler le journal, et Hallier par la même occasion.
Lui aussi a connu les affres de la censures (qu’est ce que ça aurait été aujourd’hui !), 80 000 francs de dommages et intérêts pour avoir désigné les juifs de lie de l’humanité dans une chronique de l’Idiot publiée pendant la guerre du Golfe, 800 000 francs pour Tapie, pour propos diffamatoires, injurieux et attentoires à la vie privées, 250 000 francs pour Jack Lang, toujours diffamation et injures publiques, + 100 000 à Christian Bourgeois ; l’éditeur de Salman Rushdie, j’en passe…
Pas vraiment un modèle de viabilité ce journal. Mais qu’importe, J-E-H mènera son raffiot contre vents et marée. En bon capitaine de navire, il restera sur le pont jusqu’à ce que même les rats coulent avec lui…
D’autant que l’Elysée s’en mêle ; on le piège, on cultive sa parano ; un homme est même engagé  à seules fins de le suivre et alimenter sa psychose. Quand on veut noyer son chien, ne dit-on pas qu’il a la rage ?…
 
C’est au moment de ses révélations sur Mitterrand (qui se voulaient fracassantes), que l’écrivain commence à devenir encore plus « gênant ». Un indésirable, pis même ! un parasite. Ce qui lui vaut de multiples écoutes téléphoniques à la demande express de Tonton. Sur 5184 écoutes de l’Elysées l’année où le bruit court qu’il va sortir un pamphlet, véritable punching ball contre Mitterrand, 800 lui sont destinées, « 800 fois le Watergate ! ».
Ce différend avec Mitterrand aurait pour départ une promesse non tenue, une sombre histoire d’ambassade ou de bibliothèque…
L’honneur perdu de François Mitterrand est le pamphlet le plus célèbre qui ait existé avant même d’avoir été publié, comme disait son auteur. « Il m’a valu les mille écoutes de l’Elysée, les boulons de ma moto dévissés, les petits cercueils sur mon palier, les imprimeries brûlées, les intimidations physiques et téléphoniques, les contrôles fiscaux les plus odieux, sur moi et mon entourage, et les condamnations pénales qui m’ont coûté ma fortune personnelle et, qui sait ?, plusieurs contrats sur ma tête… »  
La publication de son brûlot, retardée jusqu’à la mort du président, avait eu le temps de cicruler entre les mains du tout Paris. Son cancer, sa fille cachée Mazarine, sa prétendue collaboration, l’attentat de l’Observatoire… Edern Hallier avait cette fois dépassé la ligne blanche avec laquelle il flirtait depuis tant d’années sans jamais oser la franchir.
 
Une certitude cependant : on voulait sa peau. De là à soutenir la thèse du complot… la frontière est mince ! Car aujourd’hui les circonstances de sa mort restent troubles. Dans un mauvais polar, on parlerait même d’une « mort louche ». Le matin du 12 janvier 1997, à Deauville, Jean-Edern Hallier prend son vélo, bien qu’à moitié aveugle, pour se rendre au Cyrano, où il a ses habitudes.
Il sera retrouvé mort quelques heures plus tard, gisant sur le sol, son visage baignant dans une marre de sang. Aucun témoin n’a assisté à la scène.
On ne se doutait pas que se balader dans Deauville à vélo comportait autant de danger ! et malgré la thèse officielle de la mort par arrêt cardiaque, beaucoup d’éléments viennent contredire cette version.
Dans son hôtel, des dossiers qui concernent François Mitterrand et Rolland Dumas se sont mystérieusement volatilisés, ainsi qu’une importante somme d’argent, et une visite du même ordre a eu lieu dans son appartement parisien (lire La mise à mort de Jean Edern-Hallier).
Autre fait troublant, et alors que la procédure normale aurait voulu qu’on réalise une autopsie du corps, Jean-Edern n’y a pas eu droit. Au funérarium son visage fut recouvert d’un baume, par décence, sans que sa famille ne soit prévenue ni que l’on sache de qui venait l’initiative. L’affaire est classée sans suite, malgré les plaintes déposées contre X par sa famille. Son frère, Laurent Hallier, qui a toujours cru que l’écrivain avait été suicidé, n’aura eu de cesse de crier au complot.
 
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Pas bien fixé entre le rêve et la réalité, Jean-Edern Hallier a toujours vécu un peu dans les deux. C’est en oxymorisant sa vie qu’il est devenu cet être de contes et légendes, fantôme de Don Quichotte. Sûr qu’il nous manque un type comme lui pour remuer le bocal aujourd’hui.
Mais cet homme vient d’un passé révolu, d’une époque où l’on pouvait encore tout se dire, ou l’on résistait, bien qu’avec ses dommages collatéraux.
Nous considérons cela d’un œil éteint, désenchanté, en nous disant: voilà ce que nous avons perdu…
Jean-Edern, un auteur de fin de siècle ? Pas totalement. Son œuvre garde tout son mordant aujourd’hui.
Pour les profanes, je conseille l’Evangile du fou, Le premier qui dort réveille l’autre, Chagrin d’amour ou encore Fin de siècle…
 

Nicolas 

 

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  Lolita n’est pas morte aux confins de l’Alaska. Elle a 24 ans et collectionne toujours autant les amants.
 Il y a 33ans mourrait Vladimir Nabokov, l’auteur du mythique Lolita, qui laissait au pied de sa dépouille un manuscrit inachevé. Inachevé dans les grandes largesses à la lecture de ce roman posthume, L’original de Laura, publié le 23 avril dernier. Bien des remous ont jalonné le petit monde littéraire durant ces trente dernières années quant à la possibilité de lire un nouveau Nabokov. L’écrivain avait chargé sa femme Vera de détruire le manuscrit s’il venait à mourir sans l’avoir achevé. Comme toute femme qui se respecte, Madame Vera n’en fit qu’à sa tête et n’exécuta pas l’ultime injonction de son mari. Madame avait des précédents : elle avait par deux fois sauvée du bûcher le manuscrit de Lolita que son époux d’écrivain voulait supprimer. (On lui en sera éternellement reconnaissant.) Et puis Madame s’éteignit à son tour. Alors le dilemme – honorer la demande de Nabokov ou faire publier ce manuscrit – changea de mains mais pas de camp en la personne du fils de l’écrivain : Dimitri Nabokov. Après de valses-hésitations, secrétées par une imitation de tragédie, et grâce à une alliance objective et quelque peu maligne entre agents et maisons d’édition, le fils prodigue trancha : L’original de Laura sera bien le roman posthume de Nabokov. Nous voilà soulagés. Pas encore déçus, mais soulagés. A la morgue vil fardeau ! L’essentiel était bien là…
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 Bien moins qu’un roman, bien plus qu’une ébauche, L’original de Laura est un enchevêtrement de paragraphes, un assemblage fragmentaire de fiches (on voir d’ailleurs à chaque page les retranscriptions manuscrites des fiches sur lesquelles écrivait l’auteur) où transparaît malgré tout l’étincelle, l’énergie créatrice de Nabokov. L’intrigue n’a, en apparence, rien de trop tortueux : Philip Wild, le personnage principal, est un neurologue brillant, obèse et particulièrement laid. Sa jeune épouse, Flora, coquette, capricieuse et volage, aux « fesses étroites d’un charmes ambigu et irrésistible » le tourmente sans cesse. Cette même Flora sert de modèle à l’héroïne principale du roman best-seller d’un de ses amants, intitulé « My Laura » et dans lequel la jeune femme trouve la mort « de la façon la plus folle du monde… »
 138 fiches cartonnées (tapées à la machine par Vera comme pour chaque manuscrit de l’écrivain, oui derrière chaque grand homme il y a une femme…), environ  9000mots, le tout rassemblé dans un ordre relatif, et vous avez l’ébauche d’un roman Nabokovien. Chapitres embryonnaires et écailles de métaphores, c’est bien du tremblement liminaire d’un roman qu’il s’agit. Les préliminaires tâtonnants avant le déluge de foutre littéraire (enfin ça on saura jamais). Nabokov, comme toujours, avait parfaitement visualisé son roman. C’est donc toute sa symphonie qu’on peut entendre : amour pervers et perverti, sexualité douloureuse, digressions savoureuses, ironie amère – et altière –, humour corrosif, numéro de duettiste éternel : Monsieur Double et Madame Identité, existences gâchées…
  Luciole nymphomane alias Flora, alias l’original de Laura, alias même Lolita sauvée de la misère (voir la fin de Lolita), telle est la nouvelle héroïne Nabokovienne. Encore une qui jouit sans entraves. Elle désespère son mari, Philip (qui, bien qu’admirant le livre de l’amant de sa femme, cherchera à se venger de cette humiliation publique) et affole ses amants : un classique. Si Flora évoque Lolita, une autre allusion au chef-d’œuvre de Nabokov émaille le texte : un certain Monsieur Hubert H. Hubert se glisse furtivement dans l’histoire en qualité de beau-père de Flora…L’écho au si émouvant et maléfique Humbert Humbert Lolitarisé est saisissant. Flora envoûte, libre et somptueuse : « Sur l’art, l’amour, la différence entre rêver ou être éveillé, elle ignorait tout mais elle aurait fondu sur vous comme un serpent bleu à tête plate si vous l’aviez questionnée. »
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 L’histoire de ce roman inachevé, c’est en fait l’histoire d’une vie achevée, ou sur le point de l’être : la mort qui rôde, la disparition et l’oblitération par le processus d’une création littéraire (aussi bien pour Nabokov himself, malade et mourant au moment d’écrire ce roman, que pour l’amant de Flora qui en fait l’héroïne de son roman et même pour Flora/Laura qui, à force de vouloir se faire troncher, cherche surtout à disparaître derrière l’écume de chairs entremêlées. Sartre écrivait : « L’obscénité du sexe féminin est celle de toute chose béante: c’est un appel d’être comme d’ailleurs tous les trous; en soi la femme appelle une chair étrangère qui doive la transformer en plénitude d’être par la pénétration et la dilution."
 Ce livre est finalement frustrant car trop fragmentaire, et enivrant par ses quelques fulgurances, doloristes ou extatiques : « …retirant la gaine de la petite taille de son pénis, dont la tête était tournée un peu de travers, comme si elle s’inquiétait de recevoir une gifle », « Un mois de septembre sans nuages a affolé les criquets ».
« La tristesse d’une vie interrompue n’est rien par comparaison à la tristesse d’une œuvre interrompue. » disait Nabokov. Prophétique. Bien sûr ce livre vit uniquement parce que son auteur est mort. Bien sûr ce roman inachevé n’est en rien comparable au Dernier Nabab de Fitzgerald, par exemple, lui aussi inabouti. Mais il est là désormais. L’ultime soupir de Nabokov reste encore un souffle.
 « De temps à autre elle réapparaissait pendant quelques instants entre deux trains, entre deux avions, entre deux amants. Mon sommeil du matin était alors interrompu par des bruits à vous fendre le cœur – une fenêtre qui s’ouvrait, un petit remue-ménage en bas, une malle qui arrivait, une malle qui partait, de lointaines conversations téléphoniques où l’on chuchotait avec des airs de conspiration. Si, frissonnant dans ma chemise de nuit, j’avais le malheur de l’arrêter au passage, tout ce qu’elle trouvait à dire c’était « vraiment tu devrais maigrir » ou « j’espère que tu as transféré cet argent comme je l’ai indiqué » – et toutes les portes se refermaient aussitôt. » Vladimir Nabokov, L’original de Laura, page 156, Gallimard.
 « Un artiste devrait détruire sans pitié ses manuscrits après la publication, pour qu’ils ne conduisent pas des médiocrités universitaires à penser qu’il est possible de comprendre les mystères d’un génie en étudiant des versions supprimées. Dans l’art, les objectifs et les plans ne sont rien, il n’y a que les résultats qui comptent. » Vladimir Nabokov
 
Alexandre

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« Les gens de la Gestapo sont des magiciens ; d’un coup de téléphone ils transforment le sort d’un homme. » Voilà, Maurice Sachs, c’était un peu ça : l’amoralisme fertile en expédients, le dilettantisme exemplaire – et légendaire –, l’opportunisme érigé en vertu inaltérable.

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 1919-1929. L’après-guerre. L’avant-guerre. Au temps du bœuf sur le toit, journal fictif, relate cette décennie pleine d’effervescence, considérée, avec le recul historique, comme une des périodes les plus heureuses du vingtième-siècle.
 Si l’oeuvre de Maurice Sachs n’a pas la richesse de sa vie, son témoignage éclaire malgré tout le parcours de nombres de jeunes gens qui ont traversé la vie littéraire et mondaine de l’entre-deux-guerres. La réussite majeure d’un grand écrivain, c’est de parvenir à faire éclipser sa vie d’homme au profit d’une œuvre de génie. Peu importe la détestation, l’horreur ou le dégoût que peut nous inspirer la vie et le caractère d’un écrivain, pourvu qu’il laisse derrière lui des livres admirables. "La littérature n’a que faire des moralistes" pour reprendre Céline. Le problème avec Maurice Sachs, c’est que c’est un peu l’inverse. Un peu trop même. On s’intéresse bien plus à Sachs l’homme – à la destinée orageuse et chaotique – qu’à Sachs l’écrivain, dont l’œuvre, très inégale, ne peut, et ne doit pas être, portée à l’égale des plus grands.
 
 Ecrit à la hâte en 1939 par un auteur accablé de dettes, Le bœuf sur le toit est un ravaudage souvent sommaire d’anecdotes, de listes et de trop de ragots, malhabilement répertoriés sous la forme d’un journal sans perspectives, sans relief, en grande partie fictif et peu exaltant pour un lecteur que la vie artistique de l’entre-deux-guerres n’émeut ni n’intéresse. Ce n’est pas un journal d’écrivain ! Ce n’est pas le journal d’Huguenin, de Bloy, de Gide, de Léautaud, de Kafka…
 Le « bœuf sur le toit » était un bar-dancing à la mode où l’on écoutait beaucoup de jazz et où l’on pouvait croiser Cocteau, Radiguet, Breton, Aragon, Stravinsky, Gide, Jouhandeau, Paul Bourget, Marcel Aymé, Claudel, Satie, Brancusi…C’était l’épicentre des années folles. Le creuset privilégié des artistes. Toute une houle d’âmes de génie, de noctambules aisés, d’hédonistes assumés. Le seul à ne pas s’y exporter, c’était Marcel Proust. Sa santé précaire suffisait à le faire renoncer à de telles distractions.
 
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 Le livre s’ouvre par la journée inégalable du 14 juillet 1919 – première fête nationale après la Grande Guerre. L’effervescence dessine les contours d’une gaieté vibrionnante et presque inespérée dans la chaleur estivale d’un défilé emblématique. Ce jour préfigure une décennie faite d’illusions et de facilités, hérissée de triomphes et de festivités, s’enroulant autour d’une apothéose quasi quotidienne. Il n’y aurait qu’à s’enivrer et à jouir aux quatre vents. C’était la belle époque.
 Sa condition de grand bourgeois dilettante assure au narrateur, dandy irresponsable et impénitent, une vie aisée entre Deauville et Paris, des cours de Sciences politiques aux courts de tennis, des promenades paisibles aux embrasements nocturnes. La mode féminine est le reflet de cette joie inapaisée : « la sensation sur la plage, c’était Gaby Deslys ; elle est entrée cet été, faste dans la mer, vêtue d’un maillot rose collant lacé de satin noir, chaussée de souliers roses à talons noirs, et coiffée d’un turban à aigrettes roses. Mais elle a fui aussitôt les vagues en poussant un cri. »
 
 Le jeune homme a 18ans, une fortune assez solide pour s’offrir le luxe de loger à l’hôtel plutôt que de rester chez ses parents. La Bourse lui rapporte, c’est un labeur sans efforts. Il a parfaitement conscience de ses privilèges : « Grands dieux que je suis frivole (…) Il y a du champagne dans l’air. » ou encore « Dieu ! qu’un homme oisif est occupé ! Je ne me suis jamais ennuyé un instant, l’ennui n’étant que le fruit de l’incuriosité. » Le héros est un hétérosexuel homophobe, l’exact opposé de son auteur. Il se plait comme jamais dans un Paris fait pour les ambitieux, les audacieux, les grands séducteurs tours à tours naïfs et cyniques.
 
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 « 1er octobre 1919. Les filles sont drôles ; j’étreignais Louise si étroitement en dansant qu’il lui était impossible de ne pas s’apercevoir de l’enthousiasme qu’elle me provoquait et bien loin de s’écarter, son corps prenait délicieusement la forme du mien ; mais lorsque, la raccompagnant dans sa voiture, j’ai voulu passer mon bras autour de ses épaules, elle s’est dégagée comme si j’avais manifesté la plus notoire impudeur, comme si, ma foi, c’eût été la violer que de lui frôler la nuque alors que tout à l’heure… (et devant dix personnes) nous n’étions, en dansant, séparés de la plus grande intimité que par de bien minces étoffes à travers lesquelles nos chaleurs se communiquaient si librement qu’au lieu de rentrer dîner, je me suis précipité chez les jeunes dames de la rue des Martyrs pour les prier de jeter un peu d’eau sur ce feu, ce dont l’une d’entre elles s’est acquitté de façon à me laisser rompu de fatigue, assez maussade, pas très content de moi et terriblement amoureux de Louise. »
 
 Dans les salons, le narrateur croise les plus grands de son temps : Gide, Claudel, Cocteau…Il va au théâtre, au cinéma, lit la NRF dont il retranscrit bons nombres d’extraits. Ses grandes découvertes sont celles qui bousculent déjà l’époque : le jazz, le cubisme, le cinéma. Ainsi, son journal est une sorte d’almanach artistique où il cite spectacles et expositions. Bien sûr il ne fait que survoler l’esthétique de l’époque et ne nourrit ce qu’il voit d’aucune réflexion approfondie. C’est le reste d’un peu de bave sur les lèvres, c’est l’écume à la frange des plages.
 Le héros nous fait également part de son indignation quant aux goûts littéraires déplorables qui sont glorifiés par certains et cherche à faire sortir de l’anonymat un écrivain publié à compte d’auteur : Marcel Proust…Ce journal donne aussi l’occasion à Maurice Sachs de railler ses amis et de régler ses comptes avec certains d’entres-eux. Quelques saillies sanglantes fusent. Sur Cocteau notamment : « Il n’a rien écrit qui vaille une demi-heure de conversation. »
 
 Le narrateur, à l’instar de son auteur, est donc volontiers dilettante, et velléitaire incorrigible. Il jouit déjà sans entraves. Le 23 décembre 1920, il note : « Formons la résolution de tenir très à jour, et quotidiennement à jour ces cahiers. » La date suivante est le 28 juin 1928…soit un gouffre de huit années. On entre alors dans la seconde partie du livre : souvent insipide, elle n’est qu’imbrication de souvenirs et d’anecdotes, reconstitution stérile qui n’a plus rien à voir avec un journal. C’est une accumulation de notes empruntées à son ami Blaise Alias. Il est assez étrange d’assister ainsi à la démission du héros – déjà bien peu tourmenté par le travail et l’effort. Comment expliquer une telle désertion ? Etait-il trop las de tenir ce journal ? Sa vie fut elle à ce point débordante qu’il n’avait plus le temps d’apposer quelques lignes au bas d’une page ? Lui qui consignait déjà peu de choses dans la première partie nous laisse un peu perplexes, désireux de précipiter l’agonie.
 
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 La toute fin du livre se veut plus mélancolique, plus inspirée, le narrateur ayant peut-être conscience de laisser derrière lui un temps heureux qui ne repassera plus, un paradis perdu qui aura duré dix ans. Comme dans les romans de Scott Fitzgerald, l’impression ressentie est celle d’un désastre à venir, d’un gâchis poignant, comme une dernière heure avant le déluge fixée sous les lampions d’un bal finissant. « 1929 : il y a eu hier un krach épouvantable, monstre, à Wall Street. »  
 
 
 La fin de Maurice Sachs fut une fin des plus ignominieuses. Il fut d’abord employé par la Gestapo de Hambourg comme agent d’infiltration dans les milieux français du STO (Service du Travail Obligatoire) puis a mené une vie d’aventurier et de « balance » à partir de 1943 dans les milieux des trafiquants du marché noir, folâtrant avec de jeunes Français de la LVF, (légion des volontaires français) dénonçant sans scrupules pour renflouer ses dettes de jeu, vivant d’escroqueries et de combines. « Maurice la tante », comme on le surnommait, a vécu avec de jeunes collabos homosexuels (Philippe Monceau et Paul Martel) avant d’être arrêté par la Gestapo, exaspéré de ses imprudences, de ses manips, de ses faux rapports. Il sera conduit à la prison de Fuhlsbütteln, prison vers laquelle il a déjà envoyé tant de personnes. La fin de règne du troisième Reich sera son suaire. Au printemps 45, devant l’avancée de l’armée britannique, la prison est évacuée et les prisonniers convoyés vers Kiel. S’ensuit une longue et harassante marche de plusieurs jours. Le troisième jour, le 14 avril 1945 à onze heures du matin, exténué, ne pouvant plus avancer, Maurice Sachs est abattu d’une balle dans la nuque et son cadavre est abandonné au bord de la route. La légende dira qu’il fut lynché par les autres prisonniers après le départ des gardiens de la prison et que son corps fut jeté aux chiens. Hypothèse plausible quand on sait que dans ces prisonniers se trouvaient des anciens amants de Sachs, qui après les avoir entraînés dans ses turpitudes sexuelles, les avaient dénoncés à la Gestapo.
 
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 D’un livre l’autre, Maurice Sachs aura décliné sa « nature ». En dépit des aspects ignobles de l’auteur, la fascination demeure. Son destin fait penser à celle des figures antiques, condamnées par une force supérieure. Reniant son ascendance juive, il adoptera le nom de sa mère. Homosexuel intouchable, il aura frayé dans les quartiers les plus glauques, au cœur des activités interlopes. Les vicissitudes de la vie auront permit à l’homme de nous laisser enfin un livre d’écrivain : Le Sabbat, livre autobiographique dont voici un extrait :
 
« Ma vie n’a été qu’une longue complicité avec des coupables. J’ai toujours été du côté des parias de ma famille et je me suis dès l’enfance senti le plus coupable de tous, car à leurs fautes capitales (dont je ne savais rien, mais dont je sentais le poids) venaient s’ajouter les miennes dont je ne connaissais que trop le détail. »
 
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 Sur Maurice Sachs :
 
 « Il ne montre pas non plus de compassion particulière pour le peuple juif, dont il déplore la résignation qui lui semble le trait dominant de son caractère. Voyant, à la campagne, passer un troupeau de moutons, il soupire tristement : « Les Juifs… » Le drame qui se joue ne lui échappe pas, mais, enfermé dans son amoralisme, Sachs ne croit pas qu’il existe des victimes innocentes. » (Emmanuel Pollaud-Dulian)
 
                                                                                                                         
 
       Alexandre
 

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 Un petit théâtre de 550 places, lové entre les immeubles bourgeois du 18ième arrondissement, écharpé par le soleil de juin, ouvre ses portes, presque chaque jour depuis la mi-mars, à Fabrice Luchini. Après Flaubert, Céline, Nietzsche, Valéry et d’autres encore, Luchini vient déclamer du Philippe Muray, l’essayiste philosophe d’une acerbe et trop rare lucidité, contempteur intarissable de la société contemporaine, pourfendeur intraitable de ce qu’il appelait « L’empire du bien. »
 
 
 Son sourire gourmand salue un public déjà conquit dont les francs applaudissements honorent l’artiste, sans ambiguïté ni démesure. Fabrice Luchini arrive sur une scène dont le dénuement ferait penser au logis d’un homme d’église. La chaise, la table et les livres sont les seuls artifices. La salle comble converge en un regard unanime vers cette cellule monastique d’où jaillira la lumière de la connaissance…L’ouverture délicate sur Péguy en est presque timide, égrenée dans une sorte de pudeur consentie, dont la brièveté évoque le tranchant salutaire d’une guillotine. S’en suivra des extraits du journal de Cioran, des incartades luchinesques, un « bonus » final célinien, le tout enrubannant le cœur du spectacle : les textes de Muray, principalement tiré de son ouvrage Exorcismes spirituels ou encore un poème, culte : Tombeau pour une touriste innocence. (Que l’on peut retrouver en cd avec la voix de Muray himself) 
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 Très vite se noue comme une intimité sacrée entre le public et l’artiste, une attention quasi religieuse rompue de temps à autre par les saillies de Luchini, aussi lumineuses qu’elles sont drolatiques. Pour saisir l’univers de Muray et l’atmosphère du spectacle, citons Luchini à propos de l’écrivain : « C’est la seule photographie de l’époque. Il provoque quelque chose de l’ordre de la stimulation. » On l’aura compris : rien d’ennuyeux dans ces textes d’une intelligence suprême. Luchini, en prophète insolent, ne lit pas Muray. Il l’incarne. Le phrasé inimitable du comédien, véritable héraut de la langue française, fait ressurgir les critiques incisives de Philippe Muray contre le monde moderne. Luchini sait délivrer tout le souffle de la littérature de Muray, son impertinence géniale, sa liberté souveraine, les nuances les plus subtiles de son humour, corrosif et savoureux.

 

 Muray, c’est une voix dissidente, presqu’insurrectionnelle dans le monde contemporain. Les textes, toujours féroces, sont d’une grande actualité, dépeignent un monde infantilisé, hyperfestif, mithridatisé à la médiocrité rampante. « Je n’ai pas cherché, écrit Muray, à donner un tableau de notre société. J’ai fais l’analyse de l’éloge qui en est fait. » Ainsi Muray se lance dans une charge héroïque contre la police de la pensée, contre la dictature du bien. Sa verve décapante épingle l’effroyable peur de la maturité de nos contemporains, ce « culte infantéiste » célébré à tout va. L’iconoclaste essayiste donne par ailleurs une résonnance politique à ses textes, en pulvérisant notamment l’émergence des « agents d’ambiance » et autres « accompagnateurs de petite enfance », ces nouveaux emplois créés par Martine Aubry. Le sarcasme devient comme une seconde peau, porté par la parole jubilatoire de Luchini : « Le sort du monde sera réglé par la mise en crèche de tout le monde. » L’écriture tranchante de l’auteur est aussi prophétique :
« Notre époque ne produit pas que des terreurs innommables, prises d’otages à la chaîne, réchauffement de la planète, massacres de masse, enlèvements, épidémies inconnues… Elle a aussi inventé le sourire de Ségolène Royal… Ce sourire, c’est un sourire de nettoyage et d’épuration. Un sourire de lessivage et de rinçage… C’est évidemment le contraire d’un rire. Ce sourire-là n’a jamais ri et ne rira jamais. Ce n’est pas le sourire de la joie, c’est celui qui se lève après la fin du deuil de tout. » (Le sourire à visage humain) Jubilatoire, donc.
 muray

 

 Les textes de Muray sont en éruption permanente, en érection permanente ; ils flambent dans l’ironie du désespoir, suintent d’acidité, de causticité. Une faune bigarrée les traverse : « intervenante civique », « altermondialiste », « C. Angot », « P. Coelho », « Paris-Plage »….et surtout, la fameuse « touriste blonde ». Extrait du génialissime poème qui commence ainsi : « Rien n’est jamais plus beau qu’une touriste blonde, qu’interviewent des télés nippones ou bavaroises, juste avant que sa tête dans la jungle tombe sous la hache d’un pirate aux façons très courtoises. » Avec une glaçante mais hilarante cruauté, Muray croque le portrait type d’une touriste altermondialiste, blonde crédule qui finira décapitée par un islamiste: 
 « Elle était bête et triste et crédule et confiante / Elle n’avait du monde qu’une vision rassurante / Elle se figurait que dans toutes les régions / Règne le sacro-saint principe de précaution. » Plus loin : « Dans le métro, souvent, elle lisait Coelho ou bien encore Pennac et puis Christine Angot / Elle les trouvait violents étranges et dérangeants / Brutalement provocants simplement émouvants. »

 

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 Philippe Muray, brutalement disparu en 2006, aura disséqué l’époque, bousculé les idoles, moqué les engouements de ses contemporains. Son œuvre est celle d’un réactionnaire, au sens positif du terme qu’il faut lui redonner. Grâce à Luchini, ses textes palpitent, bouillonnent, touchent sans doute encore plus juste. Un tel artiste au service de tels textes apparaît aujourd’hui, plus que jamais, comme une bouffée d’air pur dans l’air vicié du politiquement correct.
« La modernité produit des victimes, des touristes, des jeunes, des minorités, des valeurs universelles, des psy de catastrophe, des artistes antiracistes, des lycéens citoyens et de nouveaux droits particuliers chaque jour ». Philippe Muray (Moderne contre Moderne, Exorcismes spirituels)
                                                                                                                                     Alexandre

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transsiberien   




  Il s’agit bien sûr du mythique transsibérien. Du 28 mai au 14 juin se déroule un évènement majeur de l’année France-Russie : une traversée d’écrivains français, en deux semaines, sur la ligne ferroviaire reliant Moscou à Vladivostok. Le « train littéraire » se verra attribué le nom du poète français Blaise Cendrars, auteur de La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France, écrit en 1913, évoquant son voyage imaginaire sur cette ligne voulue par Alexandre III, qui part de « la ville des mille et trois clochers et des sept gares » pour rallier l’Asie à travers l’immensité de la taïga et la majesté des steppes.

Ce voyage est organisé par l’Agence fédérale russe pour la presse et les télécommunications, les ministères français de la Culture et des Affaires étrangères, les Chemins de fer russes (Russian Railways), la SNCF, l’Association des libraires russes et les centres culturels français en Russie. Le train fera escale à Nijni Novgorod et Kazan (moyenne Volga), Ekaterinbourg (Oural), Novossibirsk (Sibérie de l’ouest), Krasnoïarsk et Irkoutsk (Sibérie de l’est) et à Oulan-Oude (Bouriatie) où les écrivains français visiteront des sites pittoresques tels que les forteresses de la Volga et les temples bouddhistes bouriates. Ce sera donc l’occasion de manifestations comme des projections de film, des lectures de textes, des conférences, des tables rondes et des rencontres littéraires.                                                                                     Les écrivains français ont été choisis en raison de leur « représentativité de la société française d’aujourd’hui. » Il y a le souci de faire entendre une pluralité de voix. L’anthologie est placée sous le signe d’une liberté de choix, d’esthétique, de politique ; elle propose ainsi au lecteur un kaléidoscope de ce que peut être la littérature de langue française aujourd’hui.
transsiberien2Porteur de tous les fantasmes et de toutes les utopies, le Transsibérien est donc entré en littérature par l’obsédant poème de Blaise Cendras:                                                                                                                                                                            « En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple
d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
                                                                                                                                                               Que je ne savais pas aller jusqu’au bout. »                                                                                                                                                                    C’est également pour les Russes un évènement improbable. Jamais, depuis l’embardée d’André Gide et de ses amis en 1936, une délégation d’écrivains français ne s’était enfoncée si profondément dans leurs pays. Nul doute que cette traversée, scandée par l’halètement du train et le crissement des freins sur les rails, exercera sur ces écrivains français une vertigineuse fascination. Sans doute leurs œuvres futures en seront influencées, sans doute s’interrogeront-ils encore sur le pouvoir de la littérature. Ils verront à coup sûr « la beauté qui sauvera le monde » chère à Dostoïevski. transsiberienrussie1

Lorsque le jour se lève à Moscou, c’est déjà le lendemain à Vladivostok. Tel un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, la littérature reste en survivance perpétuelle ; « elle ne cesse de tout déformer dans les décors, les attitudes… »

Alexandre

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 modiano

 

 21 mai 1968. Dans Paris insurgé, le drapeau rouge flotte sur le théâtre de l’Odéon et sur la Sorbonne. Sur l’autre rive de la Seine, un discret mais néanmoins fameux conclave d’écrivains s’est réunit sous les ors de l’hôtel Meurice, rue de Rivoli, pour décerner le prix Roger Nimier. (institué depuis 1963 et la mort du « hussard bleu ») Grognards et hussards sont de la partie. Le champagne s’évente, Blondin est encore gérable, Morand n’est plus qu’un vieux prince, tour à tour charmant et irascible. La Place de l’étoile est couronné ; son auteur, Patrick Modiano, n’a que 23 ans ; il a stupéfié le jury du prix Roger Nimier par sa maîtrise d’une époque qu’il n’a pourtant pas connue : l’Occupation.

 Dans Le Figaro Littéraire, Robert Kanters s’emballe : « Il y a là le drame d’un jeune homme cultivé et doué avec toutes les contradictions, tous les mensonges de notre temps et de notre culture dont l’antisémitisme arrogant ou hypocrite n’est qu’une image particulièrement horrible. Je crois que non seulement il faut écouter le cri que pousse La Place de l’Étoile, mais qu’il faudra lire les prochains livres de M. Modiano. » En exergue du livre, une historie juive : « Au mois de juin 1942, un officier allemand s’avance vers un jeune homme et lui dit : « Pardon, Monsieur, où se trouve la place de l’Etoile ? » Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. » Le ton est donné. En un périple halluciné, Modiano escamote la réalité historique pour mieux servir les vies imaginaires de son personnage : Raphael Schlemilovitch. Véritable kaléidoscope d’un juif errant, le roman narre les péripéties extravagantes de son personnage qui fourmille d’existences contradictoires : journaliste à Je Suis Partout, juif antisémite amant d’Eva Braun, « juif officiel » du III Reich, proxénète spécialisé dans la traite des Blanches, chante des écrivains du terroir français, victime de la Gestapo française…S’invitent, dans ce roman intimement imprégné de la littérature française des années 30 et 40, les figures de Maurice Sachs, Brasillach, Rebatet, Céline. (pastiche réussi dès les premières pages du style de Céline et des articles de Rebatet) La droite littéraire d’alors est subjuguée par ce premier roman dans lequel, sans doute, elle respire un peu la nostalgie de son monde, achevé d’être piétiné par mai 68. Paul Morand écrira dans son Journal Inutile : « Ce roman aurait plu à Roger. Ce sourire dans la souffrance, cette manière de gratter ses plaies trahissent à n’en pas douter un authentique créateur. » Modiano, après ce premier succès, sera couvé par Morand qui le recevra plus d’une fois à sa table, avenue Charles-Floquet, à l’endroit même où il levait son verre à la victoire de l’Allemagne en 1943…Morand et ses 80 ans académissibles n’avaient pas compris que Modiano symbolisait la prise en main d’une génération qui allait demander des comptes à ses aînés sur la période de Vichy.
 
laplace-de-letoile1
 
 « Visage humain composé de mille facettes lumineuses et qui change sans arrêt de forme », le héros de Modiano traverse avec frénésie le temps et l’espace, suggérant qu’il est bien difficile d’avoir une identité juive cohérente. Insolent et provocateur, souvent drôle, le premier roman de Modiano est déroutant, grinçant, jouissif. On a l’habitude de dire qu’avec Modiano, c’est toujours un peu le même livre. Celui là détone clairement. Cette Place de l’Etoile est non seulement à part dans l’œuvre de Modiano mais aussi dans l’histoire littéraire, et surtout, dans l’histoire littéraire des premiers romans. Par les mémoires fantasmagoriques de son personnage, Modiano s’escrime à analyser le traumatisme psychique, à la fois intime et universel, de la judaïté. Dans cet envol bigarré, le héros est tour à tour bourreau, martyr, bouffon, maître, admirablement servi par une alternance des styles : tragique, parodique…
 
 Jonglant avec ses souvenirs douloureux, Patrick Modiano a fait de son jeune héros un alter ego, une figure gémellaire. Son double de papier exorcise ses démons autant qu’il les invente. Une citation de René Char conviendrait parfaitement à ce roman brillant et audacieux : « Vivre c’est s’obstiner à achever un souvenir. » L’éloge le mieux exprimé pour ce roman est sans doute prononcé par Jean Cau (ancien secrétaire de Sartre et prix Goncourt en 1961 pour La Pitié de Dieu) qui, dans la préface qu’il fait de ce livre, écrit : « En vérité, je vous le dis, un sacré livre et une dure épreuve (…). En vérité, la voix unique d’un écrivain de vingt ans qui ouvre d’une poussée les lourdes portes de la littérature. »
 
Alexandre

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hhhh
  Prix Goncourt du premier roman 2010 et critiques élogieuses, HHhH est le nouveau (et non le premier comme cela a été présenté) roman de Laurent Binet, écrivain de 37 ans qui se confronte au récit historique. Ce titre quelque peu énigmatique est en fait l’acronyme de « Himmlers Hirn heisst Heydrich », qui signifie « le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich», formule éloquente des SS pour désigner « l’homme le plus dangereux du IIIè Reich » : Reinhardt Heydrich.
 
 Chef de la Gestapo, chef des services secrets, planificateur essentiel de la solution finale et protecteur du Reich en Bohême-Moravie, Heydrich est ce qu’on pourrait appeler le cumulard de l’horreur et de l’indicible. Le livre relate l’histoire de l’opération « Anthropoïde », mission commanditée depuis Londres par le gouvernement tchécoslovaque en exil visant à faire assassiner Heydrich, la « bête blonde », par deux parachutistes résistants : Gabcik le Tchèque et Kubis le Slovaque. La volonté du président tchèque de l’époque, Benès, de choisir un tchèque ET un slovaque est tout sauf un hasard ou un caprice. (cf Accords de Munich de 1938)
heydrich
  Au sortir de cette lecture, le sentiment est partagé. Si le roman de Laurent Binet est agréable à lire, il n’a assurément pas de qualité littéraire spécifique. Ce qui manque cruellement, c’est une écriture…Le titre est la véritable – et seule – réussite incontestable du livre, titre qui ne vient d’ailleurs pas de l’auteur mais de son éditeur. L’intention de l’auteur fut d’interroger les relations complexes que l’Histoire peut entretenir avec sa transposition romanesque.
 
 H comme hésitation :

 L’auteur veut rendre compte de la tentation romanesque, sans qu’elle pervertisse ou n’affadisse la véracité des faits historiques. C’est sans conteste la pire crainte de Laurent Binet. Mais cette crainte à peine soulevée vire très vite à l’obsession, voire même, à la monomanie : « Mais si je couche cette image sur le papier, je ne suis pas sûr de lui rendre hommage » ou encore « Je prends donc le parti de styliser quelque peu mon histoire. »
Le récit est alors entrelardé d’incessantes incursions de l’auteur qui, par-ci par-là, distille sur la toile de son récit quelques traits de son narrateur. (ici l’auteur lui-même) Ainsi introduit-il dans le livre des évènements de sa vie privée : brefs dialogue avec une petite amie, intervention soudaine d’un ami, voyages… « Lorsque je suis arrivé à Bratislava… », « Fabrice me rend visite, et me parle de mon futur livre.», « Natacha lit le chapitre que je viens d’écrire. » etc…
 Laurent Binet nous dévoile ses tourments, ses doutes sur la structure de son récit, rend compte de ses humeurs, clame son amour pour Prague. (Bon ça, d’accord. Pour qui a été à Prague, impossible de ne pas être subjugué. On lira donc avec un réel plaisir ces quelques pages où affluent les noms de « Pont Charles », « Mala Strana », « Vltava »…)
 Celui qui  voulait surtout ne rien romancer, se laisse peu à peu infiltrer par l’agent romanesque. Les protagonistes ne sont alors plus ni Heydrich, ni les résistants, mais Laurent Binet qui finit par nous faire le roman de son roman. Voilà donc un livre sur les résistants écrit par un résistant à l’envahisseur fictionnel…
binet
 H comme hasardeux:
 
 Les faits historiques sont présentés dans un désordre navrant qui confine au brouillon d’une disserte de terminale par un redoublant à bout de nerfs. A moins de maîtriser la période historique en question, difficile de ne pas se perdre dans le déroulement des évènements. L’auteur semble se complaire dans cette cadence martyrisée jusqu’à confesser ses atermoiements. A croire que Laurent Binet aime à perdre son lecteur dans le dédale de digressions souvent inutiles. Ainsi fait-il part de ses erreurs, écrit qu’il s’est trompé, d’abord ici, puis là ; tout ça pour justifier le flux et le reflux de sa démarche qui n’aboutit finalement qu’à la mince épaisseur du récit de l’attentat contre Heydrich, censé être l’histoire du livre !
 Autre chose qui indispose également, qui inspire un profond agacement : la propension de l’auteur aux raccourcis concernant l’évocation de personnages historiques et littéraires : « Saint-John Perse est une merde » (il est vrai qu’Alexis Léger, de son vrai nom, fut un des négociateurs de la conférence de Munich en 1938, mais enfin…), Claudel et Giraudoux le « dégoûtent comme la gale. » On ose espérer que Laurent Binet, professeur par ailleurs, se montre un brin plus inspiré et moins primaire lorsqu’il enseigne à ses élèves… (mais enseigne t’on encore Claudel et Giraudoux ?!) D’autres sentences puériles et idiotes émaillent le texte : « L’honneur de l’Education Nationale est bel et bien défendu par les profs qui, quoi qu’on puisse en penser par ailleurs, ont vocation à être des éléments subversifs, et méritent qu’on leur rende hommage pour cela. » Bref, toujours la même histoire : de gentils révolutionnaires dans un monde trop injuste…
 
 
 Une autre particularité exaspérante chez Binet, son inclination pathétique à montrer qu’il est agrégé de lettres. Les premiers chapitres sont pour le moins bavards (on imagine une bande de professeurs trentenaires hilares à la sortie de la salle des profs, qu’on peinerait à distinguer d’un joyeux escadron de lycéens évacuant la tension d’une interro surprise dans la cour) et nous informent du savoir de « Monsieur-le professeur-Binet » en ce qui concerne les figures de style. Ainsi nous est livrée la précieuse définition d’une hypotypose, assurément un épisode ô combien essentiel du récit. Toujours sans finesse, Binet ne cesse d’incruster dans ses paragraphes ses jugements de valeur ; un comble lorsqu’on ambitionne de parler d’Histoire ! Ultime pêché mignon, son inépuisable joie à traiter les nazis de « porcs ». Tellement original, on n’avait jamais lu ça depuis 45…
 En somme, Laurent Binet se fait plaisir. A chacun ses petites gâteries après tout. Mais, supplication désespérée : pas sur 440pages ! 
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 Le drame de ce livre, c’est que le lecteur voit plus l’auteur que les personnages auquel ce dernier a voulu rendre hommage. Ainsi le souvenir des ces héros sacrifiés dans la crypte d’une église dévastée où 800 SS rencontrèrent une résistance homérique de la part de sept hommes durant 8 heures, bien que rappelé par ce livre, méritait meilleur sort.
 Savoir que ces résistants, bien que morts l’arme à la main, ont réussi à supprimer Heydrich « l’ange exterminateur » nous consolera au moment de fermer le livre. Une anecdote livrée à la fin du livre nous informe que « le bourreau de Prague », le patron « du petit lieutenant qui fait du si bon travail avec les Juifs, Adolf Eichmann » verra son nom porté par « le programme d’extermination de tous les juifs de Pologne, avec l’ouverture de Belzec, Sobibor et Treblinka : Aktion Reinhardt. »
 
  Si Binet n’affiche pas les maladresses d’un Yannick Haenel avec son Jan Karski, il s’inscrit dans la lignée des romans à vocation historiques que nombres de jeunes écrivains français hissent malheureusement bien mal. Reste le mérite de rappeler le destin d’hommes héroïques et de rouvrir le débat sur l’écriture de l’Histoire.
 
                                                                                                       Alexandre

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