
De Roux, comme il le dira lui-même, était « de tous les excès. » Exalté et exultant, il vivait avec frénésie, déferlait sur l’époque avec fougue et subversion, ne laissant rien échapper, surtout pas ces années que la mort lui ôtera bien assez vite. Toujours son allure sera galopante. Le désastre à venir le guette. Alors ce rimbaldien va vite, « dans un dérèglement de tous les sens », écrit, édite, aime, fait la révolution, se fait « voyant. » « La vie ne mérite d’être vécue qu’en termes de conventions démentielles » écrira t’il dans Immédiatement – peut-être son chef d’œuvre. Sûr qu’il s’y est attelé à cette vie démente, débordée, incandescente. Jean-Luc Barré, son biographe, le décrit comme « l’une des figures taboues de l’histoire littéraire contemporaine », comme un « exilé de l’intérieur. » Une « figure taboue », certainement. Il faut dire que le (jeune) homme goûte avec morgue à ce plaisir aristocratique de déplaire cher à Baudelaire. Il sent trop le souffre pour certains. Il est trop autodidacte pour d’autres. (Il interrompt ses études en Première !) Et puis ce familier de l’exil, ce bretteur a le style qui éperonne, qui ne se laisse pas embastiller par les cerbères moralistes. Et puis, et puis voyons…c’est un fasciste ! C’est en tout cas par cette accusation que ses adversaires – le plus souvent dépourvus d’arguments et, tare suprême en littérature, de talents – tenteront de l’ostraciser. Alors de Roux répond, cinglant, non sans ironie : « A force de me faire traiter de fasciste j’ai envie de me présenter ainsi : moi, Dominique de Roux, déjà pendu à Nuremberg. » (Immédiatement) Il faut rappeler combien ce qualificatif ô combien original est en vogue dans les années 70. Combien la droite littéraire est dépecée : du hussard Nimier à l’inclassable J-R Huguenin en passant par la tiédeur courtoise de Mauriac, tous ont disparu. Et puis, comment ne pas attaquer un écrivain pour qui « la métaphysique est de droite » ? Qui critique la déchéance de l’Occident ? Ajoutez à tout cela la filiation maurrassienne de Dominique de Roux (son grand-père a été un intime de Maurras, son avocat ainsi que celui de l’Action française) et le réflexe pavlovien des inquisiteurs ne tardera pas.

Mais ce qui va compter et l’imposer définitivement sur la scène littéraire, c’est la création des « Cahiers de l’Herne », restés sans équivalent. Le premier volume est consacré à René-Guy Cadou, poète météorique dans le paysage littéraire français et auteur d’un unique roman : La Maison d’été. Viendront ensuite des monographies d’écrivains « à rebours », des réprouvés, des maudits, des très talentueux surtout…Il n’est pas aisé à l’époque (années 60) d’extirper des décombres un Céline, de révéler Gombrowicz (à qui il consacrera un livre d’entretiens), d’organiser la visite du poète américain Ezra Pound sur le territoire français. Comme dans tout ce qu’il entreprend, de Roux va ferrailler, déployer une énergie folle pour légitimer ses auteurs favoris. La littérature avant tout, et pour toujours. Aux infréquentables, il faut ajouter quelques poètes de la Beat Generation, Allen Ginsberg notamment, et des contemporains comme Julien Gracq ou Raymond Abellio qui ont toute leur place. « Les Cahiers de l’Herne » font aussi place aux collaborations les plus variées : du jeune Sollers au plus que controversé Rebatet. Par souci de provocation, Dominique de Roux écrira dans son essai, La Mort de L-F Céline (1966) : « Les écrivains doivent se perdre, la réussite tend à avilir. » Bien sûr la gauche intellectuelle trouvera là une raison de plus de le taxer de fascisme, bien sûr l’insulte sera martelée frénétiquement et sans nuances. La gauche intellectuelle on vous dit…



(André Fraigneau, le deuxième en partant de la droite)« Exemple d’un génie tout en nuances et qui se définit par ses nuances, gêné seulement ici par la difficulté de transposer dans le français classique la véritable sensibilité romantique, celle qui vient d’Allemagne, d’une certaine Rome ou d’une certaine Grèce et s’en va vers la mort. » C’est ainsi, qu’avec beaucoup de justesse, Robert Poulet décrit André Fraigneau. Fraigneau était de ceux qui aiment les voyages, qui en font, et qui savent les décrire. C’est entre autre cette passion pour les voyages qui le rapprocha de Michel Déon, qui admirait autant l’homme que l’écrivain. Longtemps ils durent parler avec exaltation de la Grèce qui fut pour eux plus qu’un refuge, une terre d’élection. Homme pudique et touchant, Fraigneau parvint à 17 ans à obtenir une entrevue avec Barrès. Le Prince de la jeunesse l’encouragea à franchir le Rhin. C’est ainsi que débuta pour Fraigneau une vie de voyages et de fêtes, dont l’œuvre, quoique demeurant clandestine, n’a jamais cessé d’être rééditée.

André Fraigneau appartient à cette race d’écrivains qui ont su construire leur style comme leur vie, sans jamais se dérober à sa quête, à la fois mystique et esthétique.

Les voiles noires pendent, lourdes d’eau, et luisent mouillées comme du cuir. Les maisons grises s’effacent dans la bruine ; et les tourelles rouges du château, sur le bord de la rivière, n’ont plus que la couleur éteinte des dernières roses…
Pas un pli dans le ciel gris. Il bruine. »

« Suarès mourut misérable et oublié, après avoir écrit sur Retz, sur Tolstoï, sur Napoléon, d’une manière incomparable, qui prouve une respiration égale à celle du génie. » Voilà comment Roger Nimier, dans son Eleve d’Aristote, parlait d’André Suarès, cet écrivain-poète en rupture avec l’esprit de son temps qui écrivait dans Voici l’homme : « La mode est la plus excellente des farces, celle où personne ne rit car tout le monde y joue. » Suarès a refusé ce jeu de dupes et le temps s’est chargé de l’ensevelir sous son œuvre immense que l’on ne réédite pas, à laquelle on ne s’intéresse pas, que l’on ne connaît pas. André Suarès est né en 1868 à Marseille et mort en 1948. Il aura « connu » les trois guerres. Gabriel Bounoure l’a défini comme « le grand témoin de la grande crise de sa génération, quand on ne pouvait même pas croire à la vie, sauf sous cette forme sublime qu’on appelle art. » L’art. Il y a voué toute sa vie. 80 ans et plus de cent œuvres. Pas un seul roman. Mais une œuvre hétéroclite faite de carnets de voyages, de poésies, de pamphlets prophétiques, d’essais…Chez lui tout est littérature, misère et volupté.

Deux citations, enfin, d’André Suarès, qui, à mon sens, révèlent le mieux l’homme et l’écrivain qu’il fut.
Alexandre
Multi-césarisé, distinction hexagonale qui lui permet d’être enfin prophète en son pays, le dernier film de Jacques Audiard arrive après une série de films français dits « sociaux », ancrés dans le réel, à l’image des récents Welcome et A l’origine.
N.
Nuit d’été, nuit d’hiver, nuit catalane ou nuit romaine ; Paul Morand est l’écrivain de la nuit éternelle, instinctive. Celle qui ne finira jamais, ou qui n’a en fait jamais commencé. Celle où l’on va puiser au bout de soi-même jusqu’aux petites heures de l’aube. Morand est né en 1888, à Paris, sur l’emplacement du célèbre Bal Mabille. Cela explique peut-être cela. Au-delà de la simple anecdote, ce que ce mondain élégant aimait par-dessus tout, ce sont le jazz, les chevaux de sang, les voitures de courses qu’il collectionnait d’ailleurs en grand nombre; sans oublier son gout immodéré pour les femmes…qui le lui ont bien rendu. S’il se pliait de bonne grâce au jeu des mondanités, y trouvant même une certaine source d’amusement, l’homme s’y laissait cependant peu prendre. C’est en fait un homme timide, fuyant sa vie, qu’il qualifie d’ « accident », les attachements, les contraintes, toujours en dehors des choses, de la fête, plutôt là en témoin qu’en véritable acteur. Il s’est tout d’abord détaché de la poésie, puis de la politique, pour enfin se consacrer tout entier à son travail d’écrivain. De là lui vient sans doute ce goût du retranchement, de l’élévation. Paul Morand, décédé il y a de cela 33 ans, nous contemple toujours du haut de son planeur, par-delà la photosphère.
De brillantes études en sciences politiques et à Oxford l’amènent à passer le concours des ambassades. Il est reçu premier… Voilà qui vous situe un homme ! Premier toujours, premier partout : jamais dernier. Voilà ce qui caractérise Paul Morand : son refus de la défaite, sous toutes ses formes. En 1913, il prend son premier poste à Londres comme secrétaire d’ambassade. Il y développe le sens de la formule et le génie du style. De ses trop longues heures passées derrière son bureau d’ambassadeur, il en sortira un impressionnant témoignage de la première guerre mondiale, qu’il vécut aux premières loges du Quai d’Orsay, « Journal d’un attaché d’ambassade (1916-1948) ». Mais les ambassades, il aimait cela aussi.
Paul Morand écrivain, Paul Morand diplomate. Voici les deux facettes visibles de l’homme, à laquelle on pourrait rajouter une troisième corde à son arc : celle du voyageur infatigable. Paul Morand, c’est un peu les 24 fuseaux horaires à lui tout seul !Accumulateur de kilomètres, il a effeuillé le monde d’ouest en est et de part en part. Des vols longs courriers, il en a fait ! et nul ne doute qu’il aurait eu sa place dans le premier vol du concorde (l’avion le plus rapide du monde)… Peu assidu aux ambassades, il a écumé les villes d’Europe et du monde, en retirant à chaque fois le meilleur. De ses postes à Rome, Madrid, Bangkok, et surtout d’un tour du monde qu’il effectue pendant des vacances prolongées (tout à fait le genre du monsieur, de se prendre des vacances prolongées pour parcourir le monde), il ramène de remarquables textes sur les villes : New York, Londres, Bucarest, jusqu’à La route des Indes (1935).
« Il ne se lassait pas d’écrire ce qu’il avait vu: portraits de villes, récits de voyage (Londres, New-York, la Route des Indes, Rien que la terre) prennent, grâce à lui, un caractère neuf. Ce n’est plus le triste conférencier qui rentre d’Amérique, et dit, en soupirant, que les maisons sont bien hautes, c’est un admirable géographe des idées, des matériaux et des êtres. La géographie universelle sera le grand sujet de sa vie, parce qu’une jeune femme, chez lui, rencontrera toujours un fleuve, un océan sera là pour accueillir un drame; et parce qu’il y aura toujours une statistique pour contempler une passion », écrit Nimier dans Ars, saluant ainsi la mémoire de son oncle, qui fut avec Jacques Chardonne, le modèle et protecteur d’une nouvelle génération d’écrivains qu’on dénommera « Hussards », en fait toute la génération de 1950 (Nimier, Déon, Blondin, Laurent).Il débute dans la littérature avec un recueil de poèmes (La lampe à arc, 1919). Mais c’est Tendres stock, préfacé par son ami Marcel Proust (qu’il surnommait « Le maître du temps »), qui l’intronisera dans le milieu littéraire de l’époque, suivit peu de temps après par Ouvert la nuit (1922) et son pendant, Fermé la nuit (1923).
Un style rare, bref et serré
Cet écrivain authentique semblait doué de tous les dons. L’auteur de Voyage au bout de la nuit ne s’y est d’ailleurs pas trompé et ne tarit pas d’éloges sur sa personne, le reconnaissant même pour son maître: « Paul Morand est le premier de nos écrivains qui ait jazzé la langue française. Ce n’est pas un émotif comme moi, c’est un satané authentique orfèvre de la langue. Je le reconnais pour mon maître. » (Louis-Ferdinand Céline - Lettre à Milton Hindus, 2 décembre 1947) Oui, une certaine rigueur du style émanent des écrits de cet obsédé de la précision, de l’orfèvre, de la refonte des phrases jusqu’à l’épuration totale. Peu d’écrivains se sont attachés comme lui au style, qui prévalait sur tout le reste. Ce qui, loin d’être une tare, le différenciait de son époque.
Paul Morand était aussi un excellent nouvelliste. Il a fait de ce genre littéraire un art. Dans la préface d’Ouvert la nuit, il en fera même l’apologie :« Elle garde un public vrai, celui qui ne demande pas à un livre de lui servir d’aliment (un écrivain n’est pas un restaurant). Il n’y a pas de quoi se nourrir dans une nouvelle, c’est un os. » Ou encore : « La nouvelle opère à chaud, le roman à froid. La nouvelle est une nacelle trop exiguë pour embarquer l’Homme : un révolté oui, la Révolte, non. » Dans une lettre adressée à ses parents, il exprime le désir de voir s’évanouir l’image du poète dans « une écriture simple où l’art n’apparait pas à première vue ».Le goût de faire rare, bref et serré (comme l’exige, selon lui, l’accélération des temps modernes) lui tiendra lieu d’idéal littéraire durant toute sa vie.Dans L’homme pressé, il se fait d’ailleurs le témoin des évolutions de cette société de la vitesse, qui tend à rapprocher les hommes plus vite entre eux, au détriment des rapports humains.Quoiqu’il en soit, Paul Morand écrit toujours « avec les yeux de l’âme », et dans Milady, sans doute sa nouvelle la plus aboutie, il semble avoir atteint l’idéal de concision qu’il s’était fixé.
« Je n’ai jamais considéré comme une catastrophe de sombrer avec mon temps »
« Gaulle », l’ennemi juré
En dépit d’une forte résistance, Paul Morand a été élu à l’académie française en 1968. Des réticences en raison de son passé, notamment celles de Charles de Gaulle, protecteur de l’Académie, avaient retardé cette échéance. Une certaine inimitié était née entre les deux hommes au moment du rapprochement de Morand avec Pierre Laval et du gouvernement vichyssois. Morand le surnomme même avec mépris « Gaulle » dans une lettre adressée à son ami Jacques Chardonne. Morand passe alors du statut de dandy mondain, d’écrivain à succès, à celui de lépreux d’extrême droite, à éviter.A l’image d’un Drieu, on ne lui passera jamais ses accointances avec Vichy.
La patrie en danger
Alors que la seconde guerre mondiale a débuté et qu’il se trouve à Londres, il ressent le besoin de revenir en France : « La patrie est une expérience qui doit se vivre en commun, surtout à l’heure du péril », explique t-il à un ami. Pour lui la France est comme une seconde mère, et les « bons français », des fils. Bon patriote, Morand était éminemment préoccupé par le sort de son pays :« Un fils abandonne t-il sa mère à l’instant du danger ? ».Il est tout de même exhorté à faire valoir son droit à la retraite par le gouvernement de Vichy.C’est le retour de Pierre Laval au gouvernement en 1943 qui va le remettre en selle. En 1944, il est nommé ambassadeur par le gouvernement de Vichy en Roumanie, d’où son épouse est originaire.Sa carrière diplomatique prend fin à la Libération, alors qu’il est ambassadeur à Berne. Mais sa révocation puis son exil en Suisse ne le brisent pas pour autant. Son œuvre se fait juste un peu plus solennelle, profonde, émouvante. Durant cette période, il se découvre une passion pour l’Histoire et de nouvelles orientations, même s’il ne cache pas que l’exil lui pèse : « L’exil est un lourd sommeil qui ressemble à la mort », écrira t-il.
« Que de vies j’ai eues ! »
Cavaleur, misogyne, Paul Morand, malgré de nombreuses conquêtes, n’en restera pas moins fidèle (de cœur au moins) à la même femme, Hélène, à qui il dédiera l’Homme pressé… « Mais dédie-t-on un livre à qui l’on dédia sa vie ? » …Et aux cendres de laquelle il mêla les siennes.
Venise, une chronique de voyage, fut son dernier ouvrage. La Sérénissime sera le cadre des derniers coups de crayons d’un écrivain agité qui sembla toutefois, sur la toute fin, avoir trouvé le repos de l’âme par l’accomplissement de sa mission sur terre (nous offrir des livres). Il s’en est allé sur ce dernier aveu. Par discrétion européenne, sans doute.
Nicolas
Niklaus

« Un souvenir lumineux. » C’est par ces mots que Lucien Rebatet, par la voix de Régis Lanthelme, clôt son roman. Son roman ? Sa traversée intestine ! Son épopée jubilatoire ! Pas un de ces petits romans actuels…
1951 : un manuscrit particulièrement volumineux sort d’une prison dans une semi-clandestinité. Très vite, sur les conseils, dit-on, de Camus, Gallimard décide de le publier. Il s’agit des Deux Etendards, premier roman de Lucien Rebatet. « Le chef d’œuvre secret de la littérature moderne » selon Georges Steiner. On est en 2002. Et avant ? Rien ou presque. Cinq livres (seulement) sur l’auteur. Quelques pages sur le web, quelques universitaires égarés et encore quelques étudiants audacieux. Et puis le vide, un vide hostile à une certaine littérature, aux grands écrivains réputés « sulfureux. » Au moralisme de l’époque, opposons donc la Littérature. Exhumons-là ! Et tant pis si elle est fasciste ! Tant mieux ?…
On pourrait me croire fasciné par le mythe romantique de l’écrivain maudit. Il n’en est pas tout à fait rien…Disons brièvement que le silence assourdissant qui entoure ce chef-d’œuvre autant que son indéniable qualité littéraire ont contribué à éveiller ma curiosité avant de susciter mon admiration.
Mais à qui avons-nous à faire ? Au pire des salauds, un type nazifié jusqu’à la moelle, un antisémite féroce, partisan du national-socialisme jusqu’à la dernière heure (s’engageant dans la Milice en 1944 !) et « de l’espèce la plus frénétique » selon ses propres termes. Bref, un infréquentable, un type à qui on ne serrerait même pas la main lors d’un dîner officiel ou au comptoir de chez Marcel quand Paulo paye sa tournée. Des écrivains « collaborateurs », il y en eu des dizaines. (Et souvent des plus talentueux…) Parmi les plus « illustres » d’entres-eux figurent Drieu la Rochelle, Brasillach et Rebatet. Si les deux premiers n’ont pas survécu à l’épuration résistantialiste, (Brasillach fusillé à Montrouge, De Gaulle ayant refusé sa demande de grâce, et Drieu se suicidant en 1945 après deux tentatives infructueuses) Rebatet, lui, est passé outre. D’abord condamné à mort puis gracié par Auriol avant que sa peine soit commuée en travaux forcés à perpétuité, pour être finalement libéré après quelques années de prison. (Il sera libéré le jour même de la publication de ses Deux Etendards…) De ces trois grands cochons, un seul sera finalement recouvert d’oubli : Lucien Rebatet, le survivant…

En 1942 paraissent Les Décombres, bijou de polémique outrancière, pamphlet étourdissant mais aussi partition naziphile porté par un discours visant à proscrire de manière radicale les Juifs. Ce véritable « best-seller » de l’occupation, sera, comme le disait son ami Brasillach, son « sombre soleil ». Lors de son procès, Lucien Rebatet confiera qu’il renierait volontiers Les Décombres pour cet immense livre, « purement littéraire » que seront Les Deux Etendards. Ecrit en grande partie en prison et commencé à Sigmaringen, (ville du gouvernement français en exil) ce roman doit être l’œuvre de sa vie, celui qui doit imposer à la postérité un autre visage que celui des Décombres.
Celui pour qui « la prison est la mère de la littérature », celui qui se réclamera de la phrase de Dostoievski : « Je suis seul et ils sont tous », celui qui sera un critique de cinéma reconnu et qui influa le cinéma de « la nouvelle vague » (Truffaut lui portait une sincère affection), celui qui écrira Une histoire de la musique faisant encore autorité aujourd’hui, celui que l’illusion totalitaire confondra, cet auteur unanimement vilipendé pour ses Décombres, avait avant tout écrit une œuvre de génie.
Mais de quoi peut-bien parler Les Deux Etendards ? Mais d’amour ! Toujours l’amour ! Il n’y aura jamais moins original comme il n’y aura jamais plus essentiel que l’amour. Le thème principal du livre se trouve magnifiquement exposé dans le roman lui-même lorsque Michel (l’un des deux héros masculins) découvre sa vocation de romancier : « L’amour, feu central, avait embrasé cette matière inerte du passé, du présent, de l’avenir, du réel, de l’imaginé, que Michel portait au fond de lui ; l’amour l’avait fondue, et grâce à lui seul elle prendrait forme. L’amour serait célébré dans tous ses délices et toutes ses infortunes. Mais le livre dirait aussi la quête de Dieu, les affres de l’artiste. La poésie, les secrets des vices, les monstres de la bêtise, la haine, la miséricorde, les bourgeois, les crépuscules, la rosée des matins de Pâques, les fleurs, les encens, les venins, toute l’horreur et tout l’amour de la vie seraient broyés ensemble dans la cuve. » (Page 181) Et le silence vainquit…
Modestement mais non sans opiniâtreté, brisons ce silence. Silence qui trouve ses raisons dans la longueur du roman (plus de 1300pages), son prix, excessivement cher : 46euros ; les étudiants ne peuvent pas se l’acheter alors que c’est leur livre, sa complexité, avec notamment la place accordée à la question religieuse, mais « l’indiscutable vérité est que Les Deux Etendards continue à être ignoré à cause du black-out imposé pour des raisons politiques » selon Pascal Ifri. Avant de réhabiliter l’œuvre de l’auteur, il faudrait donc simplement l’habiliter.
C’est un roman éprouvant, âpre, trop didactique. Mais retourner, chaque jour, dans cette fournaise ou tout vous écorche et vous enivre, retrouver Régis, Michel et Anne-Marie, vaut tous les efforts. Il faut mériter cette lecture. Roman d’initiation dans la lignée d’un Rouge et le Noir, il raconte la maturation, l’amitié profonde de deux jeunes gens de vingt ans dans la France de l’entre-deux guerres. Epris de la même jeune femme, qui, par sa plénitude psychologique et physique est comparable à la Natacha de Tolstoi, (selon Georges Steiner) ils nous offrent une véritable éducation sentimentale : Régis est l’amant mystique et Michel, l’amoureux éperdu. Régis, s’il demeure un être attachant, est ce type de personnage devant lequel on se dit : « il vaut mieux avoir tort avec un autre que raison avec lui. » Et cet autre avec qui on préfèrerait avoir tort, c’est bien sûr Michel : ressemblant évidemment à Rebatet, Michel c’est avant tout vous, moi, la jeunesse, une jeunesse comme on rêve de voir et de vivre. Garçon de vingt ans, ancien élève des Pères, ardent, intelligent mais pauvre, Michel débarque à Paris pour y terminer ses études. Il découvre la capitale, sa musique, ses peintures, ses théâtres et sa littérature. Mais Michel est aussi le moyen de ressusciter dans le récit romanesque les enthousiasmes artistiques de la jeunesse de l’auteur. Car l’intrigue du roman reste autobiographique : elle renvoie à la première jeunesse de Rebatet, une époque non politisée de sa vie. Enfin il y a Anne-Marie : aussi espiègle qu’intelligente, aussi pieuse que lesbienne, tour à tour divine enfant et maîtresse rêvée, elle sera l’objet de leur désir, à l’égal du Dieu que Michel et Régis recherchent.
L’auteur parvient à loger au cœur du récit une analyse remarquable du sentiment amoureux (la lettre de rupture d’Anne-Marie est inoubliable) et l’évocation de la sensualité et de la musique classique comptent parmi les plus belles pages du roman. L’articulation de cette relation triangulaire est une véritable démonstration de génie de l’auteur, et lorsque nous lisons ses pages, impossible de ne pas désirer, à l’égal des personnages, leur « nuit de Brouilly » ou leur « vingt-huit Septembre »…
Chronique réaliste, le roman ne s’en tient pas là. Pour Rebatet, ses personnages sont « trois mystiques qui se sont heurtés au catholicisme. » Ce qu’on peut appeler le refus nietzschéen du christianisme débouche sur un véritable mystère du salut qui est l’un des visages de la fureur totalitaire moderne. Loin du délire antisémite qui peut affluer dans Les Décombres, le roman n’est pas pour autant dépolitisé : antidémocratisme et antichristianisme font partie des ressorts de récit. Le roman évoque la foi et l’incroyance mais plus fondamentalement, et selon les termes de l’auteur : « le conflit entre l’amour et Dieu. L’homme devant l’amour. L’homme devant Dieu. » Ainsi un grand roman, « non de la démonstration d’une thèse : des êtres s’affrontent, non des allégories » pour reprendre Georges Laffly.
« Si j’avais rencontré Lucien Rebatet en 1943, je lui aurais tiré dessus à coup de revolver. Mais il avait écrit dans sa cellule de condamné un des plus beaux romans du vingtième siècle : Les Deux Etendards que j’admirais avec fanatisme. » Voilà comment Jean Dutourd expose ce qui est fondamentalement le centre névralgique de la problématique : comment dissocier, en littérature, l’engagement politique de l’auteur de l’œuvre elle-même ? Pour citer Proust : « Un livre est le produit d’un autre que moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. » Les Deux Etendards ne sont pas une parabole nazie : ils ne fédèrent pas, en contre-champ au récit romanesque, une fidélité au national-socialisme. Ce n’est pas une œuvre politique, c’est une œuvre d’art.
Et puis il y a le style, le seul argument qui vaille en littérature. A l’instar de beaucoup d’intellectuels et d’écrivains de droite de l’entre-deux-guerres, l’amour et la pratique de la belle langue étaient un dépassement, une façon de se transcender. Si Les Deux Etendards, pour un nombre croissant de jeunes lecteurs (bien qu’ultra-minoritaire) est une véritable révélation, c’est parce qu’en plus d’une histoire puissante et dans laquelle on peut se reconnaître, il faut ajouter la beauté et la vigueur du style. Rebatet a la beauté formelle de « l’art classique ».
Bien sûr l’auteur ne fut pas un créateur de style tel que Proust ou Céline, mais il est à placer dans la lignée des grands romans classiques du XIXième siècle. Il écrivit d’ailleurs : « J’aurais aimé que l’on pût me faire honneur de quelques procédés nouveaux de narration. Mon roman n’était pas une forme singulière, imprévue, conçue a priori, et que je voulais remplir avec un thème et des personnages plus ou moins adéquats. C’était une histoire touffue, que je voulais raconter aussi complètement et clairement que possible. Mon esthétique, en littérature, a d’ailleurs toujours été hostile aux procédés qui ne sont pas commandés par une nécessité intérieure. (Lucien Rebatet, Mémoires d’un fasciste, tome II)
Bon, il est quand même sévère avec lui-même le Rebatet, rien qu’au regard de la production contemporaine…Il réside bien dans son roman une originalité stylistique forte : elle se situe dans cette formidable alchimie du sublime et de la fange. Dans ses pages, l’écrivain use de tous les registres de la langue ; l’emploi de l’argot, par exemple, sert à merveille l’expression de la crudité et de la truculence, notamment dans les nombreux passages érotiques.
Le style de Rebatet se traduit par une puissance lyrique, un déferlement du verbe et de l’image qui expriment toute sa jubilation, sa haine, son amertume, sa rage de convaincre et sa violence. Le classicisme d’ensemble s’accompagne donc d’un emploi de l’argot, signe de rupture et de défi, dénotant la volonté de l’auteur : dire vrai.
Résolument hostile à la médiocrité de son époque et inadéquat à ce qu’elle pouvait enfanter, Rebatet, dans ses Décombres, s’est « vomi lui-même, mais sur les autres », commettant ainsi le seul pêché inexpiable : le crime contre l’esprit. Droiture et solitude symbolisèrent la pureté idéologique d’un homme, dont, finalement, la véritable trahison ne fut pas de choisir l’Allemagne hitlérienne mais de sacrifier à la politique la littérature. De son mépris pour ses dissemblables et derrière sa répulsion pour les résistants du 32 août (résistants de la dernière heure comme Sartre) subsiste cette idée que la littérature tient le sommet de la hiérarchie des valeurs. Ce classique méconnu que sont Les Deux Etendards gagne donc à devenir enfin cet immortel chef-d’œuvre qu’un ostracisme lamentable s’est empressé d’ensevelir sous des décombres…
Puissions-nous avoir désormais assez de recul pour que ne se reproduisent pas les aberrations de l’immédiat après-guerre telles que l’exclusion de René Etiemble des Temps Modernes par Sartre himslelf au prétexte de la reconnaissance du génie littéraire de Rebatet. Derrière le monstre que l’on se plaît tant à voir, se cache un écrivain ruisselant d’intelligence et pourvu d’un talent prodigieux qui laissa son empreinte chez les Hussards (écrivains de droite des années 50 : Nimier, Laurent, Déon, Blondin) et les écrivains de « la Nouvelle Droite » (années 60) pour qui Les Deux Etendards trônèrent en première place dans leur panthéon.
Les Deux Etendards nous éclairent donc sur cette crise de l’esprit qui ébranla le vingtième siècle. L’écriture romanesque est-elle la plus habile à la transcrire ? C’est bien possible. Et quand bien même voudrions-nous dévier de l’itinéraire historique que trace le roman, il restera toujours ce grand texte romanesque porté par une langue immarcescible : la langue française…
Entre bohème et devoir moral, entre inertie mélancolique et exaltation des sentiments, plein de fougue et de haine, Les Deux Etendards font fulgurer devant nos yeux le Paris des années 20, un Lyon aussi envoûtant que le Londres de Dickens, avant de nous emporter en Italie puis en Turquie, sans que ne meurent jamais, ni la fureur ni la grâce. Alors, comme le disait Lautréamont : « Allez-y voir vous-mêmes, si vous ne voulez pas me croire. »
Lisez, vous verrez. Vous jugerez. Et peut-être en garderez-vous un souvenir…lumineux…
Alexandre
Le nouveau Nabe
envoyé par HamilcarGuimir. - Futurs lauréats du Sundance.
Il aura fallu attendre sa mort pour que l’écrivain daigne enfin nous donner de ses nouvelles. JD Salinger vivait depuis 50 ans reclus chez lui, en ascète, dans sa maison du New Hampshire. S’il avait cessé de publier, il n’a jamais fait mystère de la continuation de son activité d’écrivain. Des éditeurs peu scrupuleux de ses volontés dernières se frottent déjà les mains. Ses tiroirs sont-ils bien scellés ?
« En lisant les nouvelles ce matin, j’ai appris que JD Salinger, le type qui a écrit l’Attrape-cœur, était mort. Ça m’a scotché. » Holden ne doit toujours pas s’en remettre. C’est en tout cas tout à fait le genre de phrases à l’emporte-pièce qu’il aurait pu prononcer dans l’Attrape-cœur, roman dont il est le héros. L’Attrape cœur, vous ne connaissez pas ? Allons bon !
C’est avec ce livre que Jerôme David Salinger a bâti toute sa réputation. Publié en 1951, c’est à ce jour l’un des plus beaux succès d’édition de tous les temps ( il s’en est vendu chaque année 100 000 exemplaires de par le monde). L’idole des campus a donc fait rêver des générations d’étudiants avec ce livre, que l’ironie du ton, les descrptions du New York interlop, et surtout l’errance du jeune Holden Caulfield n’ont pas fini de rendre culte.Son succès le propulse très vite sous les feux de la rampe. Après New-York, sa ville de cœur, la pression étant ce qu’elle est, c’est dans le village de Cornish que l’écrivain trouve refuge, dans une maison située en haut d’une colline boisée, à l’abri des regards indiscrets. Le bernard-l’ermite de la littérature américaine n’en sortira plus. La raison de ce silence ? Il l’évoque à demi-mot dans l’une des rares interviews accordées durant cet exil : « Il y a une paix merveilleuse à ne pas publier. C’est paisible. Silencieux. Publier est une invasion terrible de ma vie privée. J’aime écrire. J’adore écrire. Mais je n’écris que pour moi-même et mon propre plaisir. »
Inconnu à cette adresse…
Holden se demande dans l’Attrape-cœur où vont les canards de Central Park quand le lac est gelé. Mais une autre question nous taraude. Qu’à fait Salinger pendant ces 57 ans ? S’est-il laissé vivre en vieillard, ou a-t-il continué à écrire, de temps à autre, pour son bon plaisir ? En tout cas, il a tenu bon. Sa dernière nouvelle, Hapworth 16, 1924, a été publiée dans le New Yorker du 19 juin 1965. Et depuis ? Plus rien, ou presque…
En 1970, il avait remboursé à son éditeur un à-valoir de 75 000 dollars, preuve qu’il n’envisageait plus la publication. Beaucoup ont bien sûr tenté de déloger le viel ours de sa retraite, pour percer à jour cette énigme vivante. Tous en ont été pour leurs frais: Salinger traînait ses biographes en justice.Aujourd’hui encore, bon nombre d’écrivains contemporains tentent de s’agripper à son mythe comme des bigorneaux à un rocher. Peu cependant peuvent prétendre ne serait-ce que lui arriver au petit doigt de pied. D’autres, pris d’un complexe d’Oedipe qui remonte sans doute à leurs débuts, tentent de se défaire d’une filiation trop lourde à porter. Le jour de sa mort, Bret Easton Ellis, l’écrivain new-yorkais, s’empresse de twitter ces mots : « Ouais !! Dieu merci il est enfin mort. J’attends ce jour depuis toujours putain. N’oubliez pas de faire la fête !!! » Le prolixe auteur américain a donc tué le père. Réjouissons-nous pour lui. Il ne peut ignorer cependant que son premier roman, Moins que zéro, -qui dépasse d’ailleurs rarement ce chiffre: personnages fantomatiques, intrigue inexistante, dialogues sans queue ni tête- est très loin d’être à la hauteur de son aîné l’Attrape-cœur.
Car il y a quelque chose de magique dans ce roman, d’unique, d’inimitable, presque de l’ordre du magnétisme, qui donne lieu à tous les fantasmes sur la vie de l’auteur. Les rumeurs les plus loufoques circulent sur son compte, véhiculées notamment par ses proches. Car Salinger est un homme trahi : doublement trahi. Par sa propre fille tout d’abord, qui le fait passer dans l’Atrappe-rêve, une biographie de son père, pour un illuminé qui s’abreuve de son urine, s’adonne à toutes sortes de cultes (bouddhisme, scientologie, etc), et prie dans des langues inconnues, puis par son amante, l’écrivaine Joyce Menard, qui a vendu leur correspondance au plus offrant. Son silence n’a fait qu’accroître ces racontars…
Un chef-d’œuvre posthume ?
On le sait, l’écrivain continuait d’écrire. Il classait même ses documents dans des pochettes de couleur ; d’un côté les écrits destinés à être publiés en l’état, de l’autre ceux qui nécessitaient quelques retouches. L’histoire ne dit pas non plus s’il a pu préserver quelques manuscrits de ses coffres-forts dans l’incendie qui ravagea sa maison en 1995.Toujours est t-il que l’annonce de sa mort a ravivé les convoitises. Pour les éditeurs en premier lieu, et les requins de toutes eaux en second. Sans parler de la manne financière que cela représenterait pour le cinéma, qui lui a toujours fait les yeux doux, et qui réclame lui aussi sa part de la dépouille mortuaire. Car Salinger a toujours refusé de céder les droits de l’Attrape-cœur (fort de sa mauvaise expérience au début de sa carrière avec l’une de ses nouvelles, dénaturée en mélo grotesque, My foolish heart), et ce en dépit de multiples sollicitations. Mais il est resté ferme, fidèle à la mauvaise image qu’il avait d’Hollywood. « Pour moi les films c’est pire que la peste », fait t-il dire à Holden dans The catcher in the rye, le titre américain de l’Attrape-cœur. Un documentaire sur sa vie, annoncé comme événement aux Etats-Unis, sans doute dévoilé lors du prochain festival de Cannes, n’attendait plus que son décès pour sortir du bois (on y verra des personnalités ayant cotôyé Salinger, des « témoins de sa vie »). Comme quoi les vautours avaient déjà élus domicile à Cornish.
Salinger est donc mort à l’âge de 91 ans, mais cette fois c’est pour de bon. Et ça fait tout drôle.Il a choisi la pénitence suprême, celle qui ne se réclame pas. Son œuvre devrait lui survivre encore longtemps. Elle est indémodable, presque intouchable. La véritable question est: jusqu’à quand ?…
Nicolas


Nicolas
Ne blessez pas celui que vous ne pouvez tuer. C’est en substance la maxime que l’on pourrait tirer au sortir de ces 694 pages bouillonnantes de fureur, de ferveur, de génie. Lassé et déçu des « éditeurs blasés et des libraires boycotteurs », Marc-Edouard Nabe, 51ans, l’écrivain le plus sulfureux de la littérature moderne, a donc décidé d’auto-éditer, d’anti-éditer plutôt, son dernier livre et de le vendre exclusivement sur son site www.marcedouardnabe.com.
Culte. Occulte. Marc-Edouard Nabe, c’est le plus grand écrivain français vivant. C’est la turbulence du talent à l’état brut. L’artiste pur. Et son dernier livre, L’homme qui arrêta d’écrire, un pur bonheur.
Avec quel enthousiasme ne me suis-je pas précipité sur ce livre ! Un enthousiasme d’enfant à l’approche du trésor qu’il convoite si ardemment. « Ca a débuté comme ça » : j’ai presque arraché LE paquet que me tendait le livreur et j’ai filé le déballer dans ma chambre, les rideaux encore tirés, à l’abri de tout évènement qui aurait pu ralentir ou ajourner ma découverte. Je ne voulais pas qu’on m’épie en train de déflorer la chair de ce livre. Encore cette histoire de trésor…Après une âpre bagarre avec les couches d’adhésifs pour extraire, intacte, l’œuvre noire, je m’assois, reprend une respiration qu’une groupie de groupe de rock n’aurait pas à m’envier, et scrute consciencieusement l’objet-livre. Près de 6cm d’épaisseur, une couverture étoilée de lettres roses pour le titre et jaunes pour le nom de l’auteur. Rien en quatrième de couverture, si ce n’est ce numéro rose fluo : 28. 28euros, vingt-huitième livre. Un rapide coup d’œil pour assouvir un peu de ma fébrile excitation : pas d’exergue ni d’incipit à proprement parler, pas de table des matières, pas de chapitres ! Ou plutôt un seul. Véritable monolithe. Impossible de ne pas picorer une ou deux phrases. Ce jeu de hasard ne me convainc pas. Je ne tombe que sur des dialogues. Et puis un dérapage bien malheureux sur les dernières pages : Emma. Qui est Emma ?
Une turlute littéraire qui dure 694 pages. Je me suis fais littéralement engloutir, broyer, pomper par ce roman. Roman d’une incroyable fertilité, d’une incroyable vitalité. Tout commence par une lettre de rupture. Celle de son contrat avec son éditeur. Raison de plus pour le narrateur-auteur de ne plus écrire. Dans ce voyage au bout de Paris, il faut se faire au décalage horaire littéraire. Le jet lag dans la gueule vous ahuri de joie. Pérégrination d’une semaine. Le Dieu Nabe crée son roman-monde en sept jours et n’en prend pas un pour se reposer. Pour Eve, il faudra attendre quelques centaines de pages. Qu’importe, en attendant, c’est déjà le pied.
Nabe, Nabe, Nabe, rire avec Nabe ! Paradis, purgatoire et enfer. Nabe, c’est toujours les trois à la fois. Nabe assume, transcende, sublime. Il ne fait jamais de compromis. Ce serait déjà se compromettre. Il n’a jamais épargné quiconque. Et ne commencera jamais. « Mieux vaut jamais que trop tard » a-t-il écrit. Nabe n’a rien perdu de ses saillies célino-rebatesques, n’a jamais renié son style Brasillach : nœud de pap et lunettes rondes. Toujours à provoquer les cerbères de la bien-pensance. Et tout ça lui va si bien.
Nabe sacrifie tout au style. Parfois, c’est indigeste. Sans doute trop de néologismes, d’onomatopées. Il faut s’y reprendre pour s’en délecter. Sans doute trop enfant capricieux. Et gâté aussi. Gâté d’un immense talent. Il faut (re)découvrir son premier livre : Au régal des vermines, achevé à 21ans ! Comme « le régal » disait beaucoup des années 80, L’homme qui arrêta d’écrire dit beaucoup des années 2000. C’est d’abord le désenchantement hilare, l’allégresse irrésistible. Il est d’une férocité jubilatoire pour autopsier les temps modernes. Contemplateur à la fois médusé et enjoué de la modernité triomphante où tout est tourné en dérision, où Meetic est la nouvelle alcôve de la séduction, où les vrais artistes sont laminés pendant que les faux sont glorifiés. Sans amertume, le narrateur brosse le portrait d’une jeunesse qui ne lit plus et se contente de surfer, pour qui l’art se confond avec la sous-culture médiatique. Nabe ne leur impute d’ailleurs pas la responsabilité de leur déchéance mais attaque leurs aînés, ces soixante-huitards qui ont tout aplanit, qui ont crié « fasciste ! » à ceux qui avaient la vertu de la hiérarchisation artistique et culturelle.
A travers cette odyssée urbaine, on ne résiste pas à l’humour décapant et aux formules assassines et lumineuses de l’auteur : « Il est tellement pédé qu’on en oublie qu’il est noir », « Pascale Clark, quand on la voit, ça donne raison à tous les programmateurs qui ont préféré n’utiliser que sa voix. » Mais ce mordant sert surtout à une critique radicale, sans ambages, de l’époque, de cet univers dévitalisé et virtualisé, où « les choses fausses existent en vrai. » Nabe éructait déjà chez Pivot, dans son célèbre « Apostrophes », que nous vivions dans un « grand Larousse en désordre. » Il affirmait le gouffre qu’il y avait entre un Céline et un Modiano. C’était son crime, ça l’ait resté : prétendre qu’il existe des différences, une hiérarchie. Ca passe mal dans un monde échoué sur les rives de la démocratie libérale ou tout se vaut. A force d’être tolérant sur tout, on est exigeant sur rien. Démocratiser la culture fait figure de nouvelle panacée universelle. Cette société rongée de maux a fini par abdiquer les mots. « Vous ne vous apercevez même pas que le principe démocratique, qu’il ne vous viendrait pas à l’idée de remettre en question, n’a qu’un but, c’est d’annuler l’individu. Aujourd’hui il faut être Monsieur Toutlemonde et madame Personne. Vous avez remarqué que l’égo n’est autorisé que s’il est social ? C’est le « nous » démocratique contre le « je » anar. En démocratie, « je » ne doit pas être un autre. » Taddéï expliquait, du temps ou il travaillait à Canal, que cette génération aurait à porter la honte de célébrer Alexandre Jardin pendant qu’elle ignorait Marc-Edouard Nabe.
Nabe a du talent. Et le talent excuse tout. Au moins en littérature. Qu’importe ces prises de positions « politiques » controversées, franchement limites, ou même carrément à l’ouest. Témoin privilégié de son temps et de son microcosme parisien, Nabe nous emporte dans sa féérie, dans sa fantasmagorie. Contempteur des Lettres et des arts parisiens, Nabe, en plus d’être devenu incontournable littérairement, l’est aussi, par ce livre peut-être plus que par tous ses précédents, sociologiquement. A ceux qui le disent amer, on aimerait qu’ils lisent ce court extrait où, justement, une brave libraire, après avoir ferraillée avec l’auteur, l’interpelle :
« Vous êtes amer.
Pas plus que Gorki.
Pardon ?
Rien. »
A défaut de chapitre, ce sont les épisodes, des tranches de vie plutôt, qui jalonnent le roman. L’auteur assassine l’art moderne au Palais de Tokyo, retourne au Baron après des années d’exil et y déplore ce « faux élitisme », s’immisce dans la conférence de rentrée de la chaîne Canal+, y relève la « laideur médiévale » de Jean-Michel Apathie, se retrouve par hasard au Train Bleu où il tombe dans l’enfer d’un cocktail littéraire (cet épisode est un vrai bijou), croise des trentenaires « revenus de rien » à l’hôtel Amour, accompagne, dans une boîte à touze : le « No Comment », de récents amis et quelques « peoples » parmi lesquels on trouve Ardisson, Benchetrit et Emmanuelle Seignier et conclut : « Le voilà le véritable échangisme, c’est pas de baiser la voisine, c’est de participer à l’amour des autres… » Plus tard, on le retrouve s’éveillant au jardin Marigny (le seul jardin de Paris qui reste ouvert la nuit), suivant l’allée Marcel Proust et déclarant : « Proust…Moi, c’est surtout sur ses plates-bandes que j’ai marché trop longtemps : la mémoire, le sauvetage d’une époque, le temps, la mort des êtres, leur vieillissement. » L’auteur rencontrera aussi un fanatique partisan du complot du onze Septembre, se retrouvera au milieu d’une manifestation de yourtes, aura une mémorable entrevue avec un Delon qu’il admire profondément et qui échappe d’ailleurs à la lapidation générale, déclamera son amour des prostituées…Bref, on croise une galerie de personnages connus ou pas, fictifs ou non, mais qui sonnent tous terriblement vrai.
De nombreuses autres situations romanesques, plus jubilatoires les unes que les autres, constituent ce roman. Personne n’avait romancé les années 2000. C’est chose faite. Pour finir en beauté, quelques aphorismes cinglants du cher Nabe :
« J’ai bien peur que ce jeu permanent avec le feu virtuel marque la disparition de toute fiction réelle au profit d’une virtualité antipoétique… »
« Il y a plus de vie dans la jeunesse qui a tort que dans la vieillesse qui a raison. »
« L’humour n’est jamais loin de l’horreur en ce début de siècle. »
« Le chez-soi immobile est remplacé par le dehors ambulant. »
« Ce n’est pas que rien n’est plus comme avant, c’est que rien n’est comme tout de suite. Même les gamins de quinze ans ont l’impression que la vie passe vite. »
Dans ces 700 pages bien tassées où l’on ne voit pas le temps passer, l’auteur nous offre un roman à la fois viril, touchant, revigorant, jubilatoire et féérique. En juge conquis, j’offre la dernière parole à l’accusé génial : « J’ai dit tout ce que j’avais à dire, comme toujours. Je suis la preuve qu’on peut tout dire ! » (Nabe, Vous aurez le dernier mot, le vendredi 5 février 2010)
ALEXANDRE
Nicolas Rey s’est fait discret depuis quatre ans. On le pensait séquestré par Pascale Clark, dans les studios de France Inter. En fait il n’allait « pas très bien ». Mais il nous a fait mieux qu’un mot d’excuse pour justifier ce silence. Il a tenté un témoignage émouvant. Un carnet de santé à la qualité sinusoïdale…
Un conte. Moral pour les uns, immoral pour les autres, amoral pour moi. Le FN est, selon l’expression utilisée, redevenue une force nationale. C’est incontestable. Et c’était prévisible.
Plus que le débat récent sur l’identité nationale, plus que les problèmes d’actualités récents tels que la burqa, le vote suisse sur les minarets, plus que cette parole soi-disant libérée – si elle avait été vraiment libre on aurait assisté à des charges bien plus virulentes que ces petites phrases étouffées dans un glaire de mécontentement – c’est un réel changement de la population française, une non fantasmée mise à mal du mode de vie français, de ses « us et coutumes » qui permettent cette résurrection frontiste. Sarkozy s’est glorifié de l’avoir tué. Sarkozy aurait du lire Joseph de Maistre : « On n’a rien fait contre les idées tant qu’on ne s’est pas attaqué aux hommes. » Mais on savait déjà que le président était le reflet de la décadence française. De son appauvrissement culturel et tutti quanti.
Bien sûr le score du front national pour ces régionales est inférieur à celui réalisé lors de 2004. Bien sûr depuis sa création le Front National est déjà monté plus haut. Oui mais. Ses scores à un chiffre des dernières législatives et européennes viennent d’êtres supplantés. 11.7 pour cent à l’échelle national, ça s’appelle un retour fracassant. Et je suis tenté de penser que si l’on n’avait pas subi depuis plusieurs années maintenant l’intégrisme écologique, par certains aspects plus fascisants que le parti d’extrême droite, la remontée du FN eut été bien plus spectaculaire.
La guerre à trois aura bien lieu. Le PS et l’UMP auront à en découdre avec un combattant ragaillardi. Qui vient de retrouver sa dignité. Et des raisons d’espérer. L’honneur et l’espérance, ça fait un beau cocktail pour s’engager dans la bataille. Capable de se maintenir dans douze régions (plus de dix pour cent au premier tour), soit plus de la moitié des régions métropolitaines, des scores « avrilesques 2002 » à l’honneur dans deux régions : le PACA à plus de vingt pour cent et plus de 19 pour cent dans le Nord-Pas de Calais. Et ces réussites ne reposent pas uniquement sur le nom de marque Le Pen. Respectivement Jean-Marie et Marine. Ces régions sont devenues des territoires où la peur, fondée ou pas, réelle ou fantasmée, de l’Islam, d’un trop grand bouleversement du paysage français, pour resté parfaitement et lâchement politiquement correct, est un sentiment trop vivace qui a trouvé son expression la plus manifeste lors de cette élection.
En totale rémission ce bon vieux FN ! L’extrême droite en France, voilà au moins une tradition française qui ne se perd pas ! Trêve de plaisanteries. L’heure est grave. Enfin pas si grave selon moi. Le péril fasciste n’est pas. Et n’a jamais été. Pour la simple et bonne raison que le Front National n’a jamais été fasciste. Xénophobe certainement, antisémite à coup sûr, raciste on peut discuter, mais fasciste non. Ce parti s’inscrit dans le processus démocratique et républicain depuis le début. Il n’y a pas de raisons que ça change. Des questions s’imposent néanmoins. Est-ce un dernier sursaut avant l’ultime soupir ? On sait combien les partis politiques sont longs à mourir. Faudra-t-il compter avec lui, sur lui (sic !) pour 2012 ? Déchantera-t-il d’ici la présidentielle ? Ces questions sont légitimes, vont charrier pendant les deux prochaines années leur lot d’interprétations foireuses, d’hypothèses pertinentes, de craintes pour les uns, d’espoirs pour les autres. Et si dans cette abstention historique se cachait des électeurs que l’on ne saurait voir ? Et si la décennie 2000 n’avait pas enfanté un électorat qui par peur de franchir le pas FN, préfère s’abstenir ? Et si le FN n’était pas devenu une alternative crédible pour de nouveaux citoyens ? Et si, enfin, le vieux lion se décidait à rempiler pour un dernier baroud d’honneur ? Lui, si reverdi, si rasséréné, qui vient d’enquiller de si bons résultats, ne pense-t-il pas, matois et grisé, à 2012 ? Et si ? Et si c’était la bonne ? Pour lui…
Alexandre

Les couloirs de la Sorbonne, un examen fraudé ; ils ont vingt ans quand ils se rencontrent, un de plus lorsqu’ils s’embrassent pour la première fois.
Un jeune homme ambitieux mais égaré, presque médiocre. Une jeune femme insaisissable et entière, trop exigeante. Ce qui les réunit ? Le désir d’absolu et une certaine inaptitude à la vie.
Il y a un côté « enfants terribles » de Cocteau dans ce court roman de 100pages. Récit intime et lumineux, « Les aimants » de Parisis irradient, nous magnétisent. Leur rencontre est une rencontre qui dure, qui oscille entre l’amour et l’amitié, dans une même fraternité d’âme, dans une complicité gémellaire.
La brièveté narrative nous emporte sur vingt ans. Le couple se construira par les mots : les leurs et ceux des écrivains qu’ils ressassent. Les livres, les films, les cafés, les cigarettes, les ballades dans Paris : l’insouciance des années estudiantines. Ces deux « poèmes vivants » vivent pour écrire et écrivent pour vivre. Le narrateur aiguise son talent pour Libération avant de tout plaquer pour écrire un livre. Ava l’encourage. Ava est cette femme qui « l’a grandi. »
Raconter Ava, c’est réécrire la Nadja de Breton. Une Nadja sans la folie, mais qui en aura la « liberté altière, radicale. » Comme elle, Ava croit en « l’informulable, garant d’une réalité. » Et puis Ava aura ses Pas perdus. Disparue, envolée, silence total. Et la mort qui s’ensuit. Le récit passe alors de la douceur à la douleur pour laisser place à l’absence, l’oppressante absence. « Ces souvenirs n’ont plus rien de doux, ils sont plutôt une grêle de couteaux plantés dans le crâne, des tortures posthumes. Des résurrections par défaut. »
La résurrection, c’est aussi celle des années 80. Comme le narrateur, son héroïne et la mort, l’époque est le grand personnage du livre. Lucide sur ces fameuses « années fric, ces années Tapie », le narrateur, aujourd’hui, les regarde malgré tout avec attendrissement. Le Quartier Latin et ses mondanités parisiennes en arrière plan dessinent les contours d’un bonheur que l’on ne retrouvera plus. « Comment se fait-il qu’il pût y avoir quelque chose puis plus rien ? »
Mais ce roman, c’est aussi un style. Un style que l’on retrouve rarement dans les romans contemporains. On pouvait sentir dans les précédents romans de Jean-Marc Parisis une prose encore tâtonnante, inégale, qui se déployait là, ployait ici. Il semble que dans ses aimants, l’auteur soit parvenu à la maîtriser parfaitement.
Raffiné, sensible, absolument pas sophistiqué ni ampoulé, le style est indéniablement la réussite du livre. L’auteur nous montre combien la langue « classique » peut être fraîche, vivante, et vitale ! Les reliefs, les nuances de cette langue sont domptés. Les fulgurances abondent : « Elle m’a grandi », « Nos égoïsmes se respectaient. » L’humour est présent, comme chez tous les vrais écrivains : « De Nerval, nous étions passés à Baudelaire, et de Baudelaire à l’essentiel. »
Bref, un style qui fait parler la littérature !
« L’amour est élitaire » nous dit Parisis. Il y a peu de romans d’amour comme ça. Il y a peu d’héroïne comme Ava, cette femme inclassable, intransigeante : « Tout, toujours. Ou rien, jamais. » Et « l’intransigeance, n’est-ce pas la marque à laquelle on reconnaît les êtres purs ? » (Paul Gadenne) Il exhale de ce livre un parfum âcre et doux, une tristesse charmante, qui pénètre et infuse une sensibilité profonde. On peut en souligner des passages, on peut en corner des pages dans ce livre. On peut définitivement hisser Jean-Marc Parisis au rang des grands écrivains contemporains.
« A moins d’être un génie, on n’est jamais seul à penser ce qu’on pense, on invente rien, on attrape une idée qui flotte dans l’air. C’est affaire de télépathie, de souplesse. Pour le style, c’est différent. Le style est donné en propre, en grâce, à celui qui le reçoit. Le style est absolument original, non reproductible. Et non sexué. Le style, c’est plus que l’homme ou que la femme. Le style, c’est l’âme, il recouvre le corps, le supplante. Ava avait un style. Ava avait une âme. » Jean-Marc Parisis, Les aimants.
Alexandre

En poussant la porte à tambour de la brasserie, on est tout de suite saisi par cette ambiance délicieusement surannée qui rôde autour de soi. Les tables sont au coude à coude, l’ambiance feutrée. Les gens chuchotent pour se parler. Que se racontent-ils ? Sourires entendus, sans doute refont-ils le monde, parlent littérature ou cinéma, où bien peut-être discutent-ils simplement de la qualité de ce Bordeaux posé devant eux ? Bercé par les notes du piano-bar et le léger cliquetis des shakers que remuent impassiblement les serveurs, je cherche une table. Un serveur, très avenant, le fameux gilet de la Closerie sur le dos, se sent en devoir de me mettre en garde: « Certaines sont piégées… » Une plaque de cuivre m’indique que je suis à la table de Paul Eluard. Je tente d’en être digne. La décoration classe et épurée dévie mon regard, qui, au milieu des jéroboams et du bar en acajou cubain, louvoie déjà. Je pose Fitzgerald sur les banquettes en moleskine rouge, mon gin-fizz à la main. Je n’ai pas de porte cigarette. De toute manière, légende ou pas, le 171, boulevard du Montparnasse n’est pas au-dessus des lois: interdiction de fumer. Je me regarde dans la glace : est-ce la même qu’Alfred Jarry brisa d’un coup de pistolet pour attirer l’attention d’une jolie fille qui l’ignorait, se fendant d’un : « Mademoiselle, maintenant que la glace est rompue, causons ! » ?
Si les murs pouvaient parler…






Mais c’est surtout l’histoire de deux personnages aux destins diamétralement opposés mais qui s’entrelacent, encore un temps. Le personnage féminin, la Foscarina, qui « sent l’automne en elle » craint son déclin physique, un déclin automnale…Les prémices de sa vieillesse s’opposent à la fougue et au talent insolent de son jeune amant. C’est la rencontre d’une résignation et d’un destin. D’une vie qui commence à regarder par-dessus son épaule et d’une autre pour qui le champ des possibles s’ouvre sans bornes, déjà tournée vers une épopée triomphante baignée de poésie. La femme s’échine à combattre son déclin physique par le feu de ses sentiments – des sentiments dont elle ne cesse dans un premier temps de quêter la réciprocité. La racine de son prénom renvoie d’ailleurs à l’ombre, et son amant, dans l’intimité, l’appelle « perdita » (perdue). C’est une histoire qui n’a plus le moindre avenir, qui n’est que passion. C’est un soleil d’automne, une survivance dans la rousseur mélancolique d’octobre. D’autre part, la Foscarina est une personnification de Venise : ville d’une gloire passée qui scintille encore de cette gloire à laquelle elle ne veut pas renoncer. Si la Foscarina brille encore comme Venise, c’est uniquement grâce à son amant qui ne cesse de célébrer ses deux richesses. On y voit « l’aspiration à dépasser l’étroitesse de la vie vulgaire et à recueillir les dons de l’éternelle poésie éparse sur les pierres et sur les eaux. »


« L’absence a des effets singuliers. J’en fis l’épreuve pendant cette première année d’éloignement qui me sépara de M.Dominique, sans qu’aucun souvenir direct parût nous rappeler l’un à l’autre. L’absence unit et désunit, elle rapproche aussi bien qu’elle divise, elle fait se souvenir, elle fait oublier ; elle relâche certains liens très solides, elle les tend et les éprouve au point de les briser ; il y a des liaisons soi-disant indestructibles dans lesquelles elle fait d’irrémédiables avaries ; elle accumule des mondes d’indifférence sur des promesses de souvenirs éternels. Et puis, d’un germe imperceptible, d’un lien inaperçu, d’un adieu, qui ne devait pas voir de lendemain, elle compose, avec des riens, en les tissant je ne sais comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés viriles peuvent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos sentiments, par cette mystérieuse ouvrière, sont comme un insaisissable rayon qui va de l’un à l’autre, et ne craignent plus rien, ni des distances ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les prolonger indéfiniment sans les rompre. Le regret n’est, en pareil cas, que le mouvement un peu rude de ces fils invisibles attachés dans les profondeurs du cœur et de l’esprit, et dont l’extrême tension fait souffrir. Une année se passe. On s’est quitté sans se dire au revoir ; on se retrouve, et pendant ce temps l’amitié a fait en nous de tels progrès que toutes les barrières sont tombées, toutes les précautions ont disparu. Ce long intervalle de douze mois, grand espace de vie et d’oubli, n’a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze mois de silence vous ont donné tout à coup le besoin mutuel des confidences, avec le droit plus surprenant encore de vous confier. »
Dominique, Eugène Fromentin, début du chapitre II.

Il en était un qui passait pour fou, dangereux, incontrôlable. Il en était un qui, par ses coups d’éclats permanents (Mitterrand aurait appelé ça le coup d’Etat permanent) a fait trembler la République. Pourtant archétype du type imbuvable, vantard, diffamateur notoire, il a su imposer un ton, « une griffe », un style inimitable dans le paysage des lettres de l’époque.
On se souvient aussi de son émission le Jean-Edern club, qu’on aurait pu aisément rebaptiser « le Jean-Edern show », tant la mise en scène y était recherchée.
C’est que, devant l’ennui et les bâillements irrépressibles que déclenchent certaines émissions culturelles et politiques, souvent convenues, où l’on invite des lycéens au premier rang du public pour faire joli dans le décor, on regretterait presque les lancers de bouquins (sport olympique s’il en est), les pugilats, et autres démonstrations furieuses mais non moins éloquentes du triste sire…

« C’est un journal en avance sur la presse de demain et en retard sur la presse d’aujourd’hui, une espèce de drapeau, mon oiseau de liberté aux plumes les plus talentueuses ».Nicolas
« Les gens de la Gestapo sont des magiciens ; d’un coup de téléphone ils transforment le sort d’un homme. » Voilà, Maurice Sachs, c’était un peu ça : l’amoralisme fertile en expédients, le dilettantisme exemplaire – et légendaire –, l’opportunisme érigé en vertu inaltérable.








Très vite se noue comme une intimité sacrée entre le public et l’artiste, une attention quasi religieuse rompue de temps à autre par les saillies de Luchini, aussi lumineuses qu’elles sont drolatiques. Pour saisir l’univers de Muray et l’atmosphère du spectacle, citons Luchini à propos de l’écrivain : « C’est la seule photographie de l’époque. Il provoque quelque chose de l’ordre de la stimulation. » On l’aura compris : rien d’ennuyeux dans ces textes d’une intelligence suprême. Luchini, en prophète insolent, ne lit pas Muray. Il l’incarne. Le phrasé inimitable du comédien, véritable héraut de la langue française, fait ressurgir les critiques incisives de Philippe Muray contre le monde moderne. Luchini sait délivrer tout le souffle de la littérature de Muray, son impertinence géniale, sa liberté souveraine, les nuances les plus subtiles de son humour, corrosif et savoureux.


Il s’agit bien sûr du mythique transsibérien. Du 28 mai au 14 juin se déroule un évènement majeur de l’année France-Russie : une traversée d’écrivains français, en deux semaines, sur la ligne ferroviaire reliant Moscou à Vladivostok. Le « train littéraire » se verra attribué le nom du poète français Blaise Cendrars, auteur de La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France, écrit en 1913, évoquant son voyage imaginaire sur cette ligne voulue par Alexandre III, qui part de « la ville des mille et trois clochers et des sept gares » pour rallier l’Asie à travers l’immensité de la taïga et la majesté des steppes.
Ce voyage est organisé par l’Agence fédérale russe pour la presse et les télécommunications, les ministères français de la Culture et des Affaires étrangères, les Chemins de fer russes (Russian Railways), la SNCF, l’Association des libraires russes et les centres culturels français en Russie. Le train fera escale à Nijni Novgorod et Kazan (moyenne Volga), Ekaterinbourg (Oural), Novossibirsk (Sibérie de l’ouest), Krasnoïarsk et Irkoutsk (Sibérie de l’est) et à Oulan-Oude (Bouriatie) où les écrivains français visiteront des sites pittoresques tels que les forteresses de la Volga et les temples bouddhistes bouriates. Ce sera donc l’occasion de manifestations comme des projections de film, des lectures de textes, des conférences, des tables rondes et des rencontres littéraires. Les écrivains français ont été choisis en raison de leur « représentativité de la société française d’aujourd’hui. » Il y a le souci de faire entendre une pluralité de voix. L’anthologie est placée sous le signe d’une liberté de choix, d’esthétique, de politique ; elle propose ainsi au lecteur un kaléidoscope de ce que peut être la littérature de langue française aujourd’hui.
Porteur de tous les fantasmes et de toutes les utopies, le Transsibérien est donc entré en littérature par l’obsédant poème de Blaise Cendras: « En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple
d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète Que je ne savais pas aller jusqu’au bout. » C’est également pour les Russes un évènement improbable. Jamais, depuis l’embardée d’André Gide et de ses amis en 1936, une délégation d’écrivains français ne s’était enfoncée si profondément dans leurs pays. Nul doute que cette traversée, scandée par l’halètement du train et le crissement des freins sur les rails, exercera sur ces écrivains français une vertigineuse fascination. Sans doute leurs œuvres futures en seront influencées, sans doute s’interrogeront-ils encore sur le pouvoir de la littérature. Ils verront à coup sûr « la beauté qui sauvera le monde » chère à Dostoïevski. 
Lorsque le jour se lève à Moscou, c’est déjà le lendemain à Vladivostok. Tel un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, la littérature reste en survivance perpétuelle ; « elle ne cesse de tout déformer dans les décors, les attitudes… »
Alexandre

21 mai 1968. Dans Paris insurgé, le drapeau rouge flotte sur le théâtre de l’Odéon et sur la Sorbonne. Sur l’autre rive de la Seine, un discret mais néanmoins fameux conclave d’écrivains s’est réunit sous les ors de l’hôtel Meurice, rue de Rivoli, pour décerner le prix Roger Nimier. (institué depuis 1963 et la mort du « hussard bleu ») Grognards et hussards sont de la partie. Le champagne s’évente, Blondin est encore gérable, Morand n’est plus qu’un vieux prince, tour à tour charmant et irascible. La Place de l’étoile est couronné ; son auteur, Patrick Modiano, n’a que 23 ans ; il a stupéfié le jury du prix Roger Nimier par sa maîtrise d’une époque qu’il n’a pourtant pas connue : l’Occupation.











